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Marguerite Blais et Jacques Rhéaume nous révèlent le monde-frontière entre sourds et entendants

C’est à une réelle découverte que nous convie le récent ouvrage de Marguerite Blais et Jacques Rhéaume, Apprendre à vivre aux frontières des cultures sourdes et entendantes, lequel nous met en présence de personnages entendants qui ont en commun la surdité de leurs parents, mais dont le milieu familial, le parcours identitaire et que le rapport à la culture sourde sont tout aussi différents que remarquablement captivants.



Ce livre c’est l’histoire de Rose qui, ayant surtout ressenti dans les milieux entandants le jugement de l’autre, aussi bien dans des allusions désobligeantes à la surdité de ses parents que dans cette hésitation, cette crainte même de ses propres amoureux d’avoir un enfant avec elle de peur qu’il ne naisse sourd, finit par embrasser corps et âme la culture sourde; c’est celle de Patrice qui, bien qu’à l’aise dans la communauté sourde, envisage difficilement faire sa vie avec une sourde, car il ne saurait pleinement partager avec elle ses intérêts culturels, le cinéma, le théâtre, etc.; c’est la fabuleuse histoire de Sandrine qui n’a jamais envisagé la surdité comme une déficience, simplement comme une différence; c’est celle de Marie-Anne qui « se sent privilégiée d’avoir été élevée par des parents sourds qui lui ont appris le sens de la débrouillardise et du comportement non verbal, et de voir non seulement l’apparence, mais surtout ce qui est souvent camouflé à l’intérieur »; et la liste continue. Un ouvrage qui vaut le détour, certes parce qu’il nous fait découvrir la richesse d’un univers si proche et si méconnu à la fois, celui des sourds et ses alentours, mais surtout en raison de ses récits, quelquefois bouleversants, qui nous éveillent au poids de nos propres préjugés. 

C’est avec une certaine réserve que j’ai entamé la lecture de ce livre, et pour cause, les notions de cultures sourdes ou entendantes qui paraissent dans le titre. En général, la notion même de culture, bien souvent galvaudée, quelquefois motif d’incompréhensibles revendications, prétexte de replis identitaires et ses excès, m’a plus souvent qu’autrement agacé. Mais dans Apprendre à vivre aux frontières des cultures sourdes et entendantes, les auteurs ont tôt fait de préciser leurs concepts, créant alors un espace où le lecteur peut avancer sans ambigüité, avec beaucoup de plaisir, car il sait désormais ce que Blais et Réhaume appellent culture, mais il sait surtout ce qui fonde la culture sourde, c’est-à-dire « l’usage d’une langue spécifique, la langue signée ou gestuelle.» Ainsi, il n’est point besoin d’être sourd pour appartenir et s’identifier à la culture sourde. C’est ce qu’illustre l’histoire de Rose évoquée précédemment. Une histoire qui, comme d’ailleurs tous les autres récits du livre, nous rappelle le rôle déterminant que joue le regard de l’autre (ou rejet dans sa forme radicale), dans la construction identitaire.

Il faut saluer cette intuition initiale qui pousse Blais et Rhéaume à s’intéresser, non plus simplement à l’univers des sourds en soi, c’est-à-dire  comme communauté à part entière, mais surtout au monde-frontière entre sourds et entendants. Intuition qui est témoignage de cette quête de l’articulation encore et toujours nécessaire entre les composantes d’une société multiple de plus en plus complexe, cet effort d’appréhension de l’autre non plus uniquement en tant qu’altérité, mais davantage en tant que participant avec soi d’un tout irréductible. «La reconnaissance d’une culture sourde qui dépasse les seuls motifs d’adaptation aux exigences d’une société dominée par la culture entendante et qui apporte un contenu propre à enrichir la vie commune est lente à se faire», déplorent Blais et Rhéaume. Reste que leur ouvrage, exceptionnel par son angle, vivant par ses récits, et combien instructif par son propos, constitue davantage qu’une reconnaissance, l’institutionnalisation même de cette reconnaissance. 

Marguerite Blais et Jacques Rhéaume,  Apprendre à vivre aux frontières des cultures sourdes et entendantes, (PUL), 2009.

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Marguerite Blais est la ministre responsable des Aînés au gouvernement du Québec. Titulaire d’un doctorat et d’un post-doctorat en communication, elle est l’auteure de La culture sourde : quêtes identitaires au cœur de la communication (PUL, 2006) et de Quand les sourds nous font signe : histoires de sourds (Dauphin blanc, 2003). Elle s’intéresse aux sourds et à leur culture depuis de nombreuses années.

Jacques Rhéaume , psychosociologue, est professeur associé à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il a publié plusieurs ouvrages sur les approches cliniques en sciences humaines. Il est également directeur scientifique du Centre de recherche et de formation du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de la Montagne, où les recherches portent sur les pratiques d’intervention en santé et services sociaux en contexte pluriethnique.
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Le 5 janvier 2010


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