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Iran: le bilan de la République islamique après trente et un ans d'existence

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Trente et un ans se sont écoulés depuis le déclenchement de la Révolution islamique en Iran. L’euphorie révolutionnaire des débuts a vite cédé la place à un régime autoritaire implacable. En 2008, celui-ci est entré dans une nouvelle phase de son histoire. Dorénavant, sa survie paraît plus que jamais compromise.



Le 11 février est la date anniversaire de la Révolution islamique iranienne de 1979. Depuis, trente et un ans se sont écoulés. Une période assez longue pour faire un bilan des réalisations et des échecs de ce régime théocratique. Incontestablement, l’année 2008 représente à cet égard une date de rupture pour cette dictature qui instrumentalise la religion pour légitimer son monopole du pouvoir.

Au début était la quête de liberté et de dignité

À l’appel d’un dignitaire religieux charismatique (l’ayatollah Ruhollah Mousavi Khomeiny), des millions d’Iraniens se sont mobilisés dans la rue pour accélérer la chute du régime impérial des Pahlavi. Faisant (entre autres) les frais à la fois d’une mobilisation populaire sans précédent et de plus en plus élargie à différents secteurs sociaux clés (bazar, jeunesse, clergé…), de la division de son régime, de la neutralité de son armée et de la défection des États-Unis, le shah Mohamed Reza Pahlavi a quitté son pays le 16 janvier 1979, en pensant être rapidement de retour (comme en 1953)! Son peuple lui reprochait notamment l’autoritarisme de son régime, ses violations graves des droits humains, sa corruption endémique et son incapacité à résoudre la grave crise qui frappait l’économie nationale.

Après 15 ans passés en exil, Khomeiny (76 ans) était de retour au pays, le 1er février 1979. Deux mois plus tard, la monarchie a fait place à la République islamique et l’imam est devenu son premier Guide suprême. Lui, qui plus qu’aucun autre en Iran incarnait pendant les quinze années précédentes l’opposition à la tyrannie impériale.

Il ne fallait pas longtemps à tous ceux parmi les révolutionnaires (libéraux, de gauche…) qui étaient en quête de liberté, de dignité et d’une société juste, réalisent enfin que le vieux rusé les a roulés dans la farine… C’est le début des purges sanglantes, y compris au sein du régime islamique. La Vavak (ministère de l’information et de la sécurité intérieure) a pris la relève de la tristement célèbre Savak (la police politique du Shah). Même des dissidents iraniens vivant à l’étranger sont assassinés.

Les huit années de la guerre Iran-Irak ont permis au régime islamique de resserrer les rangs autour de lui, de dresser une chape de plomb autour du pays et de se débarrasser de nombreux opposants. Une fois la guerre terminée, 30.000 prisonniers politiques (dont de nombreux Moudjahiddines du Peuple) sont exécutés en l’espace de trois mois! Une décision de la part de Khomeiny qui a accéléré sa «rupture» avec son dauphin présumé, le grand ayatollah Montazeri («Iran: la République islamique et la dissidence du Grand Ayatollah Montaziri»).

Ali Khamenei (ancien président de la République) a succédé à Khomeiny (décédé en juin 1989) au poste de Guide suprême de la République («Iran: les trois vies de Sayyed Ali Khamenei»). Cinq présidents se sont de leur part succédé à la tête de l’Iran depuis l’instauration de la République en 1979 (Mohammed Ali Rajai, Ali Khamenei, Ali Akbar Hashemi Rafsandjani, Mohammed Khatami et Mahmoud Ahmadinejad). Si le Guide suprême est le véritable chef de l’État, le président de la République agit dans les faits comme son chef de gouvernement. Aucune décision majeure engageant la politique domestique, sécuritaire, étrangère ou de défense du pays ne peut être prise sans l’aval d’un Guide qui tire sa légitimité religieuse de la doctrine du Velayat-e faqih (ou suprématie du religieux sur le politique). Un véritable verrou du système politique qui bloque toute possibilité de libéralisation politique effective du régime islamique.

En l’absence de véritables partis politiques, l’arène politique est «laissée» aux factions du régime islamique et à leurs affrontements pour le pouvoir et ses privilèges. De son côté, le Guide suprême est théoriquement appelé à arbitrer entre elles, en cas de besoin. Cette situation a permis l’émergence au sein du régime de deux tendances, celle des idéologues et celle des pragmatiques. Avec une prédominance des premiers. Un fait que ne saurait masquer la parenthèse «réformiste» khatamie (1997-2005).

Si ces deux «courants» sont partisans de la sauvegarde du régime islamique, ils différent au niveau des politiques domestique et étrangère de l’Iran. Au niveau interne, les idéologues sont opposés à tout changement car ils craignent que cela induise un effet domino, menaçant à terme l’existence même du régime. Les pragmatiques sont quant à eux partisans de différentes réformes politiques, sociales, économiques et culturelles, mais à l’intérieur des balises du régime islamique. Au niveau international, les premiers sont méfiants à l’égard des États-Unis (qualifiés de «Grand Satan»). Prenant prétexte de l’exil américain du Shah, ils ont pris en otage durant 444 jours les diplomates américains demeurés à leur ambassade à Téhéran. Une violation des conventions diplomatiques internationales qui a valu à l’Iran la rupture des relations diplomatiques avec Washington et l’imposition de sanctions économiques internationales. L’adoption des idéologues de la ligne dure vis-à-vis de ce pays prend prétexte de la «blessure» du coup de la CIA en 1953. Les pragmatiques sont quant à eux partisans du dialogue avec les États-Unis.

En raison d’un rapport de force défavorable, les pragmatiques ont vu plusieurs de leurs réformes et initiatives contrées par le «camp» adverse. Provoquant la démobilisation de l’électorat réformateur (femmes, jeunes, classe moyenne urbaine…) en 2005 et l’élection inattendue de Mahmoud Ahmadinejad, le maire populiste de Téhéran. Sa réélection quatre ans plus tard est contestée par de nombreux Iraniens («Iran. Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad»).

La misogynie active des conservateurs au pouvoir et leur régime juridique discriminatoire n’a pas empêché les Iraniennes d’enregistrer plusieurs avancées notamment dans le domaine de l’éducation. En 1996, les trois quarts de leurs effectifs étaient scolarisés. À l’université, elles représentaient la moitié du corps étudiant en 2003 contre 30% en 1978. En 2003, leur taux de réussite universitaire s’élevait à 62%, dépassant largement celui de leurs collègues masculins. Un fait prometteur pour l’avenir.

Le régime de discrimination touche également de nombreuses minorités ethniques (dont les Arabes, les Kurdes, les Baloutches…) et religieuses (dont les bahaïs et les musulmans sunnites) du pays. Cette discrimination touche l’accès à l’éducation universitaire, à la fonction publique, etc.

2008, année de rupture pour l’Iran

2008 représente une année de rupture pour la République islamique. Contre toute attente, la réélection contestée d’Ahmadinejad a libéré une dynamique oppositionnelle ignorée, du moins sous-estimée jusqu’alors. Sans oublier les faux pas d’un Guide suprême qui a vu sa légitimité religieuse plus contestée que jamais par de hauts dignitaires cléricaux et sa partisanerie rejetée par plusieurs figures politiques éminentes.

Jusqu’à l’élection présidentielle de juin 2009, le Guide suprême arbitrait entre les figures des différentes factions islamiques, tout en prenant d’avance soin de sélectionner à l’entrée les candidats «dignes» de concourir pour l’accès à la présidence de la République. C’est cela qui avait permis la candidature de Khatami la première fois en 1997. Mais en 2009, Kameneï a brisé cette règle d’or de son régime. Au lieu d’attendre l’arbitrage de l’institution compétente en la matière, il a choisi son camp. D’où sa déclaration prématurée de l’élection de son candidat préféré, l’ultraconservateur et populiste Ahmadinejad. Affaiblissant mortellement la légitimité de son institution.

Ce choix a montré le durcissement de son régime et son rejet de la main tendue d’un président américain, Barack H. Obama, voulant ouvrir un dialogue global avec Téhéran. Renforçant du coup l’isolement de son pays sur la scène internationale. La poursuite de son programme nucléaire, balistique et satellitaire sert à sanctuariser son régime et à s’imposer comme puissance régionale dominante. Un scénario inquiétant notamment pour Israël et les pays arabes.

Contre toute attente, Mir Hossein Moussavi, principal adversaire d’Ahmadinejad, a su résister aux pressions du pouvoir et s’imposer comme l’incarnation d’un authentique mouvement populaire d’opposition, la «vague verte». Un mouvement qui a su jusqu’à maintenant préserver son unité et son caractère globalement pacifique. En face, le régime paniqué a orchestré une série de procès politiques à la sauce stalinienne ou maoïste. Se permettant au passage l’exécution de plusieurs opposants, l’arrestation de milliers de manifestants pacifiques soumis à la torture physique et psychologique et à la violence sexuelle. Des agissements qui ne grandiront pas à coup sûr les despotes de Téhéran.

**
L’avenir du régime islamique se joue actuellement en Iran. Les gestes d’Ali Khamenei sont scrutés à la loupe. Tout entêtement de sa part peut se payer assez cher au niveau domestique. C’est pourquoi la «communauté internationale» devrait éviter à tout prix de lui fournir le prétexte de rebondir et de se refaire une «virginité» politique.

8 février 2010
 


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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