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Le 11 septembre 2001. Vingt ans après

par , B. Ph. U. de Montréal, Doctorat U. de Lille.
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Eh oui, je me souviens bien.

Nous nous étions réunis - linguistes, politologues et chercheurs – à  Monterey en Californie. Nos délibérations ont commencé le 10 septembre 2001 à l’Institut d’études internationales sous la présidence du professeur Steven Baker qui était alors le vice-recteur aux études.  Son objectif était tout simple : réunir des intervenants provenant de plusieurs états dans le monde pour fixer le cap sur les grandes tendances internationales en politique linguistique.  Notre programme était très vaste : politiques nationales, migration, peuples autochtones, sécurité linguistique, droit aux langues, politique étrangère, apprentissage des langues étrangères.

Les échanges s’annonçaient d’une grande richesse d’autant plus les contrées d’origine des participants représentaient toute une palette de dispositifs d’aménagement linguistique : Afrique du Sud, Allemagne, Australie, Chine, Équateur, États-Unis, Israël, Japon, Pays Bas, Québec, Royaume-Uni et Tunisie.

Nos travaux se sont brusquement interrompus le lendemain lorsque nous avons appris la nouvelle. Nous sommes sortis de la salle de réunion, et nous nous sommes rassemblés dans le grand hall de l’institut devant un écran de télévision où incrédules nous avons témoigné de l’ampleur de cette attaque perpétrée à l’autre extrémité du pays à New York, en Pennsylvanie et en Virginie. Le temps de faire quelques appels pour nous enquérir de nos proches, nous  reprîmes nos travaux. Nous avions tout le temps, car nous étions cloués sur le sol pendant dix jours. Non seulement les experts ont-ils eu le temps de présenter leurs travaux, mais nous avions le loisir d’échanger des journées durant ! À la fin, chacun a pu se frayer un chemin de retour. Il en reste des souvenirs inoubliables. Nous avons découvert ce que nous avons en commun sur le plan humain et sur celui de l’aménagement linguistique. L’Institut a par la suite publié les travaux.[i]

C’est dans ce context que Guy Dumas, sous-ministre adjoint responsable de l’application de la politique linguistique du Québec, a fait remarquer que “more than twenty years ago, Québec’s National Assembly adopted the Charter, the goal of which was to reaffirm the will of the majority of Quebeckers to make French the common and customary language of work, education, communication, trade and commerce[ii]”.

Et aujourd’hui encore, vingt ans après 2001, le Québec « affirme que la seule langue officielle du Québec est le français. Il affirme également que le français est la langue commune de la nation québécoise[iii] ».

En fait, Guy Dumas a prévu la nécessité de cette réaffirmation lorsqu’il a conclu ses remarques en disant que les pressions sur la langue française perdureront et que le gouvernement du Québec devra demeurer vigilant et continuer de surveiller la pérennité de la langue officielle. Il dit tout simplement, “This is why the law is still, and will remain a necessity[iv]”.

Quels sont les enjeux dans cette épopée ? Ont-ils changé ?

Le constat qui perdure veut que depuis l’adoption de la Charte, la veille linguistique est de rigueur, et par la force des choses, plusieurs réformes ou comme nous disions en 2001 des réformettes s’imposaient.[v]

Mais les enjeux pour le Québec n’ont pas beaucoup varié sur les quelques quarante années qui se sont écoulées entre la première mouture de la loi et le projet de loi qui est aujourd’hui à l’étude.

L’immigration et l’intégration des néo-Québécois est un enjeu central, car il se réverbère sur tout un ensemble de mesures  dont l’objectif est d’assurer la pérennité du français. Cette perspective s’aligne sur les constats du démographe Jacques Henripin qui affrmait en 2001 que la francisation des immigrants est une mesure qui pourra « turn the tide in favor of language and cultural maintenance and possibly language growth and expansion[vi] ». Mais, comme nous l’avons expliqué à Monterey, la francisation des immigrants ne pourra se faire sans le concours d’autres parties prenantes du côté du gouvernement et du côté de la société civile. Cette notion de contrat de société n’a jamais été loin des réformes et réformettes. C’est à ce jour un des enjeux importants dans la refonte de l’aménagement linguistique proposée par le projet de loi 96.

En rétrospective, le grandes questions sont toujours là. Comment gérons-nous des attitudes hétérophobes, la glottophobie, la marginalisation, l’assimilation, la maîtrise de la langue des professions et encore.  Dans la mesure où il s’agit toujours – vingt ans après vingt ans - d’un projet de société et d’un vouloir de promouvoir le mieux vivre-ensemble, tout un chacun est partie prenante. Il n’y a pas d’échappatoire.  La discussion ne doit pas avoir lieu seulement à l’Assemblée nationale, nous devrons en parler dans nos foyers, dans les établissements que nous fréquentons, dans notre milieu de travail, dans nos réunions syndicales ou professionnelles et encore.

Les grandes réformes de l’aménagement linguistique proposées par le gouvernement actuel sont l’affaire de tout le monde. Ce ne sont pas des réformettes, Soyez-en certains.  C’est votre pays ; c’est votre avenir. Tout citoyen de proximité ou de droit a l’obligation de s’engager.

J’invite toutes celles et tous ceux qui liront ces lignes à se familiariser avec le projet de société que le ministre responsable de la langue française  nous propose et de prendre les responsabilités citoyennes qui s’imposent en souvenir du chemin parcouru depuis plus de quarante ans.

Souvenez-vous, vous aussi.

 

 

[i] Baker, Steven J., Ed. Language Policy: Lessons from Global Models. MONTEREY: Monterey Institute of International Studies, 2002. OCLC 66937978.

[ii] Dumas, Guy. “Québec’s Language Policy: Perceptions and Realities”. Dans Baker, Steven J., Ed. Language Policy: Lessons from Global Models, p. 156. MONTEREY: Monterey Institute of International Studies, 2002.

[iii] Assembléé nationale du Québec. Projet de loi no 96, Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français. QUÉBEC : Éditeur officiel du Québec, 2021.

[iv] Dumas, p. 163.

[v] Archibald, J. “Immigrant Integration: The Ongoing Process of Reform in France and Québec”. Dans Baker, Steven J., Ed. Language Policy: Lessons from Global Models, pp 30-58. MONTEREY: Monterey Institute of International Studies, 2002.

[vi] Ibid., p. 37.  Voir aussi : Henripin, J. La langue française au Québec, son passé et son avenir. QUÉBEC : Commission des États généraux sur la situation et l’avenir de la langue française, 2001.

13 septembre 2021





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par Catherine Vieilledent le 14 septembre 2021

Merci de nous tenir informés de ce projet de loi!
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Archibald, James
par James Archibald

Titulaire d’un doctorat de l’Université de Lille, James Archibald a enseigné à l’Université McGill entre 1985 et 2021.  Depuis la rentrée 2021, il est professeur invité au Département des langues, littératures étrangères et cultures modernes à l’Université de Turin, Italie.
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