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Algérie : l’islamisme entre les urnes et les armes

par
Rédacteur, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
L’islamisme fait partie des principales forces politiques en Algérie. Son ascension rapide et fulgurante est due à différents facteurs sociopolitiques et économiques. Il a tâté des urnes et des armes.





En Algérie, le régime des colonels (1962-) a pris plusieurs mesures pour amadouer les milieux conservateurs. En vain. La satellisation des différentes organisations sociales du pays au régime du parti unique (le Front de Libération Nationale, FLN) a permis de facto à la mosquée de devenir le seul espace social «autorisé» doté d'une certaine autonomie. C’est d’ailleurs là où est née l'association «Al-Qiyam al-Islamiyya» (Les valeurs islamiques) en 1963. Un lieu où allaient se rencontrer les futurs acteurs de ce qui allait devenir un quart de siècle plus tard l’islamisme algérien. Il s’agit, entre autres, des prédicateurs Ahmed Sahnoun, Soltani et Abbasi Madani. Ils revendiquaient tous la moralisation de la vie publique, l'application de la loi islamique, l'arabisation et la révision du Code de statut personnel. La mosquée leur servait de tribune pour propager leurs idées.

Raisons de l’ascension irrésistibles de l’islamisme algérien

Dans une Algérie entrée en crise sociale grave, pour notamment les limites de l’économie rentière, le régime autoritaire des colonels ne pouvait plus répondre aux demandes de nouvelles catégories sociales victimes d’un ascenseur social en panne et d’une corruption généralisée à l’ensemble de l’édifice étatique («Algérie : La crise politique du régime des colonels»). Les islamistes ont profité de cette nouvelle conjoncture explosive. Si une partie non négligeable d’entre eux (les partisans de Mustapha Bouyali) avait choisi dès 1982 l’option milicienne pour imposer son projet politique aux gouvernants, la grande majorité des islamistes a privilégié la voie politique. Ils voulaient s’imposer pacifiquement comme interlocuteurs légitimes et incontournables entre le pouvoir et la population. Cette stratégie s’est plus tard révélée payante.

À l’ombre de l’instauration en 1989 d’un régime multipartite par le président Chadli Bendjedid, les islamistes légalistes ont vu plusieurs de leurs factions se faire reconnaître comme partis politiques. Cette légalisation faisait partie des moyens auxquels a eu recours le président pour atteindre trois objectifs. D’abord, affaiblir les partisans de Boumediene, son défunt prédécesseur, au sein des différents centres du pouvoir (FLN, syndicat hégémonique, etc.). Ensuite, limiter la marge de manœuvre des autres partis d’opposition laïque. Enfin, diviser le mouvement islamiste, prélude à sa domestication.

En raison notamment des luttes de position de pouvoir symbolique et de stratégies individualistes, la sensibilité islamiste politique s’est divisée en plusieurs courants: le Front islamique du salut (FIS) d’Abbasi Madani (un pédagogue) et d’Ali Belhaj (un imam), le Mouvement pour une société islamique (Hamas, futur Mouvement pour une société de paix: MSP) du Frère musulman Mahfoud Nahnah (un enseignant), Ennahda et le Parti Al-Islah al-Watani (Réforme nationale) d'Abdallah Djaballah (un professeur). Ces quatre formations partagent le même objectif, à savoir la création d’un État islamique en Algérie.

Les islamistes entre armes, bulletins de vote et prébendes

Le FIS est une alliance entre plusieurs associations religieuses contrôlant des mosquées et des structures de bienfaisance et d'enseignement religieux disséminées à travers le territoire algérien. Il a (jusqu’au coup de force militaire de 1992) réussi à contrôler son aile jihadiste, qui elle prônait l'usage de la violence politique (et non la voie électorale) afin d’établir un régime islamique. Ce coup militaire est intervenu pour empêcher le FIS de remporter la majorité absolue des sièges parlementaires et mettre ainsi le régime en équation. À l’ombre de l'état de siège, l'armée a dissout le FIS et arrêté nombre de ses dirigeants et militants. Libérant la dynamique violente et poussant le pays vers la guerre civile. Un climat de terreur qui a vu l’aile «armée» du FIS, les sanglants GIA et l’armée s’affronter sans merci. Faisant plus de 100.000 morts parmi la population civile et des milliers de disparus. Même si de nos jours, l’islamisme armé semble vaincu, le FIS demeure interdit et le «terrorisme» local est loin d’être «résiduel». Sans oublier son alimentation récente par la greffe «Al-Qaïda au Maghreb islamique» («Mathieu Guidère: Al-Qaïda au Maghreb islamique»). C’est dire que la crise politique dans ce pays est loin d’être réglée.

Contrairement à un FIS de profil hégémonique, le MSP et Ennahda (caution conservatrice du pouvoir) ont toujours quant à eux fait preuve de pragmatisme à l’égard du régime en place. Attitude légaliste récompensée lors de différentes élections et remaniements ministériels. Le candidat Nahnah est battu en 1995 par le candidat du système (le général Zeroual). Son parti a fait à plusieurs reprises partie des coalitions gouvernementales, à côté des mouvances présidentielles FLN et RND. Il a enregistré une avancée électorale entre 2002 et 2007 puisque ses députés sont passés de trente-huit à cinquante-deux sièges. Mais des conflits de personnalité et la proximité très prononcée de son chef Bouguerra Soltani (un professeur universitaire) avec le président Bouteflika (dont il soutenait inconditionnellement un troisième mandat en 2009) ont provoqué le départ de plusieurs députés et cadres MSP. Donnant naissance en 2009 à un nouveau parti islamiste, le Mouvement pour la prédication et le changement, avec à sa tête l’ambitieux Abdelmadjid Menasra.

Djaballah, un islamiste ultraconservateur, faisait partie des fondateurs d’Ennahda, une formation reconnue en 1989 et dont il sera évincé en 1998 par la faction de son adversaire Lahbib Adami. S’il s’était porté candidat à l’élection présidentielle des années 1999 et 2004, il a appelé en 2009 à leur boycott. Entre-temps, Djaballah est poussé à la sortie d’Al-Islah en 2007 par les partisans de Mohamed Boulahia.

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Si l’Algérie a profondément changé depuis l’éclatement de la guerre civile en 1992, force est de constater que les mêmes raisons qui jadis avaient permis la fulgurante ascension de l’islamisme sont toujours là, présentes. Est-ce à dire que les véritables maîtres d’Alger (les généraux) estiment que rien ne presse et qu’il n’y a pas péril dans la demeure?

14 janvier 2010


 


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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