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Iran. Les Moudjahidin du Peuple, unique alternative démocratique au régime islamique ?

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Suite à la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad le 12 juin dernier («Iran: Les raisons de la réélection de Mahmoud Ahmadinejad») , plusieurs Iraniens ont eu l'impression que leur victoire leur a été «volée» par les conservateurs («Iran: Mir-Hossein Moussavi, un dirigeant réformateur?») . Depuis, le régime n'a pu reprendre l'initiative («Sortie de crise en Iran»)



D'où le climat de tension qui règne actuellement dans ce pays. Un climat volatile servant les intérêts d'un mouvement politico-militaire comme l'Organisation des Moudjahidin du Peuple. Un mouvement qui se présente comme «l'unique alternative démocratique» au régime islamique en place.

L'assaut dont était récemment l'objet leur quartier général (camp Ashraf) en Irak par les forces de sécurité de ce pays a permis de reparler d'eux. L'intrusion inopinée de ce mouvement dans l'actualité récente appelle un examen de son leadership, de son parcours et de ses objectifs déclarés, pour s'en faire une représentation assez fidèle à ce qu'il est réellement. Loin de tout fantasme ou préjugé simpliste.

Une histoire tumultueuse des MeK

L'Organisation des Moudjahidin du Peuple (ou Moudjahidin Khalq: MeK) est un mouvement gauchiste de résistance armée au régime islamique. Sa naissance remonte à l'année 1965. Pour des considérations de pragmatisme politique, ses dirigeants ont opté pour une approche «syncrétique» mêlant islam et marxisme. Un mélange étonnant à plusieurs titres!

Durant les quarante-quatre années de l'existence de ce mouvement, son parcours n'a jamais été un fleuve tranquille. Il a souvent été jalonné de cadavres, de revirements, d'erreurs tactiques et stratégiques d'appréciation, de défaites, de succès…

Au regard des rapports de ce mouvement avec le (ou les) régime(s) politique(s) en place à Téhéran, cette histoire peut être schématiquement divisée en trois périodes. La première s'étend de 1965 à 1979, c'était la période de l'opposition à l'ordre impérial du Shah Mohammad Réza Pahlavi, dont les MeK cherchaient à provoquer la chute. La deuxième étape va de 1979 à 1981, c'était le moment d'une alliance assez contrariée avec le régime khomeyniste. La dernière phase, ouverte en 1981 et toujours en cours, est marquée par l'opposition militaire à la République islamique.
Trois ingénieurs (Mohammad Hanif Nejad, Saïd Mohsen et Asghar Badïzadegan) étaient à l'origine de la fondation des MeK en 1965. C'était l'époque où le marxisme, mâtiné de tiers-mondisme, était en vogue au Moyen-Orient. D'où son influence sur eux. Mais plus comme instrument d'action politique que d'autre chose. Sachant le caractère profondément religieux du peuple iranien, ces dirigeants ont tenté un syncrétisme étonnant entre l'islam et le marxisme. D'où l'accoutrement de Maryam Rajavi (née en 1953), dirigeante du Conseil national de la résistance (CNR) et autoproclamée en 1993 «présidente du gouvernement iranien en exil». Cette ingénieure de formation est issue de la classe moyenne urbaine. Sa famille a souffert de la répression du régime royal.

En raison de leurs activités révolutionnaires, les MeK ont été l'objet d'une répression féroce de la part du régime du Shah. Plusieurs de leurs cadres ont subi la torture, dans les centres secrets de la sinistre SAVAK, les services secrets iraniens.

Après la disparition en 1973 de Reza Rezai, qui avait reconstruit les MeK, Massoud Rajavi (né en 1948) lui a succédé à la tête de l'organisation. Les activités subversives du mouvement ont continué. Rajavi, un politologue de formation, est issu de la classe moyenne urbaine. Sa famille n'a pas échappé à la main lourde du régime.

Après une période d'alliance avec les islamistes contre le régime royal, les Moudjahidin ont finalement fait face au puissant Hezbollah iranien. D'où l'échec de leurs tentatives de contrôle des institutions du nouvel État républicain.

L'hostilité de l'imam Khomeiny à leur égard les a poussés à nouer une alliance avec l'ennemi du Hezbollah, Hassan Bani Sadr, le premier président de la République, qui venait d'être remercié par le Guide suprême de la Révolution lui-même.

Devant l'échec de leur campagne de charme auprès de Khomeiny, les MeK ont déclenché en juin 1981 une importante campagne terroriste dans plusieurs villes du pays. Ils ont causé la mort de nombreux civils en Iran et à l'étranger. Ils ont aussi assassiné de nombreux dignitaires religieux et politiques du régime islamique, dont le deuxième président de la République, Ali Rejai, et le Premier ministre, Banohar. Ils ont participé à la prise d'otages à l'ambassade des États-Unis à Téhéran (1980) et assassiné des conseillers militaires américains du Shah. La réaction du corps des Pasdarans était sanglante. Cette campagne de terreur des MeK a repris durant les années 1990.

Une fois arrivés en France en juin 1981, Bani Sadr et Massoud Rajavi ont créé le Conseil national de la résistance (CNR). Le site du CNR prétend quant à lui que sa formation revient à Rajavi, quand il était encore en Iran. Plusieurs groupes d'opposition (dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran) ont rejoint le CNR. Avec la dotation en 1987 du CNR d'une Armée de libération nationale de l'Iran (ALNI), le centre de ses activités militaires est transféré en Irak, où Saddam Hussein leur avait concédé dès 1986 des bases opérationnelles, au nord de Bagdad. C’est ce rapprochement de Rajavi avec l'ennemi irakien, au cours de la guerre Irak-Iran, qui a motivé l’éloignement trois ans plus tard, de Bani Sadr. Avec le départ du PDKI, le CNR est devenu la vitrine des MeK. Ce rapprochement avec l’Irak leur a aliéné plusieurs autres Iraniens.

Le CNR a collaboré avec les services secrets américains contre le régime de Téhéran. Il leur a fourni plusieurs renseignements, dont la révélation choque en 2002 de l'existence du site nucléaire clandestin de Nathanz, alimentant les doutes de l'Agence internationale d'énergie atomique (AIEA) quant aux intentions pacifiques du programme nucléaire iranien.

MeK, un mouvement sectaire

À l'aide de leur littérature et du site web de leur vitrine (CNR), les Moudjahidin se sont donné les allures d'un mouvement moderne et démocratique, dont sa dotation de différentes structures politiques et militaires. Le CNR se présente comme un parlement en exil. Il affirme avoir comme «objectif l'instauration d'un gouvernement démocratique, laïque et de coalition» en Iran (voir le site web du CNR). Ce «gouvernement provisoire» est censé être d'une durée de six mois seulement, après la chute du régime islamique. Le CNR prétend adhérer à la Déclaration universelle des droits de l'homme et aux conventions qui s'y rapportent. D'où son engagement à respecter l'égalité entre les hommes et les femmes, les libertés religieuses et de conscience, les droits des minorités ethniques, la séparation de la religion et de l'État.

Mais cette vitrine démocratique ne résiste pas à l'examen de plus prêt des déclarations des MeK à la lumière des faits historiques les concernant ainsi que l'Iran. C'est pourquoi on arrive à des conclusions différentes.

Les MeK cultivent le culte de la personnalité de leurs deux chefs charismatiques: Massoud (président et porte-parole officiel du CNR) et Maryam Rajavi. Les déclarations de foi démocratique des MeK n'ont pas empêché ces deux leaders de diriger le mouvement d'une main de fer. Au point de réécrire l'histoire du mouvement pour notamment minimiser le rôle des autres dirigeants et accentuer celui de Massoud et de son épouse Maryam Rajavi (voir le site web du CNR). Sans oublier l'expulsion de plusieurs cadres du mouvement pour qu'ils ne leur fassent pas de l'ombre. La foi démocratique des MeK ne les a pas empêchés non plus de couronner, à l'unanimité, Maryam Rajavi comme présidente d'un «gouvernement iranien en exil» (1993).

Massoud est passé maître dans l'endoctrinement idéologique des recrues MeK. Il n'a pas hésité, en bon «gourou», à séparer les militants de leur famille, pour faciliter leur endoctrinement. Son contrôle du CNR est tel qu'il est allé jusqu'à se réserver la «responsabilité de former le Gouvernement provisoire et de nommer les ministres», en sa qualité de «Représentant de l’Organisation des Modjahedines du peuple d’Iran» (article 7 de la Constitution du CNR), le jour où le régime islamique viendrait à s'effondrer. À l'en croire, son Iran renoncerait à la fois à «l'option du nucléaire militaire, à la prolifération nucléaire, à la production d'armes de destruction massive et des missiles balistiques». Il soutiendrait «le processus de paix au Moyen-Orient» et serait un bon acteur du système international.

Les Moudjahidin, une «organisation terroriste»

Si les États-Unis avaient désigné dès 1997 les MeK comme «organisation terroriste» et le CNR comme sa vitrine (octobre 1999), l'Union européenne (UE) avait de son côté attendu l'année 2002 pour faire de même. L'année 2003 a été riche en développements pour les MeK. D'abord, leur camp Ashraf a subi les bombardements des forces d'occupation, arrivées en Irak au printemps. Son ALNI est désarmée (en mai) et consignée dans le camp Ashraf. Ensuite, le 14 août, les bureaux du CNR aux États-Unis sont fermés par les autorités. Enfin, la France a arrêté en juin cent-soixante-dix Moudjahidin, dont Maryam Rajavi. Elle sera rapidement relâchée et autorisée à demeurer en France.

Ces pressions devaient servir à faire comprendre aux MeK qui était le nouveau «maître» à Bagdad et le sort qui pourrait être le leur si d'aventure ils essayaient de contrecarrer la stratégie américaine dans la région. Une fois le message saisi, les combattants du camp Ashraf ont «mérité» en juillet 2004 le statut de «groupe protégé», conformément à la quatrième convention de Genève. Cette concession signifiait qu'ils ne seraient ni remis à Téhéran, ni expulsés du pays. Pour Téhéran, ce changement d'attitude américaine était une preuve, s'il en était encore besoin, de la volonté de Washington de disposer d'une «Alliance du Nord» à l'iranienne, quand sonnerait l'heure néoconservatrice du «changement de régime».

En raison de son opposition au régime islamique, les MeK ont bénéficié d'un large soutien au sein de milieux politiques et médiatiques européens hostiles aux mollahs, d'où leur lobbying en faveur du retrait de leur nom de la liste de l'UE des «groupes terroristes». Ça sera chose faite le 27 janvier 2009. Malgré l'activisme forcené de plusieurs lobbies, leaders d'opinion et dirigeants américains, Washington a quant à elle continué de résister à ces pressions. Elle a non seulement refusé de retirer le nom des MeK de sa «liste des organisations terroristes», mais a également rejeté toute idée d'alliance avec eux contre le régime iranien. En revanche, le mois d'octobre prochain sera crucial pour eux, puisque le rapport annuel du département d'État à paraître à cette date décidera de leur sort et de leur inscription ou non dans cette «liste des organisations terroristes». Il faudrait également surveiller dans les semaines (sinon les jours) à venir l’évolution à leur égard de la politique du Premier ministre Maliki, un allié de l’Iran à Bagdad. Si le contrôle du camp Ashraf est un acte supplémentaire d'une souveraineté irakienne retrouvée, l'expulsion des Moudjahidin du pays sera bien vue de Téhéran.
***

L'Organisation des Moudjahidin du peuple est un groupe gauchiste d'opposition au régime islamique à Téhéran. Certains aspects en donne un profil sectaire. À cause de ses activités terroristes, elle continue de figurer dans la liste américaine des «organisations terroristes». Si d'aventure la main tendue par le président Barack Obama à Téhéran en vue d'un «Grand bargain» («Barack Hussein Obama : Recherche désespérée de partenaires au Moyen-Orient») venait à être ignorée, il ne serait pas étonnant de voir le nom des MeK effacé de cette liste infamante.

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Chronologie

1965: Naissance de l'Organisation des Moudjahidin du Peuple (MeK).

1969: Début de l'entraînement des MeK dans les camps palestiniens.

1973: Succession de Massoud Rajavi à la tête des MeK, après la mort de Reza Rezai.

1979: Après la Révolution islamique, les tentatives des Mek de mettre la main sur les structures du nouvel État se heurtent à la rivalité des tenants de la «Ligne de l'Imam» (Khomeiny).

1981 (11 juin): Destitution du président de la République, Hassan Bani Sadr, par l'Ayatollah Khomeiny.

(28 juin): Assassinat par les MeK de plusieurs dizaines de dignitaires du régime islamique.

(29 juin): L'arrivée de Bani Sadr et de Rajavi à Paris. Ils créent aussitôt le Conseil national de la résistance (CNR).

1982 (février): Démantèlement du centre de commandement militaire des Mek.

1984: Scission de Bani Sadr et du PDKI du CNR.

1986: Saddam Hussein concède des bases opérationnelles aux MeK..

1987: Création en Irak de l'Armée de libération nationale de l'Iran (ALNI).

1997 (octobre): les États-Unis désignent les MeK comme «organisation terroriste».

1999 (octobre): le CNR est déclaré par les États-Unis comme vitrine des MeK.

2002: L'UE déclare à son tour les MeK «organisation terroriste».

2003: Bombardement par les forces de la coalition du camp Ashraf en Irak.

(14 août): les bureaux du CNR aux États-Unis sont fermés par les autorités.

(juin): La France arrête 170 membres MeK, dont Maryam Rajavi. Elle sera rapidement relâchée et autorisée à demeurer en France.

2004 (juillet): Les forces de la coalition accordent aux occupants du camp Ashraf le statut de «groupe protégé», conformément à la quatrième convention de Genève. Cette concession signifiait qu'ils ne seraient ni remis à Téhéran, ni expulsés du pays.

2009 (27 janvier): L'UE retire les MeK de sa liste des «groupes terroristes».


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