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Égypte : Moubarak et les Frères musulmans

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Le mouvement des Frères musulmans représente la principale force d’opposition politique au régime de Moubarak. Après une période de «tolérance», Le Caire semble résolue à en finir avec son influence politique. Facilitant la succession dynastique programmée et ouvrant la voie à la radicalisation de l’islamisme.

La naissance du mouvement des Frères musulmans (Ikhwan muslimin) en Égypte remonte à 1928. Depuis, la République a chassé la monarchie, et quatre présidents se sont succédé au pouvoir. À l’ombre du long règne sans partage du raïs Moubarak (1981-) («Hosni Moubarak : Dernier Pharaon d’Égypte»), les rapports entre son régime et cette force d’opposition ont schématiquement connu deux étapes: l’avant et l’après-2005.

Tolérance d’une opposition sous haute surveillance (1981-2005)

Moubarak est arrivé au pouvoir en 1981, à la suite de l’assassinat de son prédécesseur par des radicaux du Jihad islamique. Dans un tel contexte dramatique, on se serait attendu à ce que la chasse aux islamistes tous azimut soit lancée. Mais il n’en était rien. La stratégie du «nouveau» régime a au contraire opéré une distinction entre les islamistes radicaux, tels le Jihad islamique et les Gama’ât islamiya (Groupes islamiques) d’une part, et les Ikhwans d’autre part. Si les premiers (engagés dans une lutte à finir avec le régime) ont fait les frais de plusieurs campagnes répressives durant les années 1980, 1990 et 2000, les seconds ont de leur côté bénéficié d’une certaine tolérance de leurs activités religieuses (prédication), sociales (bienfaisance) et culturelles (lutte contre l’occidentalisation de la société) de la part des autorités, du moment qu’ils ne menaçaient pas le régime. En guise de bonne volonté, le pouvoir a libéré plusieurs des leurs.

Les Ikhwans ont largement profité de cette «tolérance». Grâce à leurs réseaux associatifs, ils ont, d’abord, fourni différents services aux couches sociales démunies. Cet investissement social leur a permis, ensuite, de prendre le contrôle de plusieurs corporations professionnelles (avocats, ingénieurs, médecins…). Ils étaient aidés en cela par l’état de mal vivre ressenti par de nombreux Égyptiens laissés-pour-compte par l’État.

Malgré la tolérance de leurs activités sociales et culturelles, les Frères musulmans n’ont jamais réussi à se faire reconnaître comme parti politique. Un état qui dure depuis leur dissolution en 1954 par le régime nassérien. C’est pourquoi la seule façon pour eux de se présenter aux élections est de le faire à titre d’indépendants. Une situation renforcée par la dernière réforme de la Constitution, qui interdit la légalisation de tout parti religieux (art. 5). C’est pourquoi plusieurs Ikhwans se sont présentés comme candidats indépendants aux élections législatives des années 1984, 1987, 2000 et 2005.

Aux élections législatives du 27 mai 1984, si le parti présidentiel, le Parti national démocratique (PND), est resté parti dominant au parlement (391 sièges), l’alliance avec les laïcs du parti Wafd a permis aux Frères musulmans d’obtenir 9 sièges (contre 46 pour leur allié).

Trois années plus tard, le 6 avril 1987, les Frères ont triplé leur députation (30 sièges). Si le PND est demeuré quand même dominant (347 sièges sur un total de 448 maroquins), le Wafd a enregistré un certain recul (36 sièges). Aux législatives de 2000, le PND a remporté 353 sièges (sur 444 maroquins). Score renforcé par le concours de 35 députés indépendants. Les Ikhwans ont quant à eux récolté 17 sièges.

Aux législatives de décembre 2005, les Frères ont enregistré un bond appréciable. Sur un total de quatre cent quarante quatre sièges en lice, ils ont fait élire quatre-vingt-huit (20%) des cent quarante trois de leurs candidats. À cette occasion, le Wafd n’a récolté que six sièges.

De son côté, le PND, toujours dominant, a reculé. Il n’a récolté que 326 sièges. Malgré ce recul relatif, le parti hégémonique est demeuré au cœur des dispositifs du pouvoir. Les progrès numériques enregistrés à chacune de ces élections par les Frères musulmans ont été néfastes à la fois pour d’autres groupes d’opposition laïcs (dont le Wafd) et pour l’alliance futur avec ces mêmes groupes. C’est pourquoi il ne faudrait pas s’étonner de les voir éventuellement bouder les Ikhwans au moment des prochaines batailles politiques.

Faute de sièges suffisants, les Frères ne peuvent ni bloquer une réforme constitutionnelle (cela requiert un minimum de 152 voix), ni voter une loi (cela requiert un minimum de 227 suffrages), encore moins initier une réforme constitutionnelle (cela exige un minimum de 303 voix). Ces résultats ont donc montré l’impuissance islamiste face au processus décisionnel au niveau de l’État.

Ces progrès politiques des Ikhwans se sont faits à l’ombre d’un «contrat» implicite de bonne conduite de leur part. S’il a résisté un quart de siècle aux différents soubresauts de la vie politique en Égypte et dans la région, cet arrangement semble caduc à la veille de la succession de Moubarak («Égypte : Qui succédera à Hosni Moubarak?»).

La lutte à finir à l’heure de la succession dynastique (2006-)

Grisés par leurs succès électoraux, de nombreux Frères musulmans ont cru leur heure arrivée. L’état de santé chancelant du raïs et son revirement en 2005 relativement au suffrage universel direct comme mode de choix du président de la République les ont renforcés dans leur erreur d’appréciation de ce qui se passait réellement chez eux, autour d’eux et au sein du régime qu’ils croyaient affaibli. D’où l’accumulation des erreurs tactiques. Sur fond de «réveil» du terrorisme islamiste, de la marche (le 10 décembre 2006) à la prestigieuse université Al-Azhar de leurs jeunes vêtus de noir et masqués, et leurs descentes dans la rue pour crier leur opposition, le régime s’est engagé cette fois dans une lutte à finir avec cette principale force d’opposition.

Moubarak les a accusés (le 12 janvier 2007) d'avoir créé une milice menaçant la sécurité de l'État et l'image de l'Égypte dans le monde. Une première.. Il a alors ouvert les hostilités contre eux. Pour les affaiblir durablement, il s’est servi d’une stratégie multiforme. Tout en s’attaquant à leurs troupes et cadres de différents niveaux, il a entrepris de les couper à la fois de la société et d’autres partis d’opposition, à coups de pressions, de menaces et de «cadeaux» miroités.

À l’adresse du mouvement islamiste, une vaste campagne d’arrestations et de condamnations judiciaires (devant des cours militaires) est lancée dès janvier 2006 contre des cadres de différents niveaux. Elle a touché des dirigeants et des «animateurs» des leviers sociaux du mouvement. Leurs structures économiques ainsi que leurs animateurs (d’importants hommes d’affaires) n’en ont pas échappé. Le but étant ici de porter un coup important au financement des activités caritatives du mouvement, source de son influence. Tout en menant cette offensive, le régime a à la fois continué sa politique de réislamisation des lois et encouragé les salafistes à occuper le terrain laissé par les Frères. Cette offensive s’est accompagnée d’une opération de charme à l’adresse de l’opposition laïque pour l’en éloigner (moyennant menaces, pressions et prébendes promises).

***

Le régime s’est attaqué à des Frères musulmans plus isolés que jamais. Au moment où le pays s’achemine vers une succession dynastique programmée («Moyen-Orient : Les sept plaies»), l’affaiblissement durable (à défaut d’une annihilation) de cette pièce importante du paysage social égyptien conduirait à la polarisation du pays et à la radicalisation des islamistes.

31 août 2009


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