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Algérie : La crise politique du régime des colonels

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Depuis plusieurs années, l'Algérie continue d'être plongée dans une grave crise politique. En l'absence d'un transfert pacifique du pouvoir des mains des militaires vers celles des civils et de l'exhumation du bilan de la «décennie noire», cette crise est appelée à durer.



L'Algérie a, de haute lutte, arraché son indépendance à l'occupant français (1830-1962). Depuis, une junte militaire s'est donnée un État. Une singularité dans le monde arabe. Depuis le coup d'État de 1965, plusieurs colonels ou généraux se sont succédé à la présidence de la République algérienne. Rappelons-nous, entre autres, Houari Boumediene (1965-1978), Chadli Benjedid (1979-1992) ou Liamine Zéroual (1994-1999). Même le président actuel, Abdelaziz Bouteflika (1999-), dispose d'un grade militaire.

Derrière la façade civile que s'est donné le régime se cache toujours des militaires de haut rang (dont les généraux Larbi Belkheir, Mohamed Lamari, Mohammed Touati et Khaled Nezzar). Aucune décision ne peut être prise à l'encontre des intérêts politiques et économiques de ces faiseurs de présidents. Aucun candidat à la magistrature suprême du pays ne peut espérer accéder à la présidence sans (ou contre) leur consentement. L'ancien Premier ministre Ali Benflis en connaît quelque chose. Ils décident par consensus.

Jusqu'à la fin des années 1980, ils ont géré le pays d'une main de fer à travers la vitrine du Front de libération nationale (FLN). Un parti politique lié dans l'imaginaire politique algérien à l'épopée nationaliste. Mais cette formule a fini par montrer ses limites. La jeunesse du pays s'est révoltée en octobre 1988 contre un pouvoir inefficace, autoritaire et corrompu. Une jeunesse frappée par un taux élevé de chômage dans un pays qui ne cessait de s'appauvrir et de voir les inégalités sociales et régionales croître. Pour ne pas perdre la main, le régime était obligé de faire un certain nombre de concessions politiques, mais sans toucher aux fondamentaux du régime autoritaire.

Pour notamment faire passer auprès de son peuple les mesures draconiennes de libération économique (à la sauce des institutions financières de Breton Woods), le président Chadli Benjedid a concédé en février 1989 une certaine ouverture politique. On pouvait alors créer une presse indépendante, des organisations non gouvernementales, des partis politiques… C'était l'euphorie. Ledit «printemps algérien».

Les islamistes ont profité du nouveau contexte d'ouverture politique pour former (le 18 février 1989) leur Front islamique du salut (FIS). S'y côtoyaient deux courants. Le premier, dit «Algérianiste» (celui d'intellectuels), était favorable à la participation au processus électoral comme moyen d'accéder (ou, du moins, de partager le) pouvoir. Le second, salafiste, y était opposé. C'était pour ces anciens d'Afghanistan (dans le cas de plusieurs d'entre eux) un acte de mécréance (kofr). Ils voulaient au contraire en découdre avec un pouvoir qualifié de «taghoute» (tyrannique) et une élite occidentalisée perçue comme soutien de ce régime et source d'une «corruption» morale de la société!

Malgré la jeunesse de sa formation, ce parti islamiste a su créer la surprise en s'imposant, d'abord, aux élections locales de 1990, premières élections algériennes libres, puis au premier tour des élections législatives de 1991, comme la première force politique du pays. Ce résultat ne traduisait nullement à l'époque l'adhésion de l'ensemble de l'électorat FIS aux thèses islamistes. C'était plutôt un vote-sanction à l'égard du système FLN. C'est dire le degré de discrédit et d'écœurement populaire à son égard et à sa faillite économique.

Devant les chances réelles de voir le second tour des élections législatives renforcer la victoire des islamistes, les généraux ont sonné la fin de la partie électorale. En plus d'annuler ce second tour, le président Benjedid est démis de ses fonctions, le FIS est dissout en mars 1992. Des milliers de ses cadres et militants sont incarcérés.. Plusieurs sont torturés et placés dans des camps d'internement dans le désert, au Sud algérien. Si une partie de l'opposition non islamiste a applaudi le coup d'État électoral de la junte, cela s'expliquait par de nombreuses déclarations incendiaires et liberticides de représentants de l'aile salafiste du FIS, dont Ali Belhadj.

À cause du bannissement du parti islamiste, le courant salafiste a pris le contrôle des choses en main. C'est le début de la guerre civile. Une guerre contre les civils. Plus de cent-cinquante mille algériens sont morts durant cette page sanglante de l'histoire du pays. Sans oublier les milliers (ou peut-être des dizaines de milliers) de disparus. Si les terroristes islamistes des Groupes islamiques algériens (GIA) étaient certainement responsables de nombreux massacres de masse de populations civiles, l'armée et ses forces spéciales n'avaient pas non plus les mains propres du sang d'innocents. Plusieurs témoignages notamment d'anciens officiers des services secrets algériens (dont Mohamed Samraoui (Chronique des années de sang) et Habib Souaïdia (La sale guerre)) et d'enquêtes de journalistes algériens (tels Nesroulah Yous et Salimah Mellah (Qui a tué à Bentalha?)) l'ont montré. De plus, plusieurs n'ont pas hésité à avancer l'argument que les GIA étaient largement manipulés par les soins des renseignements militaires. C’est dire le partage de responsabilités de ces atrocités entre ces deux belligérants.

Les affrontements sanglants entre les jihadistes et l'armée (aidée de forces civiles d'autodéfense), les assassinats d'intellectuels, de politiciens, d'agents de l'État ou de simples citoyens, et les règlements de compte entre groupes ou clans ont fait régner un climat de terreur dans presque l'ensemble du pays.

À la faveur d'une vaste campagne de relations publiques en Occident, le régime algérien a gagné son appui à la lutte antiterroriste. Après un moment d'enchaînement de succès insurrectionnels, l'armée a repris l'avantage opérationnel. Depuis, les groupes islamistes armés n'ont plus réussi à reprendre le momentum.

De cette «décennie noire» de souffre et de plomb, la société est sortie meurtrie et traumatisée. Des dizaines de milliers de familles ne peuvent jusqu’à aujourd’hui faire le deuil d'un être cher disparu, faute de dépouille. De son côté, la junte militaire a renforcé son pouvoir et son contrôle sur la société et la rente pétrolière. On est loin du vent qui soufflait sur le pays à la fin de la décennie 1980 et au début des années 1990.

Une autre plaie de ce régime concerne l'analphabétisme qui touche 30% de la population adulte. Pour la pauvreté, si 23% de la population sont pauvres (contre 8% en Tunisie et 19% au Maroc), 15% des Algériens vivent avec seulement deux dollars par jour et n'ont pas accès à l'eau potable (selon les chiffres du PNUD pour l'année 2004). Dans un pays qui croule sous les milliards des pétrodollars (80 milliards de dollars pour la seule année 2008)! C'est dire l'ampleur du problème de l'inégalité de la distribution du revenu national entre les Algériens, presque un demi-siècle après l'indépendance.

Pour tourner la page de cette «décennie noire» à peu de frais politiques pour la junte au pouvoir, le président de la République Abdelaziz Bouteflika a (le 14 août 2005) appelé la population à voter par référendum en faveur de «son» projet de «Charte pour la paix et la réconciliation nationale». Dans un contexte marqué par l'absence de débat contradictoire, les menaces et l'intimidation des opposants à ce projet, le projet d'amnistie est approuvé le 29 septembre à un taux soviétique de 97% de oui!

Ce projet a servi à garantir l'immunité aux militaires et aux forces de sécurité du pays et à leurs supplétifs civils des «forces d'autodéfense», tous coupables de multiples exactions et violations graves des droits humains et donc passibles, aux termes du droit humanitaire international, de poursuites judiciaires. Tout en protégeant également des «repentis» islamistes.

Les «oubliés» de ce projet étaient les familles des disparus aux mains des forces de sécurité, et celles des victimes des jihadistes et des militaires, qui refusaient d'abdiquer leur droit à la justice. Au lieu d'un examen de conscience et d'une reconnaissance officielle des responsabilités des uns et des autres et de remise des corps des disparus à leurs familles, l'État s'est entêté, au moyen de pressions diverses, à vouloir voir ces familles traumatisées tourner la page des «années noires» sans savoir ce qui s'était passé. Contribuant à aggraver davantage la crise politique du régime et compromettant à l'avenir la sécurité civile.

*

L'Algérie demeure encore plongée dans une grave crise politique. Le régime refuse de faire un travail de mémoire et d’engager une véritable réconciliation nationale à la Sud-Africaine dans le cadre d’un projet de démocratisation. Jetant de l’huile sur un feu qui couve depuis plusieurs décennies.


* Image : Wikipedia.org


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