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Le Yémen et les enjeux de la Conférence internationale de Londres du 27 janvier 2010

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Le 27 janvier 2010, Londres a accueilli une conférence internationale consacrée au Yémen. Son enjeu principal était d’apporter un soutien politique et économique à ce pays.



En réaction à la tentative terroriste ratée du Nigérian Omar Farouk Abdulmutallab à bord d’un vol de la Northwest, le jour de Noël dernier («Barack H. Obama, la droite idéologique et la «guerre contre le terrorisme»»), le Premier ministre britannique Gordon Brown a convié à Londres une vingtaine de pays (dont le Yémen, les États-Unis, la Russie, la Turquie, la Jordanie et l’Égypte) à une conférence internationale consacrée à la manière d’aider le Yémen à lutter contre Al-Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) («Al-Qaïda dans la Péninsule arabique»). À cette rencontre, datée du 27 janvier, étaient également invités le «Groupe des huit» pays les plus riches (G8), les six pays arabes du Conseil de coopération du Golfe (CCG), l’Onu, l’Union européenne, le FMI et la Banque mondiale.

Mais si à cette occasion, la «communauté internationale» a assuré Sanaa de son engagement à ses côtés dans la lutte contre la nébuleuse terroriste, le court temps (deux heures) consacré à cette réunion était en soi un signe qui ne trompe pas sur son caractère précipité et émotif jusqu’à un certain point. Ce qui laisse songeur.

«Ensemble contre Al-Qaïda» au Yémen

La revendication successivement de la branche arabique d’Al-Qaïda et d’Al-Qaïda «central» de la tentative d’attentat ratée du 25 décembre 2009 a sonné comme un coup de tonnerre pour la «communauté internationale». Subitement, le Yémen s’est invité de manière fracassante et inopinée dans l’agenda diplomatique international. D’où la réunion rapide d’une vingtaine de pays et de nombreuses organisations multilatérales à son chevet, la veille d’une autre conférence internationale portant cette fois sur l’Afghanistan («L’Afghanistan et les enjeux de la Conférence internationale de Londres du 28 janvier 2010»). Le représentant yéménite à cette conférence, Abou Bakr Abdallah al-Kourbi, était des convives pour en obtenir (entre autres choses) une déclaration politique claire soutenant son gouvernement.

Ses interlocuteurs à Londres ont répondu à sa requête. Une réaction qui s’explique notamment par les craintes de voir Al-Qaïda profiter de l’instabilité actuelle de ce pays pour en faire une base-arrière pour ses combattants locaux et internationalistes. D’ailleurs, la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton n’a pas hésité à dire que l'instabilité dans ce pays représentait «une priorité nationale urgente en matière de sécurité» pour son pays. Un sentiment partagé par d’autres puissances présentes à cette conférence, dont le Royaume-Uni, la Russie et l’Arabie Saoudite.

Il est également à craindre qu’une telle menace jihadiste ne déborde sur l’Arabie saoudite voisine et menace ainsi la sécurité de toute la région. Étant situé sur la mer Rouge et l’Océan Indien, tout proche de la Corne d’Afrique, où sévit le chaos et la piraterie, un Yémen failli et attirant des partisans du rejeton de la région de Hadramaout (Oussama Ben Laden) serait un cauchemar notamment pour le transport maritime (faisant exploser littéralement les primes d’assurances), le commerce international et l’approvisionnement mondial en énergie provenant du Golfe Arabo-persique. Menaçant de plonger la planète dans une grave crise économique.

C’est pour prévenir cette catastrophe annoncée avant qu’elle ne se produise que la conférence de Londres s’est penchée sur les moyens à déployer de commun accord avec le gouvernement de Sanaa. À cette occasion, la «communauté internationale» s’est montrée assez clairvoyante. Elle a d’abord fait remarquer que la solution au défi posé par Al-Qaïda n’est pas que sécuritaire, puisqu’un ensemble d’ingrédients nourrissent la crise politique yéménite et du coup facilitent l’entreprise du réseau de Ben Laden. Elle a ensuite invité le président Ali Abdallah Saleh à la fois à se réconcilier avec les rebelles chiites du nord de son pays (en guerre contre lui depuis 2004) et les sécessionnistes du sud, et à adopter un ensemble de réformes politiques, administratives et économique allant dans ce sens.

Si dans le passé, Saleh avait mis un point d’honneur à résister aux pressions internationales, y compris de la part d’un George W. Bush au faîte de sa puissance et plongé à fond dans sa «guerre mondiale contre le terrorisme», il semble aujourd’hui avoir «mûri» sa position. Prenant finalement conscience de la menace que fait peser sur lui personnellement et sur la sécurité de sa famille la branche régionale d’Al-Qaïda. À ce propos, le renseignement américain pourrait se targuer à juste titre d’avoir fait bouger les lignes. Cette «évolution» de perception des menaces a en contrepartie permis une augmentation substantielle de l’aide américaine en matières civile et sécuritaire à Sanaa. D’où notamment la participation et/ou contribution des forces spéciales de l’Oncle Sam à la traque des combattants jihadistes yéménites et étrangers se trouvant parmi des tribus mécontentes du gouvernement central et viscéralement anti-américaines.

La conférence de Londres s’est engagée pour sa part à aider le Yémen à rebâtir son économie, pour qu’il puisse juguler la pauvreté (la moitié de la population vit avec moins de deux dollars par jour) et la «bombe» démographique, et trouver une solution efficace aux pénuries d’eau et d’essence (qui elle seule accapare près du tiers du budget public) qui s’annoncent à un horizon assez rapproché (d’ici 10 ou 15 ans). Une catastrophe pour le pays le plus pauvre de la Péninsule arabe.

Si la conférence n’a pas débloqué de nouveaux fonds à cette occasion, elle s’est en revanche engagée à mettre sur pied un mécanisme de gestion des 4,7 milliards de dollars d’aide internationale reçus par Sanaa, il y a quatre ans. Cet outil de gestion est censé, d’une part, faire éviter aux fonds internationaux de s’évaporer dans les méandres de la corruption endémique de l’État et, d’autre part, mettre en place des structures efficaces acheminant l’aide directement à la population. Ce groupe dit des «amis du Yémen», comprend notamment les pays membres du CCG et du G8. D’ailleurs, la capitale saoudienne, Riyad, sera (les 22 et 23 février prochain) l’hôte d’une rencontre du CCG consacrée au Yémen. Une sorte de suivi de celle de Londres.

**

Le Yémen est plongé dans une crise politique aggravée par la corruption et le patronage d’un clan présidentiel prédateur du pouvoir, des richesses nationales et de la rente internationale. À défaut d’un changement de cap à 180 degré, non seulement il rejoindrait le club des États faillis, mais il menacerait également la stabilité régionale de l’ensemble de l’Arabie, et forcerait la «communauté internationale» à intervenir de façon encore plus visible dans ses affaires intérieures. Ce qui apporterait l’argument le plus porteur pour mobiliser de nouveaux combattants au service de la stratégie destructrice d’Al-Qaïda «central».


29 janvier 2010


 


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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