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Islam/Occident : des «caricatures du Prophète» radioactives pour l’islam

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Kurt Westergaard faisait partie des caricaturistes danois qui avaient produit les fameuses douze «caricatures du Prophète» de l’islam. Une publication qui avait alors suscité une crise internationale entre l’Occident et le monde islamique. Il a récemment été victime d’une tentative d’assassinat chez lui par un jihadiste somalien. Une réaction radioactive pour l’image de l’islam et des musulmans en Occident.



Le 30 septembre 2005, le quotidien conservateur danois «Jyllands-Posten» a publié douze caricatures du Prophète de l’islam, Mohamed. Un de ces dessins était celui d’un homme barbu coiffé d’un turban en forme de bombe. C’est cette caricature signée Kurt Westergaard qui avait le plus défrayé la chronique à l’époque. Les musulmans pieux du monde entier y avaient vu la reproduction du stéréotype occidental de l’islam religion de violence.

«Caricatures du Prophète», sensibilité religieuse et manipulations politiques

Si certains intellectuels musulmans s’échinaient à expliquer à leur auditoire occidental pourquoi cette représentation de l’islam était erronée, d’autres fidèles (plus nombreux, ceux-là) n’avaient pas hésité dans plusieurs parties du monde islamique à prendre la rue d’assaut pour crier leur colère contre l’Occident. Avec mort d’hommes musulmans dans quelques pays islamiques (dont l’Afghanistan). Si la réaction de plusieurs manifestants était spontanée, l’indignation d’autres (plus nombreux encore) était le fruit de manipulations de la part de régimes autoritaires à l’affût de tout ce qui pourrait les parer du moindre semblant de légitimité religieuse. Ou encore pour détourner le regard de leurs peuples des problèmes quotidiens dont ils ne s’occupent pas. Si non comment expliquer que dans des États policiers comme la Syrie (où rien ou presque n’échappe à la vigilance des services de sécurité) de nombreux manifestants ont pu aisément accéder en février 2006 à l’enceinte des ambassades de la Norvège, du Danemark et de la Suède (contrairement aux usages diplomatiques) et les ont incendiées! Celle notamment de la France était aussi dans le collimateur des manifestants, si ce n’était de la vigilance des services de sécurité d’Assad. Les islamistes se sont également engouffrés dans cette brèche ouverte pour crier leur colère et fouetter l’ardeur de leurs troupes. Eux qui sont surveillés de très près par de vigilants services de sécurité arabes et qui sont à l’affût du moindre prétexte pour se faire entendre.

Même la Conférence islamique (l’ONU des pays musulmans, dont la plupart sont des dictatures) n’a pu résister à l’envie d’évoquer «l’affaire des caricatures», lors du sommet de La Mecque du 8 décembre 2005. Mais ce qui était étrange jusqu’à un certain point, c’est de voir les ministres des Affaires étrangères de la Ligue arabe (réunis dans la capitale égyptienne) se déclarer «surpris et indignés» par l’inaction de Copenhague (c’est-à-dire le refus du Premier ministre danois de s’excuser officiellement aux musulmans et de blâmer le journal «Jyllands-Posten»)! Comme ces diplomates représentent des États autoritaires où la presse indépendante brille par son absence, du moins elle est muselée, ils ont fait semblant d’ignorer que dans un pays démocratique comme le Danemark la presse est non seulement libre et indépendante, mais qu’elle n’a pas de plus à répondre de ce qu’elle pourrait publier devant le Premier ministre du pays.

Une fois l’orage est passé, était venu (côté officiel) le moment des menaces de boycott des produits scandinaves en général et danois en particulier. Tout en rappelant son ambassadeur à Copenhague, l’Arabie saoudite a lancé en janvier 2006 le boycott des produits danois. Le Koweït et le Sultanat d’Oman (ainsi que de nombreux autres pays musulmans) ont fait de même. C’est dire le degré d’emballement de l’opinion publique et de la surenchère de dirigeants musulmans.

Après avoir craint un moment des débordements incontrôlés et délibérés, le monde a repris son souffle. Soulagé à l’idée que cette «affaire des caricatures» islamophobes était derrière lui. Mais, ce n’était pas du goût de tous.

Courir le risque de mourir pour une caricature?

Kurt Westergaard (74 ans) est l’auteur d’une des caricatures controversées du Prophète Mohamed. Il avait dessiné un homme barbu coiffé d’un turban en forme de bombe. À tort ou à raison, les musulmans pieux y ont vu une représentation de leur Prophète en terroriste et de leur religion en une foi dangereuse pour la paix internationale.

Comme c’est le contexte qui donne du sens aux événements (rappelons-nous du contexte international des guerres d’Afghanistan et d’Irak, et de la rhétorique de George W. Bush de «guerre mondiale contre le terrorisme» et de «croisade»), il ne fallait pas plus pour pousser plusieurs à laisser libre cours à une colère contenue depuis un certain temps. Enflammant au passage plusieurs ambassades occidentales.

Toujours est-il, des islamistes radicaux ont juré de venger l’honneur bafoué d’un Prophète révéré, et ce en tuant notamment le caricaturiste Westergaard. Il a heureusement échappé de peu le 1er janvier dernier à une mort certaine. Un Somalien âgé de 28 ans (armé d’une hache et d’un couteau) s’est introduit chez lui, avec l’intention de «venger l’oumma» islamique. C’est la troisième tentative du genre. Il y a deux ans, trois islamistes (deux Tunisiens et un Marocain) avaient été interpellés devant chez lui par la police danoise, tout juste avant qu’ils ne commettent l’irréparable. D’ailleurs, un richissime homme d’affaires du Golfe a promis une récompense à toute personne qui réussirait à assassiner le dessinateur en question.

Sous l’angle des relations entre le monde musulman et l’Occident, cette dernière tentative d’assassinat du caricaturiste tombe très mal. Elle nous interpelle tous à plusieurs titres.

D’abord, le fait reproché. Avoir fait une caricature islamophobe. Un tel dessin, aussi blasphématoire soit-il, serait-il une raison suffisante (d’un point de vue religieux) pour infliger la sentence capitale à son auteur? Comment en est-on arrivé (chez des islamistes radicaux) à imaginer qu’on aurait le droit de tuer un être humain pour la simple raison qu’il a exprimé une opinion différente de la nôtre et même choquante pour un de nos tabous religieux et sociaux?

Ensuite, la majorité (si ce n’est presque la totalité) des musulmans pieux qui avaient manifesté leur indignation à cause de caricatures donnant de leur Prophète (et donc de leur religion) l’image d’un terroriste, l’ont fait car ils estimaient (en leur âme et conscience) que leur religion était au fond une foi non de violence et de terrorisme, mais de paix et de tolérance. En essayant d’assassiner le caricaturiste, les islamistes radicaux rendent le pire des services imaginables à l’islam et aux musulmans. N’envoient-ils pas ainsi (à leur corps défendant) au reste de l’humanité le message que leur religion serait une foi émotive et non rationnelle et qui inciterait ses fidèles à la violence et à la terreur? En agissant ainsi ne contribueraient-ils pas à leur tour au renforcement des pires stéréotypes islamophobes que le reste des musulmans rejettent de toutes leurs forces?

Encore, si leur objectif était de faire taire toute critique de l’islam en Occident, ces islamistes radicaux ont au contraire offert de la religion musulmane une piètre image, facilitant l’œuvre des authentiques islamophobes. Avec un tel comportement, on pourrait penser en Occident que non seulement les musulmans seraient de bigots fanatiques, mais qu’ils se sentiraient tellement faibles qu’ils seraient tentés par la terreur en guise et place d’une plaidoirie rationnelle en faveur de leur religion et de ses valeurs.

Enfin (et c’est le plus important), en tentant de faire taire les critiques de l’islam en Occident à l’aide de la terreur, ces radicaux feignent d’ignorer un fait fondamental. Ce qui a fait le «Soft power» (capacité d’attraction) et donc la force de l’Ouest, ce n’est ni sa puissance militaire ni sa prospérité économique, mais plutôt la superbe de ses institutions politiques démocratiques (perfectibles, il est vrai) et son utopie de liberté. C’est cela qui en a fait un lieu à part et un phare pour de nombreuses nations éprises de liberté et de dignité. Cela n’en fait certainement pas un lieu exempt de défauts.

En tentant de museler la critique de l’islam, on porte (qu’on le veuille ou non) atteinte à un des fondements de la civilisation occidentale et de la modernité en général, à savoir le principe de liberté. Une conquête arrachée de haute lutte. Ne l’oublions pas. Il n’y a pas longtemps, l’Occident était le théâtre notamment de sanglantes guerres de religion et ses libres penseurs étaient persécutés par de despotiques pouvoirs religieux dûment constitués. C’est au sortir de ces épreuves traumatisantes que l’Occident a appris à chérir la liberté. Au titre qu’elle mérite, d’ailleurs. C’est cette même liberté si dérangeante pour certains islamistes radicaux qui leur a permis de se regrouper au cœur de l’Ouest, de fédérer leurs forces et d’exprimer leurs vues aussi contestables soient-elles. Elle leur permet aussi de poursuivre leurs détracteurs (ou contradicteurs) en justice. C’est ce même principe qui permet à des millions de musulmans occidentaux de jouir de leurs libertés religieuses. Un droit dont sont privés de nombreux musulmans dans certains pays islamiques. Pensons par exemple aux minorités chiites du Pakistan, d’Arabie saoudite, d’Égypte et du Maroc. Sans parler des minorités religieuses d’autres foi qui sont interdits ou empêchés de célébrer leur confession.
 
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Tenter de faire taire de manière violente les critiques de l’islam en Occident est le signe non de la puissance des islamistes radicaux, mais au contraire de leur faiblesse structurelle. De plus, au lieu de créer les conditions d’une image améliorée de l’islam, on se retrouve avec une représentation culturelle encore plus négative. Pour le malheur de tous ces musulmans occidentaux qui ne se reconnaissent pas dans les desseins des islamistes radicaux.

16 janvier 2010


 


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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