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Fidel va mieux, Cuba, comme toujours

par Piotr Romanov

Depuis des mois déjà, Cuba est privé de son commandante, tel un navire à la dérive sans capitaine sur le pont: Fidel convalescent communique encore avec son peuple par messages. La maladie a obligé le président cubain à céder l'intérim à son frère Raul, ministre de la Défense. Quoi qu'il en soit, Raul Castro n'est pas un homme public. Ce n'est ni un politique ni un tribun, mais seulement un fonctionnaire d'Etat de très haut rang. Qui plus est, sa cote de popularité n'est pas comparable à celle de son frère Fidel. Force est de reconnaître que les Cubains n'ont pas l'habitude de vivre sans chef. 

Cependant, la vie continue, et en l'absence du père de la nation, ses enfants se sont mis à réfléchir à l'inexorabilité du destin et à l'imminence des changements à venir. Ce travail de réflexion s'est avéré loin d'être simple, ce qui est d'ailleurs facile à comprendre car depuis presque 50 ans d'affilée c'est le commandante qui réfléchissait pour le pays tout entier. 

Tout porte à croire que Fidel est effectivement en voie de convalescence, bien que lente. Néanmoins, ce n'est sans doute pas le retour de Castro sur la scène politique qui serait la meilleure variante pour Cuba, mais, par contre, le départ définitif du patriarche, sa retraite qui ouvrirait la voie des réformes dans le pays. Si, de surcroît, Raoul Castro, 75 ans, se retire, lui aussi, en imitant son frère, et se consacre entièrement à la culture des roses, par exemple, les chances de sérieuses réformes à Cuba ne feraient qu'augmenter. Malheureusement, c'est un scénario si optimiste qu'il évoque plus un désir que la réalité. Néanmoins, il est tout à fait évident que plus les réformes seront repoussées, plus la vie des Cubains sera dure.

Il n'y a pas longtemps, le Journal officiel a publié de nouveaux amendements aux règles de sortie des Cubains en dehors de l'Ile de la Liberté. Si auparavant, par exemple, un simple Cubain pouvait se rendre à l'étranger (il ne s'agit évidemment pas des voyages d'officiels) à l'invitation de ses connaissances, amis ou parents, désormais seules les invitations des parents les plus proches sont valables. Autrement dit, les parents peuvent inviter leurs enfants et vice versa. Et c'est tout. Par conséquent, si vous avez un vieil ami à Cuba, vous ne pourrez plus l'accueillir à Moscou. Pour pouvoir le rencontrer, il vous faudra aller à La Havane.

Or, la plupart des Cubains semblent s'être déjà habitués aux restrictions politiques en tout genre. Toujours est-il qu'en espérant des changements, les Cubains parlent beaucoup plus souvent de leurs difficultés économiques que de la politique. Cela se rapporte du moins aux Cubains avec qui j'ai eu l'occasion de m'entretenir depuis ces deux dernières semaines. Somme toute, les Cubains contournent les obstacles, les entraves et les restrictions politiques, tout comme les Russes l'avaient fait du temps de l'Union Soviétique. Les dissidents les plus intransigeants fuient le pays d'une façon ou d'une autre, alors que les autres s'adaptent à la vie, en passant dans une "clandestinité d'alcôve" où on peut prendre la liberté d'exprimer ce que l'on pense "parmi les siens".

Si, par exemple, les autorités interdisent aux Cubains d'avoir un propre téléphone portable, ils se débrouillent pour trouver un étranger qui en achète un en son nom pour le céder par la suite sous forme de location à l'insulaire. Il est évident que les autorités cubaines n'ignorent rien de cette petite escroquerie de leurs citoyens, mais préfèrent fermer les yeux avec indifférence. C'est un socialisme typique en phase terminale, quand le respect formel des interdictions compte plus que la mise en application effective des lois, alors que la manifestation de la loyauté prend le pas sur la conviction intérieure.

Evoquant les problèmes économiques du pays, pratiquement chaque Cubain se souvient avant tout du blocus américain, ce qui s'explique très facilement sur le plan psychologique. Pourtant, ce blocus économique que les Etats-Unis imposent à Cuba n'est pas seulement inhumain, mais stupide. Ce blocus est stupide déjà parce qu'il dissimule en fait mieux que n'importe quelle propagande officielle cubaine la deuxième, mais en réalité, la principale cause des difficultés économiques de l'Ile de la Liberté qu'est l'inefficacité flagrante de l'économie socialiste.

Je ne sais pas où les Américains fourrent leur fameux pragmatisme dès qu'il s'agit de Cuba, mais je sais très bien qu'en maintenant le blocus, Washington ne fait que cultiver l'antiaméricanisme à Cuba, tout en y entravant les réformes démocratiques et de marché. Or, l'absurdité de la politique extérieure des Etats-Unis ne surprend plus personne dans le monde.

Les Cubains qui sont liés d'une manière ou d'une autre au tourisme étranger dans l'île ont sans doute aujourd'hui une vie économiquement plus confortable (l'élite évidemment prise à part). Ce sont notamment des propriétaires de petits restaurants, des prostituées qui se font payer en devises fortes et leurs souteneurs, des vendeurs clandestins de cigares cubains, des chauffeurs de taxi, "affectés aux hôtels" et des Cubains qui louent des chambres à des touristes étrangers. Quant à ce dernier business, on s'y livre tant légalement, en versant des impôts considérables à l'Etat, qu'illégalement. La pratique illégale rapporte évidemment plus, mais comporte le risque d'être dénoncé par un voisin jaloux auprès du plus proche "comité de défense de la révolution", ce qui suppose de gros problèmes, voire le risque de se retrouver en prison.

Pour ce qui est des autres Cubains qui ont moins de chance, ils survivent comme ils peuvent, en touchant notamment un salaire d'Etat de dix dollars et grâce au panier alimentaire social (système de tickets de rationnement). Ajoutez-y l'instruction et la médecine gratuites. Il va sans dire que nul n'est contre l'instruction gratuite à Cuba. Seulement, on a faim tant avant les cours qu'après, ce qui est plutôt irritant. Qui plus est, si l'on regarde de près l'égalité sociale à Cuba, on ne manquera pas de constater que ce n'est qu'une illusion. Et la raison en est tout à fait explicite: même Fidel n'a pas pu triompher de la corruption dans le pays.

Ayant donné aux gens une profession prestigieuse: médecin, ingénieur ou juriste, le socialisme n'a pas trouvé le moyen de rémunérer, comme il se doit, leur travail, et ayant appris aux gens à penser, il a semé dans des têtes bien instruites le doute quant à l'efficacité du régime socialiste. Un ménage qui me louait une chambre à La Havane se composait de deux économistes de formation - mari et son épouse - qui avaient préféré leur business minuscule au service public. Bien que modeste, ce business les nourrit mieux et leur donne même une certaine liberté. Et de tels exemples ne manquent pas à Cuba.

Mais n'exagérons pas trop! Comme l'a fort bien fait remarquer Talleyrand, "tout ce qui est exagéré est insignifiant". Nul doute que l'opposition cubaine est encore trop éparse et désorientée et ne se manifeste principalement que dans les endroits protégés des oreilles indiscrètes. Ne pas oublier que dans la province les protestations sont plus sourdes que dans la capitale. Enfin, on distingue bien la différence des états d'esprit chez les jeunes et chez les personnes plus âgées. En règle générale, les jeunes sont plus radicaux dans leurs aspirations à des changements que leurs parents. La génération aînée craint des changements car elle a moins de forces physiques et morales, mais plus d'inertie de la pensée. Ainsi, si l'on calcule les voix "pour" et les voix "contre", on constatera que la majorité des Cubains (grâce à la province et aux personnes de la génération aînée) soutiennent toujours le pouvoir en place.

Quoi qu'il en soit, l'histoire a plus d'une fois démontré qu'à un tournant historique une toute autre arithmétique entre souvent en jeu. Ce n'est pas la province, mais la capitale qui mène le pays, ce ne sont pas les vieux, mais les jeunes qui se montrent plus actifs dans une période de grandes transformations révolutionnaires. Et enfin, dans une telle période révolutionnaire, une baïonnette prend facilement le pas sur un suffrage exprimé aux élections.

Et si l'on recourt à cette méthode de calcul, le tableau change radicalement. Littéralement tous les Havanais avec lesquels j'ai eu l'occasion de m'entretenir et qui ne dépassent pas le cap des 35 ans rêvent de changements. Qui plus est, ils ne le cachent même pas, en parlant aux étrangers. De telles conversations ne représentent évidemment pas une étude sociologique à 100%, mais peuvent sans doute être considérées comme un symptôme non négligeable. Et ce, d'autant plus qu'il y avait parmi mes interlocuteurs des personnes très différentes: des étudiants, un architecte, un économiste, un ingénieur, un ouvrier du bâtiment, un propriétaire d'immeuble, une ménagère, des chauffeurs de taxi et même un policier sur une plage. 



La police m'a trouvé elle-même. Après m'avoir averti de la nécessité de veiller sur mes effets personnels et ayant appris d'où je venais, un jeune homme s'est tout d'abord enquis de la situation actuelle en Russie. Ensuite, après avoir très attentivement écouté ma réponse, le policier a estimé qu'à peu près la même chose devrait se produire à Cuba. Interrogé sur l'état de santé de Fidel, le gars a répondu, sceptique: "Il va mieux, mais est-ce que ça change quoi que ce soit? Il s'est avéré que nous avons beaucoup de Fidel. Ce n'est pas lui qui compte. C'est le système qui doit changer".

La conclusion de ce jeune dissident en uniforme de la police est sans doute le principal bilan de longs mois de réflexion des Cubains. Si effectivement il y a encore six mois on ne parlait que du moyen de survivre en l'absence du lider maximo, aujourd'hui pour beaucoup de Cubains Fidel est d'ores et déjà devenu l'apanage du passé. Il n'en reste pas moins que le patriarche est toujours respecté dans le pays. Rares sont les Cubains qui contestent les acquis de Castro, et en premier lieu la conquête de l'indépendance authentique de Cuba. Seulement, on attendait beaucoup plus de la révolution de 1959.

On ne peut pas vivre indéfiniment, en regardant avec espoir dans le panier social à moitié vide. Cela n'est pas moins humiliant pour les Cubains que la transformation autrefois de l'île en immense bordel et casino pour la maffia par les Américains.

Ainsi, il y aura des transformations à Cuba. C'est sûr.

Source : RIA Novosti


*
Fidel Castro recevant à La Havane le président vénézuélien Hugo Chavez (29 janvier 2007) - Photo Granma / Estudios Revolución.
Source :  http://www.latinreporters.com/cubapol30032007.html



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