Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Égypte : Mohammed Badie, nouveau Guide général des Frères musulmans

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Les dirigeants de la confrérie des Frères musulmans viennent de choisir le successeur de Mehdi Akef. En choisissant Mohammed Badie comme leur nouveau Guide général, le courant conservateur renforce sa mainmise sur les orientations du puissant mouvement islamiste. Une bonne nouvelle pour la dérive dynastique des Moubarak.




Bien que non reconnue comme parti politique, la confrérie des Frères musulmans représente en Égypte le principal mouvement d’opposition politique au régime autocratique de Hosni Moubarak («Égypte: Moubarak et les Frères musulmans»). Le 16 janvier 2010, les membres de son Comité exécutif (à forte dominance idéologique depuis l’élection de décembre 2009: («Égypte: Les Frères musulmans et les mauvaises nouvelles du comité exécutif de décembre 2009») ont choisi Mohammed Badie comme leur nouveau Guide général. Renforçant la domination idéologique sur les destinées de la Confrérie de Hassan el-Bana et faisant l’affaire des Moubarak.

Le passé radical de Mohammed Badie

Mohammed Badie Abdel Magid Sami est le huitième Guide général de la confrérie des Ikhwan muslimin. Il succède à Mehdi Akef à la tête d’un mouvement aux prises avec une division générationnelle profonde au sein de son leadership entre, d’une part, une vieille garde prêchant le repli du mouvement islamiste (pour notamment préserver son contrôle de la confrérie), et, d’autre part, de jeunes loups voulant prendre plus de place au sein de la direction et ce au nom de la rénovation du mouvement et de son ouverture sur la société et l’opposition non islamiste. L’élection du nouveau chef (partisan de la première sensibilité) est une défaite supplémentaire pour les seconds.

Mohammed Badie est professeur de médecine vétérinaire à l’université Beni Suef (au sud du Caire). Il est né en 1943 à Mahalla el-Kubra (dans le delta du Nil). Quinze ans seulement après la création de la confrérie des Frères musulmans en Égypte. Il est le rejeton d’une famille de la petite bourgeoisie. Une classe sociale dont sont issus la plupart des acteurs militaires clés de ce qui est communément appelé en Égypte la «Révolution de 1952». Il a rejoint à l’âge de 14 ans seulement l’école vétérinaire du Caire.

C’est grâce à un universitaire Frère musulman de Syrie (du nom de Mohamed Soliman Al-Naggar) qu’il a adhéré à l’Ikhwan en 1959 (à l’âge de 16 ans) et pu rencontrer l’idéologue islamiste radical Sayyed Qotb. C’est à l’université qu’il a raffermi ses liens avec les Ikhwan. Bête noire du régime militaire nassérien. Une affiliation à une formation devenue illégale qui vaudra au jeune militant, à l’âge de 22 ans seulement, une condamnation à quinze ans de réclusion. Avec torture en prime. Pour les autorités, Mohammed Badie était un membre actif de l’aile qotbiste et du «Jihaz al-Siri» (l’aile paramilitaire clandestine des Ikhwan). Son maître à penser (Sayyed Qotb) sera quant à lui pendu en 1966 par le régime nassérien. «Al-Jihaz al-Siri» était accusé de vouloir renverser le régime républicain et installer à sa place un État islamique. Conformément à «sa» théorie de la «Jahiliya», Sayyed Qotb estimait que tout régime politique qui n’appliquait pas la charia est «jahili» et mériterait donc, à l’en croire, qu’on le combatte, les armes à la main! Ce qui serait de mauvais augure pour la sécurité d’un pays.

Tout comme les jeunes de sa génération, Badie ne s’attendait pas à voir son pays se faire humilier de la sorte en juin 1967 face à Israël. Cette défaite militaire était également celle du nationalisme arabe, l’idéologie officielle du régime de Nasser. Plus important encore, elle a ouvert une voie royale devant l’idéologie du mouvement de Badie, détenu encore à l’époque dans les geôles nassériennes. Le slogan des Ikhwan «l’islam, c’est la solution» a plus que jamais du vent dans les voiles. Badie fera partie des prisonniers politiques élargis en 1974 par le nouveau raïs d’Égypte, Anouar Sadate. Mais il sera détenu de nouveau en 1999 et relâché quatre années plus tard (en 2003). Passant en tout treize ans de sa vie derrière les barreaux. En prison, il a côtoyé des milliers de détenus communistes, comme c’était le cas de milliers d’islamistes. Une cohabitation qui était bénéfique pour la réorganisation future de la confrérie des Ikhwan.

Pour nombre de ses détracteurs au sein des Ikhwan, Badie demeure une des figures éminentes de l’aile radicale au sein de la confrérie. Malgré la désapprobation de nombreux cadres islamistes de ses opinions, il n’a pas renié les enseignements de Qotb. Fort de sa légitimité de militant endurci par l’épreuve de la prison, le mouvement l’avait pourtant chargé de la responsabilité des questions d'éducation idéologique du groupe.

Badie, le candidat «du consensus»

Lors de sa conférence de presse, le guide général sortant (Medi Akef) a déclaré que le choix de son successeur était le fruit d’une décision consensuelle. Aussitôt élu, Badie a prononcé un discours où on peut relever deux éléments essentiels. D’abord, il s’est tourné vers le pouvoir pour le rassurer sur l’orientation des Ikhwan sous sa chefferie. Tout en rappelant que son mouvement continuera de rejeter la violence (décision stratégique adoptée durant les années 1970), il a dit clairement que «la confrérie des Frères musulmans n’a jamais été un adversaire du régime en place»! Ce qui le met en porte à faux notamment avec son prédécesseur immédiat, qui n’hésitait pas à critiquer ouvertement le pouvoir. Il a également invité les Ikhwan à «montrer au monde le véritable islam», à l’en croire, il s’agit d’«un islam de modération et de pardon et qui est (disait-il) respectueux du pluralisme dans le monde entier».

Pour rassurer les libéraux du pays, il a déclaré que les Ikhwan croient «à la réforme progressive par des moyens pacifiques et constitutionnels» et «appuient la séparation des pouvoirs législatif, judiciaire et exécutif», tout en estimant que «tout régime politique doit préserver les libertés individuelles et la démocratie». Dans cette même veine, Badie a également dénoncé les récentes violences confessionnelles qui avaient causé (au début du mois de janvier) la mort de six coptes en Haute-Égypte.

Badie, le cadeau des Ikhwan au régime Moubarak

L’arrivée de Mohammed Badie à la tête de la principale force d’opposition politique peut être considérée (à plusieurs titres) comme une double bonne nouvelle pour le régime Moubarak.

Il a d’abord coupé court à tous ceux qui (au sein des Frères musulmans) pourraient être tentés par la voie violente. Il a à cet effet rappelé à tous que son mouvement ne reviendra pas sur son choix stratégique, il y a une trentaine d’années, de bannir la violence politique. Un tel engagement est important au moment où la pression de l’État sur les militants actifs s’est accentuée (particulièrement depuis les législatives de 2005 où les Frères ont obtenu 20% des sièges de la Chambre basse), à un tel point que certains islamistes pourraient être tentés par la voix violente.

Il a ensuite annoncé que son mouvement devra mettre de nouveau l’accent sur sa mission traditionnelle d’islamisation de la société, et donc non sur la participation au processus politique et aux forums d’opposition (tel «Kefaya»). Au grand dam des jeunes loups de son mouvement, eux qui voulaient que leur formation s’engage davantage dans l’arène politique. Une réorientation qui promet, d’une part de renforcer encore d’avantage la division notamment générationnelle du mouvement islamiste, poussant même certains éventuellement à s’en éloigner et à envisager de fonder une nouvelle formation ou même carrément à retomber dans la clandestinité pour certains. D’ailleurs, deux des figures éminentes du courant d’ouverture (Mohammed Habib et Abdel Mounim Abou el-Fattouh) étaient absents au moment de l’investiture de Badie. La nouvelle orientation du nouveau leader suprême se traduira également au moment des élections législatives du mois d’octobre prochain, sans parler de l’élection présidentielle de 2011. On peut d’ores et déjà prédire une baisse significative des suffrages et des sièges que les candidats dits «indépendants» (en fait Ikhwan) remporteront à ces épreuves.

**

L’arrivée de Mohammed Badie à la tête du principal mouvement d’opposition politique en Égypte est sans conteste une excellente nouvelle pour le régime Moubarak qui s’est engagé depuis les dernières années dans la préparation des conditions politiques, juridiques et sécuritaires de la succession dynastique du pouvoir suprême au profit de Gamal, fils de Hosni Moubarak. Au grand dam des partisans de la démocratisation de ce pays.

18 janvier 2010


 


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique du rédacteur en chef
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter