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La terre sans mal ou éloge à l’abnégation

« Parce que, même en ces temps impitoyables, il y a des justes qui résistent à la barbarie. » Cette réplique est celle d’un personnage de La terre sans mal, ce magnifique roman de Melchior Mbonimpa qui s’est retrouvé finaliste au Prix du Gouverneur General 2009. Comme j’aurai souhaite qu’il l’emporte ! Car on parle là d’une écriture sans strie, qui allie un style travaillé, des préoccupations absolument actuelles à l’élégance d’une expression inimitable.

Ce n’est pas souvent qu’on croise des formules du genre « faire rentrer la vertu par le derrière » pour signifier la fessée, ou encore « on l’avait confié a la terre » pour parler de l’enterrement. De tels bijoux abondent dans La terre sans mal et fournissent à son expression une dimension authentique. Et c’est avec un plaisir renouvelé qu’on passe d’une phrase à l’autre, d’un paragraphe à l’autre, d’un chapitre à l’autre.

La réplique donc, Kigogo la sert à sa belle fille Teta qui doute de la sincérité d’un étranger qui a entrepris de lui sauver la vie. On ne peut s’empêcher d’y voir la somme de l’optimisme de l’auteur qui, malgré les atrocités de la barbarie humaine dont il peut témoigner, a su garder sa foi en l’humanité. Melchior Mbonimpa est originaire du Burundi, petit pays de la région des Grands lacs en Afrique centrale qui a connu sa part de tensions ethniques et leur récolte infinie de victimes. Le roman couvre des décennies et ses événements embrassent deux continents, c’est-à-dire qu’il est aux confluents de plusieurs expériences culturelles. Définitivement, un modèle de la littérature de demain.

L’histoire prend source dans un pays africain fraîchement indépendant. Le climat de corruption y a atteint un paroxysme, les hautes personnalités du pays tuent, volent, violent et maltraitent de « mille façons les ressortissants de castes inférieures. » Ces derniers finissent par se soulever, suscitant alors une vive répression. Le narrateur de souligner que cette « répression prit des allures génocidaires. » Le mari de Teta, qui s’est longtemps entêté à dénoncer la corruption, sera parmi les premiers à y laisser leur peau. Si sa veuve ne quitte pas le pays sur le champ, elle mourra et ses trois enfants aussi. Son drame à elle est celui d’avoir épousé un homme de caste inférieure, un homme qui n’était pas de « noble extraction ». On peut comprendre toute sa suspicion quand son beau père lui annonce qu’un brave type, un officier appartenant à la caste des privilégiés, a entrepris de l’aider à quitter le pays. Mais pourquoi ce dernier prend-t-il le risque de s’aliéner les siens en venant en aide à une femme qui a «trahi sa race », une femme qui a passé outre la vive opposition de sa propre mère, pour s’enticher d’un de ces damnés de la terre ? Avec le temps, Teta comprendra que ce brave officier était simplement un Samaritain, un bon Samaritain.

L’abnégation est sans doute le thème central La terre sans mal, puisque fortement récurrent. Outre la générosité de l’officier évoqué ici, il y a le dévouement désintéressé du père Robert dont la disponibilité et l’oreille attentive se révéleront la thérapie qui délivrera Teta de son passé et lui redonnera espoir. L’abnégation c’est aussi celle de John, ce Canadien, qui après sa retraite, vend sa maison et va s’installer en Afrique, dans le pays d’origine de sa femme où il engagera des œuvres humanitaires. C’est celle des ces ex-villageois occupant désormais des postes importants en ville, qui décident d’abandonner la vie citadine pour retourner aider les leurs dans les campagnes. Des exemples qui pourraient s’allonger a l’infini. On aura compris que Mbonimpa, sans être naïf, refuse à son regard d’être voilé par la fange de la cruauté humaine. Et c’est aussi en cela que La terre sans mal est spéciale et géniale.

Quant à Teta le personnage central, elle a connu une enfance difficile, puis les privilèges de la haute société grâce a son mariage, avant de sombrer dans la déchéance qui accompagne bien souvent l’exil forcé.

Par une improbable renaissance qui commence vers les 50 ans et une détermination à toute épreuve, son engagement humanitaire fera la différence dans la vie de milliers de ses compatriotes. « Dans son royaume, Teta savait que les tout-petits n’avaient aucun souvenir de l’époque pourtant récente ou leurs parents n’étaient même pas considérés comme des humains. » Une seule génération, pour ne pas dire deux ou trois décennies d’efforts ont abouti à une transformation si profonde, à rendre à une population longtemps opprimée une part de sa dignité. Un roman qui évoque avec doigté la portée de l’engagement social, la force révolutionnaire de l’initiative désintéressée.


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