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Afghanistan: l'élection présidentielle d'août 2009

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Le 20 août prochain, les électeurs afghans se rendront aux urnes pour voter en faveur d'un des candidats en lice à la seconde élection présidentielle depuis la chute des taliban en 2001. Cette élection est très importante à plusieurs titres. Peu importe l'heureux élu, il sera confronté à des défis énormes. De l'issue de leur traitement par Kaboul dépendra l'avenir de l'Afghanistan et le succès ou l'échec de la mission internationale dans ce pays.



Le jeudi 20 août prochain, des millions d'électeurs afghans, hommes et femmes, devront se rendre, pour la seconde fois depuis la chute des taliban en 2001, aux bureaux de vote pour arbitrer entre une quarantaine de candidats à l'élection présidentielle. Rappelons à cet égard que la première élection présidentielle dans ce pays s'est déroulée en 2004. Elle a vu Hamid Karzaï se faire élire devant dix-sept candidats.

Enjeux d'une élection présidentielle cruciale

La tenue de cette élection présidentielle s'inscrit dans le cadre de la stabilisation de l'Afghanistan. Sans oublier la consolidation d'une jeune démocratie qui demeure encore très fragile.

L'Organisation des Nations unies est consciente de ce qui en jeu cette fois. D'où son engagement dans le parrainage de cette élection cruciale. Cette organisation se fait dans le cadre du mécanisme multilatéral de la «Mission d'assistance des Nations unies en Afghanistan» (MANUA). Cette fois, l'ONU laisse aux Afghans, à travers leur Commission électorale indépendante de l'Afghanistan (CEIEA), la prise en charge du processus électoral de leur pays. Une primeur bénéfique pour l'apprentissage de la démocratie et un signal fort de la confiance de la communauté internationale dans l'aptitude des Afghans à promouvoir la règle du droit.

Plusieurs mesures techniques ont été prises pour garantir l'honnêteté (et donc la crédibilité) de ces élections. À titre d'exemples, le président sortant Hamid Karzaï a (le 2 mai dernier) promulgué un décret sur la «non-ingérence des fonctionnaires dans le processus électoral». Aussi, plusieurs instances sont mobilisées à cette occasion. D'où la participation de la CEIEA, la Commission du traitement des plaintes électorales (CTPE), la Commission indépendante des droits de la personne en Afghanistan (CIDPA), la Commission des médias. Sans oublier la présence dans les bureaux électoraux le jour du vote à la fois des représentants des candidats en lice et d'observateurs afghans et étrangers.

Pour dresser la liste définitive des Afghans aptes à voter, il a fallu répartir le travail de recensement électoral sur quatre étapes. Allant d'octobre 2008 à février 2009. C'est dire les difficultés rencontrées dans un pays accidenté, dangereux et encore plongé dans un état d'instabilité grave. Sans oublier l'incessant harcèlement des insurgés taliban et des jihadistes étrangers.

À en croire les chiffres officiels de la CEIEA, quatre nouveaux millions d'électeurs se sont inscrits sur la liste électorale, dont 550.000 personnes dans le dangereux Sud. Fief de la plupart des insurgés pachtoun.. 38% de ces nouveaux électeurs sont des femmes. Ces nouveaux inscrits s'ajoutent aux douze millions d'inscrits au registre national lors de la précédente élection présidentielle. Ces électeurs devront se rendre le 20 août dans presque 27.000 bureaux répartis à travers le territoire national pour exprimer leur préférence. Sous la surveillance d'observateurs Afghans et étrangers. Ces observateurs participeront aussi au dépouillement des bulletins de vote.

Le taux de participation de ces inscrits est un des enjeux principaux de l'élection présidentielle de cette année. Plus ils sont nombreux à prendre part à l'exercice démocratique de voter, plus le processus électoral renforcera la légitimité des institutions démocratiques qui en seront issues. Évidemment, dans ce cas de figure, les forces de la coalition internationale auront tendance à y voir la confirmation de la défaite de la stratégie des groupes insurgés. De notre point de vue, les zones Nord du pays verront un taux de participation plus élevé qu'au niveau national. Il reste par contre à surveiller de plus près le taux de participation dans la partie Sud de l'Afghanistan, fief du mécontentement des tribus pachtoun, d'où le taux plus élevé déjà observé ici qu'ailleurs du recrutement des insurgés. Si d'aventure les insurgés réussissaient à empêcher une participation significative des électeurs pachtoun, alors la légitimité des institutions politiques issues du processus électoral serait affaiblie. De plus, vis-à-vis du gouvernement central de Kaboul, cette situation contribuerait à accentuer encore davantage un sentiment d'insécurité et d'aliénation déjà très fort parmi les populations majoritaires pachtoun. Rendant encore plus difficile les efforts de stabilisation du pays.

Après avoir établi (le 12 juin) la liste définitive des candidats à la présidentielle, la campagne électorale pouvait commencer quatre jours plus tard, pour durer jusqu'au 18 août. Deux jours plus tard, les électeurs pourront se prononcer entre la quarantaine des candidats en lice. Si aucun de ces candidats ne récolte 51% des suffrages exprimés, un scrutin de ballotage sera organisé (le 1er octobre) entre les deux candidats arrivés en tête.

Cette année, quarante-et-un candidats, dont deux femmes (Dr Fina Farouzane et Ata Chahli), candidates indépendantes, font face au président sortant, Hamid Karzaï. Sept de ces candidats se présentent sous la bannière d’une formation politique, quand les autres se présentent comme indépendants (dont Karzaï). De ses adversaires, seuls deux, deux hommes, ont su s'imposer (avec Karzaï) comme les principaux candidats à cette élection. Il s'agit d'Abdullah Abdullah et d'Ashraf Ghani, deux candidats indépendants. Aucun de ces trois n'est un illustre inconnu dans son pays. Le sort du président sortant est un des enjeux principaux du scrutin.

Karzaï est un aristocrate pachtoun. Il est né en 1957 à Kandahar. Il a étudié le droit en Inde, puis aux États-Unis. Ayant gagné la confiance des moudjahidin, il est devenu en 1992 leur vice-ministre des Affaires extérieures. Après avoir au début soutenu les taliban, il s'en est éloigné en 1998, au point d'en devenir un opposant. Une fois installé au Pakistan (Quetta), il a travaillé comme consultant de la pétrolière américaine Unocal pour le tracé de l'oléoduc afghan. Il a rejoint clandestinement le Sud de son pays en octobre 2001, pour organiser la résistance pachtoun contre les taliban. En collaboration avec la CIA.

Étant donné que Karzaï est lui-même pachtoun et chef de la tribu des Popalzaï, les Américains se sont tourné vers lui, pour gagner l'appui des Pachtoun et contrebalancer le poids des groupes ethniques minoritaires (Tadjik, Hazaras…) au sein des institutions politiques prévues pour l'Afghanistan post-taliban. C'est pourquoi il a d'abord accédé au poste de président du gouvernement intérimaire en 2002 et est devenu, deux ans plus tard, le premier président du pays à l'ère post-taliban.

À l’approche de l’élection de cette année, on le disait «usé» et «isolé» dans son palais à Kaboul. Mais c’était ignorer qu’il avait plus d’un tour dans son sac présidentiel. Pour se donner des ailes, il a noué de multiples alliances tribales et conclu des accords avec des responsables de milices et de puissants hommes d'affaires.

La gestion de Karzaï est largement contestée dans son pays. Son gouvernement est à la fois inefficace et très corrompu. Le candidat Barack Obama n'avait jamais caché son hostilité et son mépris à l'égard du «maire de Kaboul». Une fois devenu président des États-Unis, il n'a pas changé d'idée à ce propos. Ce sentiment est largement présent dans l'establishment démocrate de politique étrangère. Au point que l'ancien président de la puissante commission des affaires étrangères du Sénat (et futur vice-président), Joe Biden, n'avait pas hésité à interrompre un dîner officiel avec l'hôte afghan, quand celui-ci niait les fortes allégations de corruption entachant son gouvernement. Cette mauvaise gouvernance est un des facteurs principaux derrière les succès des insurgés. À ce titre, elle menace à terme les efforts de la coalition internationale en Afghanistan.

Abdullah (49 ans) est quant à lui un docteur en médecine. Son père est un pachtoun de Kandahar et sa mère une Tadjike du Panchir. D'où notre propre néologisme de pa-djik (une contraction de Pachtoun et de Tadjik). Il a œuvré comme porte-parole du chef de guerre le commandant Massoud (1992-1996), avant de devenir vice-ministre des Affaires extérieures de l'Alliance du Nord (1997), puis ministre des Affaires extérieures du Front Uni. La vitrine politique d'une coalition de groupes non-pachtouns dirigée contre le régime des taliban. S'y côtoyaient de nombreux seigneurs de guerre, tels Dostom, Gulbuddin Hekmatyar (ancien Premier ministre moudjahidin) et Ahmed Shah Massoud, héros de la résistance antisoviétique. Abdullah a conservé son poste de vice-ministre à l'issue de la Conférence de Bonn (décembre 2001), sommet organisé par l'ONU pour préparer l'après-régime Taliban. Il a conservé son poste de chef de la diplomatie jusqu’en 2007, avant d’être limogé par Karzaï.

Ghani (60 ans) est lui aussi pachtoun. Il s'est rapidement expatrié pour poursuivre de brillantes études, d'abord au Liban, puis aux États-Unis (à Columbia). Après une carrière brillante comme professeur en Europe et en Amérique du Nord, cet économiste est recruté par la Banque mondiale (1991-2001). Il est rentré dans son pays d’origine en 2002, après la chute des taliban. Karzaï l'a recruté alors d'abord comme son conseiller spécial, puis comme son ministre des Finances. Poste qu'il a conservé jusqu'à l'an 2004. Il voulait succéder en 2006 à Kofi Annan à la tête de l’ONU.

En raison de l'état d'insécurité régnant dans ce pays, aucun candidat ne peut se permettre de mener une campagne publique. Comme la campagne se déroule lors de réceptions privées, le président sortant est d'avance avantagé par rapport à ses concurrents. D’ailleurs, c’est lui le grand favori de ce scrutin. Ayant travaillé avec lui, ses deux principaux concurrents ne se gênent pas à attaquer sa gestion.

Défis du nouveau président d'Afghanistan

Quel que soit l'élu à la présidentielle de cette année, il aura à faire face à d'énormes défis, dont ceux de sécurité, de réconciliation nationale, de reconstruction, de pauvreté. D'abord, la sécurité. Huit ans après la chute du régime des taliban, le gouvernement afghan s'est montré incapable d'apporter la sécurité à ses citoyens. Les insurgés, taliban en tête, sont devenus plus puissants que jamais. D'ailleurs, ils contrôlent aujourd'hui plus de la moitié du pays. Sans oublier le fait qu'ils se trouvent actuellement aux portes de Kaboul. Réduisant le président sortant à un quasi-maire de la capitale («Barack Hussein Obama : Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient»). Si d'aventure le nouveau gouvernement se montrait incapable de garantir la sécurité de son peuple, alors on pourrait parier que ses jours seraient comptés. Un scénario déjà constaté auparavant dans ce pays, la veille de la chute du «régime» des moudjahidin et l'installation des taliban à sa place. Dans cette hypothèse catastrophique, les forces de la coalition ne feraient que retarder l'échéance de la chute de Kaboul, de nouveau aux mains des talibans et de leurs alliés d’Al-Qaïda.

Une raison supplémentaire alimente l'insécurité de la population civile afghane. Il s'agit des «bavures» des forces de la coalition internationale. Presque chaque jour apporte son lot de «victimes collatérales» supplémentaires. Si jusqu'à maintenant, la population a fait preuve de beaucoup de «compréhension», il est fort probable que tel ne serait plus le cas si d'aventure les «bavures» continuait sans voir une sortie de la crise à l'horizon. D'ailleurs, les insurgés exploitent ces «bavures» pour tenter de retourner la population contre les forces internationales. En raison du caractère assez récurrent de ces pertes civiles, il sera urgent pour le nouveau gouvernement de trouver un arrangement sécuritaire avec l'Otan pour réduire au minimum ces pertes civiles. D'ailleurs, le succès de toute la mission afghane est lié notamment à la «conquête» des cœurs et des esprits afghans. D'où la nécessité de réduire les pertes civiles.

Ensuite, la réconciliation nationale est un autre défi pour le prochain président. S'il est vrai que la présence des forces internationales a permis jusqu'à aujourd'hui de protéger le gouvernement contre les coups de boutoir des insurgés. À moyen et long terme, cette formule militaire, toute seule, sera intenable. D'où l'importance d'une réconciliation nationale. Une tâche où le gouvernement Karzaï avait brillé par son absence. Quelque soit le prochain président, il devra s'atteler à trouver une formule de réconciliation nationale acceptable pour tous. Il en ira de l'avenir de l'aventure afghane dans son ensemble (nous y reviendrons dans un prochain article consacré à la solution de la crise afghane).

Encore, le développement économique est un autre défi présidentiel. Huit ans après la chute de «l'émirat islamique», de larges secteurs de la population afghane n'ont pas vu d'amélioration notable de leur situation économique et sociale. Malgré les milliards de dollars de bailleurs de fonds étrangers dépensés localement dans différents projets. En face, une minorité d'expatriés afghans de retour au pays et d'anciens seigneurs de guerre ont su capter cette manne à leur profit. Alimentant la corruption gouvernementale et les griefs d'une population démunie et en colère contre le gouvernement central. Le nouveau président devra s’investir dans le développement de son pays et donner ainsi une raison supplémentaire à son peuple de soutenir son régime contre les insurgés.

Enfin, la pauvreté est un autre défi du prochain président afghan. Une partie très importante de la population vit avec 1 dollar par jour. Facilitant la prospérité d'un marché parallèle et d'une narco-économie. Sans oublier la propagande des insurgés qui exploitent cette situation de désarroi social pour faire retourner la population contre Kaboul. Une des priorités du gouvernement issu de l'élection du 20 août devra être l'augmentation du revenu des classes démunies, notamment dans les campagnes. C'est en apportant des revenus conséquents aux paysans que les cultures alternatives pourront supplanter la narco-culture. En améliorant le quotidien de la population afghane, le régime kabouli pourra voir sa légitimité renforcé au détriment des campagnes de propagande des groupes insurgés.

***

Le 20 août prochain, les électeurs afghans choisiront parmi les candidats en lice celui qu'ils considèrent le mieux apte à assumer la fonction de président de la République.. Quelque soit le favori, l'heureux adoubé se retrouvera confronté à d'immenses défis. De leur relèvement ou non dépendra largement l'avenir à la fois de l'Afghanistan et de la mission internationale s'y trouvant.


* Hamid Karzaï.


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