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Mathieu Guidère: Al-Qaïda au Maghreb islamique

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Mathieu Guidère est spécialiste de géopolitique et de veille stratégique. Après avoir enseigné à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et dirigé le Laboratoire d’analyse de l’information stratégique et de veille technologique au CREC Saint-Cyr, l’Université de Genève l’a recruté comme professeur. Il a publié de nombreux livres sur l’islamisme radical, dont «Al-Qaïda à la conquête du Maghreb» (Editions du Rocher, 2007). Nous nous sommes entretenu avec lui au sujet d’Al-Qaïda au Maghreb islamique. Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca®. (1ière de 2.)



Aziz Enhaili: Qu’est-ce que «Al-Qaïda au Maghreb islamique»? À quand remonte sa création? Quels sont ses objectifs?

Mathieu Guidère: L'organisation d'Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) est l'une des branches d'Al-Qaïda. C'est une fédération de groupes armés issus des pays d'Afrique du Nord et des pays du Sahel, mais originellement composée de combattants algériens du GSPC (Groupe Salafiste pour la Prédication et le Combat). L’AQMI a été officiellement créée en janvier 2007 mais l'acte de son allégeance à Oussama Ben Laden date du 11 septembre 2006. Son objectif, tel que énoncé par son chef, Abdelmalek Droukdal, est d'instaurer un État islamique au Maghreb et au Sahel, en combattant les régimes en place et les puissances occidentales qui les soutiennent.

Aziz Enhaili: Quels sont les moyens auxquels recourt l’AQMI pour atteindre ses objectifs?

Mathieu Guidère: L’AQMI utilise tous les moyens pour atteindre ses objectifs, allant des actions de propagande les plus élémentaires jusqu'aux opérations militaires les plus sophistiquées et les plus hardies. Avec les attentats du 11 avril 2007 contre le siège du gouvernement à Alger, puis les attentats du 11 décembre 2007 contre les organismes internationaux, l’AQMI a démontré sa détermination à atteindre ses objectifs en ayant recours aux attentats suicides. Enfin, depuis 2008, l'organisation utilise les prises d'otages étrangers et les enlèvements pour se faire entendre dans les médias internationaux, tout en continuant les actions de guérilla contre les gouvernements locaux. C'est la tentation internationale d'Al-Qaïda (http://ifri.org/downloads/Focus_strategique_12_Guidere.pdf)

Aziz Enhaili: Pouvez-vous nous parler de la structure de l'organisation salafiste jihadiste?

Mathieu Guidère: L’AQMI est organisée en "régions militaires" (Est, Ouest, Sud, etc.), chacune est dirigée par un "émir" autonome (chef local ou régional). L'assemblée des "émirs" est l'instance décisionnelle de l'organisation. Elle élit un chef (actuellement, c'est Abdelmalek Droukdal). Celui-ci est assisté par un "Comité juridique" pour les questions théologiques, par un "Comité militaire" pour les questions techniques, et par un "Comité médias" pour la communication, le recrutement et la propagande. Mais l’AQMI est très décentralisée dans son organisation, et ses groupes locaux ont une grande marge de manœuvre sur tous les plans, mais tous se réclament de la même idéologie qu'Al-Qaïda, c'est-à-dire du Salafisme-Jihadisme (Al-Salafiyya Al-Jihâdiyya). Pour le détail sur l'organisation d'AQMI, je vous renvoie à mon livre (Al-Qaïda à la conquête du Maghreb).

Aziz Enhaili: Quelles sont ses sources de financement?

Mathieu Guidère: Le financement de l'organisation est relativement pauvre car ses actions sont fondées essentiellement sur le bénévolat de ses militants. Pour ce qui est du financement des actions, l’AQMI s'appuie sur les dons et la contribution de ses sympathisants. Avant 2008, certaines activités de contrebande pouvaient également contribuer au financement des opérations, mais l'organisation a depuis réorienté sa stratégie vers les prises d'otages étrangers, activité plus médiatique et plus rentable financièrement.

Aziz Enhaili: Pouvez-vous nous dire un mot de l'actuel chef d'AQMI?

Mathieu Guidère: L'actuel "émir" d'Al-Qaïda au Maghreb islamique s'appelle Abdelmalek Droukdal. C'est un Algérien aujourd'hui âgé de 39 ans, engagé dans l'islamisme radical depuis l'âge de 23 ans. Sa longévité témoigne de son expérience dans la guérilla islamiste. C’est l'un des "émirs" les plus durables puisque cela fait six ans qu'il règne sans partage sur son groupe, mais c'est une longévité exceptionnelle comparée à celle des autres "émirs" de sa génération qui ont été quasiment tous capturés ou tués. Son nom de guerre, par lequel il est connu au sein d'AQMI et dans l'ensemble de la mouvance jihadiste, est "Abou Moussab Abdelwadoud". C'est un chimiste de formation et c'est un ancien cadre du GSPC, groupe au sein duquel il était responsable des ateliers de fabrication des explosifs avant d'en devenir le chef en 2004. C'est lui qui a négocié le rattachement de son groupe à Al-Qaïda et qui a développé par la suite les activités d'AQMI à l'échelle régionale, c'est -à-dire dans les autres pays du Maghreb et du Sahel, et à l'échelle internationale, notamment en envoyant des combattants en Irak et en multipliant les prises d'otages étrangers. Son fait de gloire médiatique a été l'interview exclusive qu'il a accordée au New York Times le 1er juillet 2008 et dans laquelle il répond sans détours aux questions posées concernant son organisation et ses objectifs (http://www.nytimes.com/2008/07/01/world/africa/01transcript-droukdal.html).

Aziz Enhaili: Pensez-vous que les pays de la région ont pris la mesure de la menace que cette branche d’Al-Qaïda fait planer sur leur sécurité intérieure et par conséquent pris les mesures qui s’imposent pour la contrer? Et que fait l’Europe relativement à cette menace?

Mathieu Guidère: Après quelques hésitations, les pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie, Libye) ont fini par comprendre la menace réelle que constituait l’AQMI pour la région et ont pris les mesures qui s'imposaient, notamment en offrant aux civils la possibilité de se protéger en cas de besoin et en menant une politique de "réconciliation nationale" tout en intensifiant la lutte contre les irréductibles. Ces mesures déclinées à tous les échelons sécuritaires ont d'ailleurs donné des résultats probants et ont repoussé l'organisation vers le Sud. Mais les pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad) peinent encore à contrer les actions d'AQMI, notamment concernant les prises d'otages étrangers, parce que ces pays manquent de moyens et de formation. Mais la situation est en train de changer après l'engagement de l'Europe à aider ces pays. En effet, outre plusieurs réunions de coordination entre les responsables sécuritaires des pays européens et sub-sahariens sur cette question, il y a eu des accords militaires pour des aides logistiques et techniques, notamment avec la France et l'Espagne, qui sont les principales cibles visées par l’AQMI. Il faut espérer que tous ces efforts donneront des résultats rapides.

Entrevue réalisée par Aziz Enhaili pour Tolerance.ca ®.

10 janvier 2010


 


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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