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L’islamisme au Maroc

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
L’islamisme au Maroc n'est ni monolithique ni statique. Il fait partie des voix oppositionnelles du pays. Il comprend trois composantes. La première révolutionnaire, la deuxième légaliste, la troisième jihadiste.



La naissance de l’islamisme au Maroc comme force politique structurée remonte à 1969. Depuis, ce courant de pensée et d’action sociopolitique et idéologique s’est diversifié. Donnant vie à trois tendances assez distinctes (les courants révolutionnaire, légaliste et jihadiste), sans exclure des passerelles entre elles.

Naissance d’un courant islamiste révolutionnaire au Maroc

Parmi les facteurs qui ont joué un rôle essentiel dans la propagation des idées islamistes au Maroc, se trouvent, d’une part, la pluie de pétrodollars saoudiens et, d’autre part, l’enthousiasme d’enseignants Frères musulmans réfugiés et qui se sont laissé embrigader (sans se faire prier) dans les campagnes de guerre culturelle froide du régime royal contre la gauche marxiste. C’est eux qui ont recruté Abdelkrim Mouti, un jeune inspecteur de l’Éducation nationale, qui était déçu de sa famille de gauche socialiste.

Ce Frère musulman a fondé le Mouvement Jeunesse islamique (MJI) en 1969. À la même époque, une partie importante de l’intelligentsia marocaine tournait le dos à la gauche modérée et épousait les idées marxistes. Pour contrebalancer le poids de cette nouvelle force sociale dans le champ culturel et social, le régime a encouragé l’entreprise de Mouti, qui d’ailleurs ne cachait pas sa volonté d’en découdre avec les «athées». Trois années plus tard, son mouvement est reconnu comme association de bien public.

Mouti n’a jamais caché à ses partisans que l’objectif de son mouvement est de créer un État islamique au Maroc. Pour lui, l'islam est une totalité. Il embrasse tous les domaines de la vie humaine. Une affirmation cultivant une offre concurrente de la mainmise sur le pouvoir d’un régime royal se réclamant pourtant d’une légitimité religieuse. C’est pourquoi ces deux acteurs devaient (à un moment donné) entrer en collision. Mais pour le moment, ils avaient un ennemi commun…

Les principales clientèles cibles du leader islamiste étaient la jeunesse lycéenne et le corps enseignant. Deux groupes sociaux devant servir à la fois à répandre le message islamiste et à pénétrer la société. Leur enthousiasme aidant, Mouti pensait en faire des troupes de choc lors de batailles à venir avec la gauche marxiste à l’université et dans le milieu syndical et associatif. Fort du dynamisme de recrues dévouées, il a tenté de briser «le monopole» de gauche du milieu ouvrier. Mais sa percée était contrariée par une gauche combattive et bien implantée dans ce secteur.

À l’ombre du légal MJI, Mouti s’est doté d’une milice clandestine qui agressait les intellectuels communistes. Ayant perdu le contrôle de ce trublion et à l’aube d’un rapprochement historique avec la gauche socialiste, le pouvoir a changé de fusil d’épaule. Il a ouvert la chasse aux cadres d’un mouvement islamiste accusé de l’assassinat en 1975 d’Omar Benjelloun, un leader marxiste charismatique.

Une fois acculé à la fuite, Mouti a assisté impuissant (de ses terres d’exil) à l’implosion d’un MJI se trouvant du coup sous forte pression de la part d’un pouvoir décidé à le mettre au pas. Si des islamistes sont restés fidèles au Guide général, d’autres se sont dispersés entre deux factions principales. La première était celle d’un enseignant de physique au secondaire d’extraction aisée (Abdelillah Benkirane), la seconde d’un autre enseignant de langue arabe d’origine modeste celui-là (Mohamed Bachiri).

Le courant légaliste entre le cheikh charismatique et l’idéologue terne

Les partisans de Benkirane devaient faire des concessions idéologiques et politiques de taille avant que les autorités ne leur ouvrent la porte d’un champ politique sous étroite surveillance. Ce sera un chemin de croix, qui a duré plus d’une décennie. Au final, ils ont obtenu en 1998 leur Parti de Justice et de Développement (PJD). Un an après les élections législatives. De neufs sièges à l’Assemblée de 1997, le parti islamiste voit sa représentation passer d’abord à 42 députés en 2002, puis à 46 maroquins en 2007. Mais sans que le rapport de force politique change en sa faveur à l’extérieur de l’hémicycle. L’hystérie causée par les attentats jihadistes de 2003 à Casablanca a montré combien les islamistes étaient fragiles et pouvaient subitement se trouver dos au mur!

Devant le verrouillage du système politique, l’animosité du pouvoir à l’égard de l’islamisme et la «guerre mondiale contre le terrorisme» islamiste, la marge de manœuvre du PJD s’est rétrécie. D’où son important investissement dans le champ social et ses différentes campagnes de moralisation de la société et de la vie publique. Des initiatives menées par plusieurs de ses ténors et par des personnalités proches de lui. Suscitant la colère de la gauche intellectuelle, cible de premier choix de ces campagnes.

S’ils ont reconnu la légitimité religieuse du pouvoir royal, les partisans de Benkirane (un dirigeant dépourvu de tout charisme et dont la production idéologue ne brille pas au milieu de multiples producteurs du sens islamique au sein même du PJD) œuvrent inlassablement pour faire de l'islam la base de la législation marocaine. De plus, ils continuent à exercer une forte pression sur la société pour qu’elle se conforme à une stricte observance des commandements religieux, tels qu’ils les conçoivent. Si ce «sectarisme» irrite les milieux sécularisés, il ne serait pas non plus «assez islamique» aux yeux des salafistes. Concurrence favorisant des surenchères.

De leur côté, les partisans de Bachiri (plus radicaux) ont fini par rejoindre un ancien inspecteur de l’Éducation. Un certain Abdeslam Yassine. Ce cheikh charismatique qui avait maille à partir avec le régime, est actuellement le principal producteur du sens islamique au Maroc. Sa fameuse lettre ouverte d'admonestation, «L’islam ou le déluge» (Al-islam aw Al-Toufan), adressée en 1974 au roi Hassan II, lui a valu, entre autres, un séjour prolongé dans un asile psychiatrique. Une expérience traumatisante pour ce mystique. Il a retrouvé les siens en 1978. Ses tentatives depuis de faire reconnaître son mouvement comme formation politique sont restées vaines.

La Révolution islamique iranienne de 1979, la chute du mur de Berlin, l’alliance historique de la gauche traditionnelle avec la couronne et l’échec politique et économique d’un gouvernement autoritaire ont ensemble ouvert un grand boulevard devant son mouvement (Groupe Justice et Bienfaisance : GJB), devenu la principale force d’opposition au Maroc. La mise de son guide spirituel en résidence surveillée jusqu’à l'avènement du roi Mohamed VI (1999) a contribué à sa popularité.

Contrairement aux membres du PJD, les partisans de Yassine contestent la légitimité religieuse du pouvoir royal. Ils ne reconnaissent pas au roi l’Imarat al-mouminin (commanderie des croyants). À leurs yeux, le pouvoir a usurpé ce titre. Ces islamistes n'ont jamais non plus accepté les règles du jeu politique marocain. Un jeu qui exclut toute alternance au pouvoir. Ils ont à ce jour refusé de présenter des candidats «indépendants». D’ailleurs, le ministère de l’Intérieur veille au grain…

Tout en s’opposant à la violence politique comme moyen de conquête du pouvoir, le GJB est partisan de l’instauration d’un État islamique au Maroc. Il milite en faveur de l’application de la charia. S'il rejette la laïcité, il estime qu'un régime islamique a beaucoup à apprendre de la démocratie. Une idée qui se réduirait à ses yeux à une méthode pacifique de résolution des conflits et à des éléments comme le débat public, la libre expression et une presse libre. Mais cette déclaration ne l'a jamais empêché d'adopter des comportements sectaires et violents face, entre autres, à la gauche universitaire et intellectuelle chaque fois qu'il était en force.

Depuis son accession au pouvoir, Mohamed VI (1999-) a multiplié les initiatives symboliques, répressives et sociales pour contenir puis affaiblir le mouvement islamiste en général et celui de Yassine en particulier. Si le GJB est toléré, il demeure non légal.

Les salafistes jihadistes

Si le PJD et le GJB disent s’opposer à la violence politique pour fonder un régime islamique, d'autres groupes, de moindre envergure, ont sauté le pas. Ces radicaux sont affiliés à des groupuscules salafistes jihadistes très violents («Juste Voix», «Salafiya Jihadiya», «Groupe islamique combattant du Maroc»…). Ils se réclament d'imams radicaux. Pour eux, seule la violence pourrait hâter l'avènement du Califat. Ils n'ont jamais hésité à s'en prendre à tous ceux qu'ils assimilent à «l'ennemi». Après avoir assassiné plusieurs représentants subalternes de l'autorité, ils ont, le 16 mai 2003, perpétré quatre attentats simultanés à Casablanca. Faisant 44 morts et une centaine de blessés. C'était le choc au Maroc et le lancement de la chasse aux islamistes «mauvais teint». Cette répression n’a pas empêché d’autres jihadistes de comploter dans leur coin.

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L’islamisme marocain est aujourd’hui vieux de quarante ans. Plusieurs facteurs ont favorisé son éclosion et son essor. Si (entre autres) la répression a permis jusqu’à un certain point son cantonnement loin du pouvoir, il reste menaçant, à cause notamment d’inégalités sociales et régionales abyssales.


9 janvier 2009

 


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