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Tunisie: l’islamisme dans le pays de Zine el-Abidine Ben Ali

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
En Tunisie, le mouvement islamiste est vieux de presque quarante ans. Il a fait face à la fois à un régime laïc fort et à la division de ses troupes. Sa stratégie de prise de pouvoir a été efficacement contrée par l’État du parti du pouvoir, le RCD.




Au Maghreb, l’islamisme tunisien peut être à juste titre considéré comme un mouvement à part. Contrairement à ses homologues des pays voisins, il a eu dès le départ à faire face à un État résolument laïc. L’année 1987 représente une année charnière dans son parcours de près de quarante ans.

Au début était les cercles islamistes de Tunis

La naissance de l'islamisme en Tunisie remonte à 1971. Au cours de cette année, plusieurs intellectuels islamistes (dont une partie est issue de la confrérie des Frères musulmans, «Égypte : Moubarak et les Frères musulmans») ont mis en place des cellules quasi clandestines dans plusieurs mosquées de la capitale Tunis. Tout en tentant de s’imposer comme relais des demandes culturelles des milieux conservateurs et traditionnels, ils n’ont pas hésité à attaquer la gauche culturelle et syndicale. Ce penchant anti-marxiste rejoignait à cette époque l’aversion d’un État bourguibien furieusement anti-communiste.

Les partisans du Frère musulman Rached Ghannouchi se sont dotés d’un «Groupe islamique» en 1972, une structure baptisée successivement (au gré des circonstances) du nom de «Mouvement de la Tendance islamique» (MTI), en 1981, et d’«Ennahda» («Renaissance», islamique évidemment), huit années plus tard. Leurs différentes tentatives de légaliser leur formation comme parti politique étaient vaines. En raison de l’opposition ferme d’un régime hostile aux valeurs traditionnelles et craignant de voir à terme son pouvoir absolu (à travers le parti/État, le Rassemblement constitutionnel démocratique) contesté.

Tout comme c’est le cas des autres mouvements islamistes du monde musulman, l’objectif des islamistes tunisiens est d’établir une république islamique. Aux yeux de leurs dirigeants, l'islam serait la solution de tous les maux de la société moderne. D’où leur insistance auprès des jeunes en particulier pour qu’ils se conforment aux principes de l'islam qu'ils considèrent comme une totalité embrassant tous les domaines de l'activité humaine.

La Révolution islamique de 1979 en Iran a été une «divine surprise» pour les islamistes tunisiens. Elle a décuplé leurs troupes et élite. Une «vague» portée également par les revers subis coup après coup par la gauche syndicale et l’aile progressiste du gouvernement. Certains islamistes n’hésitant pas à donner de facto un coup de main à la campagne officielle de pression sur la gauche.

En rejoignant les rangs de l’opposition en 1981, le mouvement islamiste s’est lui aussi exposé à la répression du pouvoir. Il a boycotté les élections municipales de 1985 et législatives de 1986. Le prix de sa mauvaise appréciation de la situation réelle du pouvoir et du rapport de force lui a coûté assez cher. Plusieurs de ses dirigeants du premier cercle et parmi ses militants sont arrêtés.

1987, l’année du lancement des bases de la politique «d’éradication» des islamistes

Pour apaiser le pays, le général Zine el-Abidine Ben Ali (le nouveau homme fort du Tunis) a déposé son prédécesseur en 1987 et élargi plusieurs dirigeants et militants islamistes. Il a également tenté d’élargir la base d’alliance de son pouvoir, en s’ouvrant notamment sur les conservateurs, les libéraux et la gauche. Contribuant ainsi à isoler les islamistes («Tunisie: une «élection» présidentielle pour rien»). Prélude à leur «annihilation» du champ politique tunisien. Leur reconnaissance de l'État républicain, du pluralisme politique et du code du statut personnel n’y a rien changé.

Les nouvelles en provenance de l’Algérie voisine relativement aux islamistes n‘étaient pas rassurantes («Algérie: l’islamisme entre les urnes et les armes»). Elles ont servi en outre à conforter aux yeux des franges de la population à prime abord non acquises aux islamistes un choix stratégique de l’État hostile à tout compromis avec les partisans de Ghannouchi. Les résultats de ces derniers, à titre de candidats indépendants, aux législatives de 1989 (où ils se sont imposés comme la véritable force d’opposition, grâce à leurs 17% des voix, malgré les manipulations des résultats) ont fini par pousser la gauche dans les bras de Ben Ali. Ce qui était de mauvais augure notamment pour la suite des affaires islamistes. La chasse à l’islamiste était donc lancée. Avec la bénédiction de tout ce que comptait Tunis comme forces sociales non islamistes. Si de nombreux dirigeants et militants islamistes sont incarcérés et torturés dans les centres d’un État plus policier que jamais, leur leader charismatique a réussi quant à lui à se réfugier à Londres. Il y vit depuis.

La facilité avec laquelle les barbouzes de Ben Ali avaient réussi à venir jusqu’à un certain point à bout des islamistes ne s’explique pas par la seule mise en place d’un véritable État policier. C’est également dû, côté islamiste, à plusieurs de leurs erreurs politiques (comme on l’a vu ci-dessus) et à leur division entre des courants pragmatique et jihadiste, des sensibilités Frères musulmans et «tunisianiste». Sans oublier des ambitions égoïstes et des querelles personnelles de dirigeants pour conquérir ou garder la chefferie du mouvement.

**
 

La marginalisation du mouvement de Ghannouchi a permis à plusieurs groupuscules jihadistes de faire leur apparition en Tunisie et de prospérer. Une partie d’entre eux a rejoint les rangs d’Al-Qaïda au Maghreb islamique («Mathieu Guidère: Al-Qaïda au Maghreb islamique»). Une «divine surprise» pour un Ben Ali plus opposé que jamais à toute réelle ouverture politique de son régime. Au grand dam de tous ceux qui voudraient voir les progrès sociaux et économiques de ce pays trouver une traduction politique en termes de démocratisation.

22 janvier 2010
 


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Il y a actuellement 2 réactions.

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La faute!
par Ahmed Manai le 25 janvier 2010

La Tunisie a un régime fort certes mais pas laïc.

La présentation que vous faites du mouvement MTI-Nahha passe sous silence deux faits majeurs, c'est à dre son implication dans deux tentatives de coup d'Etat, en 1987 et en 1991.

Celle de 1987 a été revendiquée par la direction de l'époque et à sa tête Salah Kerker. Voir l'islamisme au maghreb de Burgeat et autres sources.

La tentative de 1991 n'a pas  officiellement revendiquée par la direction de ce parti notamment Rached ghannouchi, mais ce texte  مع أن الحركة إذا كانت قد أخطأت ـ و المؤكد أنها قد أخطأت ـ فليس خطؤها بحال يتعلق بمشروعية مواجهة النظام ـ فهو جدير بالمواجهة و العداء.  و إن ما تؤاخذ عليه و يؤسف على عدم حصوله هو أن هذه المواجهة لم تفض إلى تخليص الشعب من هذا الكابوس الذي مثله و لا يزال حزب الدستور اللعين و جهاز القمع المتوحش و العصابة المتسلطة.publié le 6 janvier 2010 sur tunisnews,signé par Arrahali  mais attribué à Rached ghannouchi , est plus qu'un aveu!

C'est par ces choix irresponsables de la direction de ce mouvement qu'il faut expliquer une bonne partie de ce qui s'est passé en Tunisie depuis 20 ans!

Ahmed Manai

Une parmis beaucoup!
par H-K le 23 janvier 2010

L'article commence par une erreur:" un regime laic fort". La tunisie n'est pas laique, la religion s'inscrit dans sa constitution!

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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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