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Liberté et autonomie dans Les sentiers de l’indiscipline de Driss Ksikes

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Les sentiers de l’indiscipline écrit par Driss Ksikes, se conforme-t-il aux normes de la discipline ? Peut-on le placer dans les catégories  ou les genres d’écriture préétablis ? Est-ce un essai ou un récit ? Mon statut de lecteur  ne me permet pas de trancher car ce qui m’intéresse, c’est le plaisir du texte ainsi que la souffrance qu’il peut me procurer.

A dire vrai, l’auteur de Les sentiers de l’indiscipline voulait dans un premier temps, m’introduire dans une situation problème qui exige un état psychique, lequel invite la rigueur. Mais il s’est avéré par la suite que la rigueur  qu’impose la discipline au sens cognitif  s’est convertie en aisance. Autrement dit, la première partie de l'ouvrage intitulée Prétexte m'incite à me préparer à une bataille. Et pour batailler, il faut être armé. Du coup, cette première partie du texte demande une concentration armée de références. Cette prédisposition disciplinaire fait dialoguer à priori mes prérequis avec les références que l’auteur nous propose  pour développer  sa notion de l’indiscipline. Cette bataille au sens figuré s’est transformée en paix que je ne voulais pas signer parce que je me suis habitué à la confrontation des idées. Durant  tous les chapitres qui ont suivi Prétexte,  je me sentais à l’aise car leur lecture n’oblige pas un billet aller-retour qui demande à son tour un grand effort dans le but de s'approprier le texte et de créer un débat entre l’écrit et le prérequis. Toutefois, l’aisance que favorise  l’accessibilité du texte chasse le plaisir que la souffrance stimule.

La lecture m’a appris  que la souffrance anime la guerre des sens (l’herméneutique). D’autant plus que  l’éthique de l’écriture, en l’occurrence l’essai, consiste à réfléchir sur les notions dont la teneur remet en permanence  en question notre compréhension de ces notions et cherche à élucider ce qui pourrait rapprocher  l’acquis de l’apprentissage tout en évitant le mal entendu.

La répétition fixe la notion. Il ne s’agit pas de répétition qui étrangle la créativité et génère la monotonie. La  répétition dans ce sens est perçue en tant que diversité. En d'autres termes, on ne peut pas fixer la notion sans  faire appel aux différents modèles de pensée qui l’ont théorisée. Il se trouve que la notion d'éthique et les autres  notions qui en découlent telles que liberté, autonomie qui se répètent dans Les sentiers de l’indiscipline, nécessitent la fixation. Il me semble que le point d’ancrage à partir duquel la légitimation de la répétition de ces notions consolidant leur fixation, réside dans la spéculation philosophique.  Quel est l’apport de la philosophie à la notion d’éthique ? La liberté et l’autonomie, ces notions, comment articulent-elles la discipline avec l’indiscipline ?

C’est le prolongement  qui anime la répétition  des concepts philosophiques.  Le cas de l’éthique en est la preuve. Toute éthique  est fondée sur la raison, laquelle raison distingue l’être humain de l'animal. Qui plus est, la raison lui dicte sa ligne de conduite. Il va sans dire que le prolongement de l’éthique en corrélation avec la raison  a eu une grande résonance dans la philosophie kantienne. D’où la distinction entre morale et éthique. Il s’ensuit que l’éthique est une réflexion sur la morale, un méta moral. Kant a considéré que la loi morale émane de la raison. Comment sortir de l'hétéronomie en tant qu’indiscipline, contrairement à la morale ? L’un des piliers de cette morale qu’est l’impératif catégorique assigne à notre agir un sens autonome. «  Je dois parce que je dois. » Notre agir selon Kant doit être libre et autonome. De plus, il nous arrache à la nature. Être libre  ne veut pas dire se soumettre aux inclinations naturelles, sinon, on sombre dans l'hétéronomie.

Je suis redevable à Luc Ferry

Je suis redevable à Luc Ferry pour cette brillante synthèse relative à la liberté et l’autonomie. Il nous a facilité l'accès aux trois critiques du grand Kant. L’autonomie qui se nourrit de la liberté vise la vérité. Le malheur de la liberté de presse prouve qu’être autonome nuit à la discipline institutionnalisée car la vérité menace le leurre  sur lequel repose le discours qui prêche l'obéissance. Le cas du journaliste  Omar Radi témoigne de la relation éthique et vérité.

La lecture me dit souvent: Sauvegarde les mots que tu as appris, tu en auras besoin durant ton long périple. C’est ce que j’ai fait du mot émerveillement qui revient de temps à autre dans Les sentiers de l’indiscipline. J’ai capitalisé sur ce mot en invitant une autre lecture que j’ai faite sur  le même mot mais dans un autre contexte différent. 

Khalid Zekri a tout à fait raison d’employer  dans son ouvrage Modernités arabes le terme d’émerveillement au lieu d’étonnement. La différence est remarquable entre les deux termes car le premier renvoie à une découverte d’une réalité non seulement décalée par rapport à la société d’origine des voyageurs, mais aussi à un état psychique exprimé par des éloges du « haut lieu de savoir », pour reprendre l’auteur de Modernités arabes, quant à l’étonnement tel qu’il est développé par Aristote marque la transition vers le philosophique. Du coup, l’étonnement annonce la genèse de la philosophie puisqu’il questionne l’origine de l’univers dans un premier temps. S’étonner au sens philosophique, c’est plutôt réfléchir.  Cet émerveillement aussi intellectuel soit-il, ne  jouxte-t-il pas le sens commun d’une sous-estimation de Soi  traduisant l’affect de l’impossible sans se soucier du possible que les enseignements de l’histoire peuvent apporter? S'émerveiller devant des expressions  qui dérogent à la discipline, traduit-il le vrai positionnement de l’intellectuel ?

J’aurais bien aimé que Le carnet de bord de Les sentiers de l'indiscipline soit davantage doté d'indisciplinées dont le souci est d’articuler la liberté avec la parité. Je pense à d’autres noms munis d’audace intellectuelle qui ont osé, de par leur savoir, détruire l’image du sacré que la discipline voulait, pour des raisons non seulement théologiques , mais aussi politiques, inculquer au sens commun privé de questionnements. Les femmes du prophète de Houria Abdelouahed et les trois volumes de Les califes maudits de Hella Ouardi se distinguent par leur approche visant à déconstruire la genèse  de l’inégalité femme homme dans les récits hagiographiques et les textes qui cautionnent la verticalité selon laquelle cette inégalité est écrite d’avance. L'enseignement que l’on peut tirer de ces ouvrages réside dans le fait que l’égalité sans équité n’est que justification de la sacralité du texte. Tant que la question de l’héritage n’est pas encore résolue, tout discours sur la parité n’est qu’enfumage.  

Les sentiers de l'indiscipline nous incite à repenser ces chemins dans un pays où le contraste l'emporte sur la contradiction et l’autonomie est une exception. Comment explique-t-on ce revirement de l’indiscipline ?  S'appuyer sur l'histoire pour justifier l’indiscipline, n’est-il pas un leurre  sur lequel s'arcboutent  celles et ceux qui ont choisi le chemin de la discipline ?

Note

Driss Ksikes, Les sentiers de l’indiscipline, Éditions En Toutes Lettres, 2021.

Voir aussi :

3 décembre 2021



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La Chronique d'Abdelmajid Baroudi
par Abdelmajid BAROUDI

Collaborateur résidant au Maroc.

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