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Égypte : Les Frères musulmans et les mauvaises nouvelles du comité exécutif de décembre 2009

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
La Confrérie des Frères musulmans représente la principale force d’opposition politique en Égypte. Tenu au moment où elle est plus divisée que jamais, l’élection en décembre 2009 de son comité exécutif (prélude à celle de son chef) ne manquera pas de se révéler une mauvaise nouvelle pour la matrice de l’islamisme sunnite. Du pain béni pour la succession dynastique à la tête de l’État.



La naissance de la Confrérie des Frères musulmans (Ikhwan muslimin) remonte à l’année 1928. À l’époque, l’Égypte était une colonie anglaise. Presque un quart de siècle plus tard, le pays s’est émancipé du joug colonial. Ayant contribué à la chute de la monarchie, les Ikhwan pensaient leur heure arrivée pour s’emparer du pouvoir. Mais, c’était méconnaître le machiavélisme et les ressorts du nouvel homme fort du Caire. Deux années plus tard, le régime militaire a dissous la Confrérie et lancé la chasse à l’Ikhwan. Depuis, malgré la succession à Nasser de deux autres militaires (Sadate et Moubarak), le régime a toujours refusé de lui accorder le statut de parti politique légal. Cette situation, qui ne l’a pas empêché de bénéficier de facto d’une relative tolérance de la part des autorités, état ponctuée de temps à autre d’épisodes de répression («Hosni Moubarak: Dernier Pharaon d’Égypte»).

Le régime militaire des deux successeurs de Nasser voyait dans la Confrérie islamiste un contrepoids à l’opposition de gauche.

D’ailleurs, elle l’a effectivement aidée à contrer cette sensibilité progressiste dans des lieux périphériques de pouvoir comme l’université et les corporations professionnelles de classe moyenne urbaine, dont les corps des médecins, des pharmaciens, des ingénieurs, etc. Avec l’écrasement idéologique de la gauche égyptienne (suite à la chute du mur de Berlin), les islamistes ont réussi à s’imposer comme la principale force d’opposition politique.

La diversité des services de base proposés à une population démunie et laissée pour compte par l’État (conjuguée à une rhétorique religieuse conservatrice) leur a permis de s’enraciner dans le tissu social. C’est pourquoi aux élections législatives de 2005, leurs 150 candidats dits «indépendants» ont récolté 88 maroquins (20% des sièges) sur un total de 455 sièges (contre 326 sièges au parti présidentiel, le PND). Une percée par rapport à leurs résultats électoraux précédents des années 1984 (9 sièges contre 391 maroquins pour le PND), 1987 (30 sièges contre 347 maroquins pour le PND, sur un total de 448 sièges) et 2000 (17 sièges contre 353 sièges pour le PND, sur un total de 444 maroquins) («Égypte: Moubarak et les Frères musulmans»). Cette percée historique pour les islamistes a en revanche fourni au maître du Caire un épouvantail commode pour faire peur à tout avocat en Occident de la démocratisation de l’Égypte et un prétexte commode pour le déchaînement de sa machine répressive. D’où particulièrement les différentes manœuvres d’intimidation politiques, administratives et économiques des dernières années visant à étouffer chez les Ikhwans toute ambition politique, du moins les obliger à se cantonner dans la sphère sociale.

Les Ikhwan et les mauvaises nouvelles de leur comité exécutif de décembre 2009

Visiblement, la stratégie ikhwaniste du Caire s’est révélée d’une efficacité redoutable, puisque le régime en place a obtenu ce qu’il voulait de la direction des Frères musulmans. Le 21 décembre dernier, les 120 à 130 membres de leur conseil d'orientation ont choisi (une première depuis quatorze ans) les seize membres du bureau d’orientation (comité exécutif) de la Confrérie. Il s’agit (comme l’a annoncé Mohamed Mahdi Akef, leader suprême du mouvement) de MM. Mohamed Saad Alkatatny, Saad Esmat Elhosseiny (deux députés), Mohamed Abdul Rahman Almorsy (ancien député), Ossama Nasr el-Deen, Rashad Albayoumy, Mahmoud Hussein, Mohyee Hamed, Abdul Rahman Albar, Mohamed Badee, Mustafa Alghoneimy, Mahmoud Abu Zeid (tous professeurs d’université), Mahmoud Morsy, Mahmoud Ezzat, Mahmoud Ghozlan, Essam Eleryan et Gomaa Ameen Abdul Aziz (http://www.ikhwanweb.com).

Deux sensibilités se sont affrontées à cette occasion. Contrairement à un certain usage abusif de langage dans certains cercles d’analyse et de médias occidentaux et arabes, ces deux «courants» ne peuvent être qualifiés de «conservateurs» versus «réformateurs», car ils sont tous les deux conservateurs à tout point de vue, idéologique, politique et social. La différence, s’il y en a, est affaire de degré. À la place, nous choisissons des termes plus appropriés, à savoir pragmatiques versus idéologues.

Les pragmatiques (de génération plus jeune) sont partisans de la modernisation de la Confrérie et de son ouverture sur la société et sur les autres composantes de l’opposition au régime Moubarak dans le cadre d’un mouvement d’opposition comme Kifaya («Assez, c’est assez», opposé notamment à la succession dynastique programmée par la famille Moubarak), si elle veut pouvoir être une force qui compte dans la scène politique, disent-ils. Ces pragmatiques sont également partisans d’une ouverture sur l’Occident en général et les États-Unis en particulier. Ils plaident pour une approche ouverte sur la question des droits des femmes et des minorités religieuses d’Égypte. Les idéologues quant à eux préfèrent un repli sur ce qui a fait le succès (et donc la force) de leur mouvement, c’est-à-dire la prédication (dawa) et les œuvres sociales (ihsan) au profit des démunis.

À l’occasion du choix en ce mois de décembre des membres du bureau exécutif des Ikhwan, ce sont au moins treize tenants de la ligne idéologique qui ont réussi à prendre le contrôle de cette instance de direction et donc de la ligne et de la stratégie politiques de l’ensemble du mouvement. Une défaite cinglante pour leurs concurrents. L’autre signe de marginalisation des pragmatiques est la non-réélection de deux des leurs, Abdelmonem Abou Al-Fotouh (figure éminente du syndicat des médecins) et Mohamed Seyed Habib. L’échec de ce dernier est encore plus frustrant pour eux quand on se rappelle qu’il était le premier adjoint du Guide général (al-Murshid al-Am) sortant Akef (81 ans). Au grand dam de la jeune garde islamiste. Parions que c’est parmi les représentants du repli de l’organisation que sera choisi le successeur du Guide général, cinq ans seulement après le début de son unique mandat à la tête de la Confrérie. Une période au cours de laquelle il n’avait cessé d’enchaîner les déclarations controversées. Faisant le miel des détracteurs des Ikhwan.

Les succès des partisans du repli lors du choix de la direction du plus vieux mouvement islamiste du monde est dû à plusieurs facteurs, dont la plupart sont indépendants de la volonté des Ikhwan. Nous nous contentons ici d’analyser brièvement certains d’entre eux. D’abord, le facteur environnemental central, à savoir le régime en place. Étant soumis à la forte pression de l’État (près de 5000 ikhwan ont été à un moment ou à un autre derrière les barreaux, dont des dizaines de cadres des premier et deuxième niveaux de la structure de pouvoir ikhwanie), une idée a fait son chemin chez plusieurs islamistes à l’effet que le repli serait une solution de moindre mal, puisque l’expérience des vingt dernière années a montré que plus le mouvement s’impliquait dans les luttes politiques sur la scène publique, plus la main du pouvoir devenait lourde. Cela montre à quel point la gestion des affaires intérieures de la Confrérie tout comme l’évolution des rapports de force en son sein sont largement dépendantes de l’État et des politiques intrusives de ses services de renseignement intérieurs, dont l’objectif en matière islamiste (en ce climat pesant et volatile à la fois de fin de règne) est de voir les tenants du repli et non leurs concurrents remporter la mise. Un deuxième facteur (environnemental également) est lié aux alliances avec les partis d’opposition laïque. Si au début, la plupart d’entre eux étaient enthousiastes à l’idée de coopérer avec les islamistes dans des forums libéraux comme Kifaya, ils le sont beaucoup moins aujourd’hui. Cette évolution d’appréciation s’explique par deux facteurs principaux. D’abord, les pressions de l’État et ses promesses de prébende de toutes sortes en faveur de tout acteur politique s’éloignant des Ikhwan. Ensuite, l’alliance avec les islamistes s’est traduite à plusieurs occasions sous forme de pertes en termes de sièges pour plusieurs de ces formations d’opposition laïque, notamment le Wafd. La raison? S’ils pêchaient tous dans les mêmes eaux (la classe moyenne urbaine), les Ikhwan étaient mieux armés, grâce à leur rhétorique religieuse.

Les retombées de la percée récente des idéologues partisans du repli de la Confrérie ne concernent pas seulement la question des rapports de force à l’intérieur du mouvement islamiste. Elles se traduiront également au niveau des alliances politiques de la Confrérie, puisque la nouvelle direction limitera dans les faits (et de manière importante) les occasions et les forums d’alliance ou de coopération avec les autres mouvements d’opposition. Fini donc les démonstrations de force sur la place publique. Tout comme les affrontements et heurts directs avec les forces de l’ordre de Moubarak.

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Au moment où le régime politique égyptien s’active plus que jamais pour préparer la succession dynastique de Hosni Moubarak en faveur de son fils Gamal («Égypte: Qui succédera à Hosni Moubarak ?»), l’inflexion des islamistes est la bienvenue. L’auto-retenue du principal mouvement d’opposition et sa division rendront la passation du pouvoir, lors d’une «élection» présidentielle de pure forme en 2011, plus aisée. Observant la neutralité au moment de la consultation, aucun candidat hors du sérail ne pourra espérer compter sur son appui et mordra à coup sûr la poussière.

30 décembre 2009


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