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Réplique à “La honte” d’Émilie Nicolas

par , Docteur en Linguistique, Université Paris-VIII
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Il est facile de mettre les rieurs de son côté pour dénigrer les détenteurs de pouvoir, comme le font si bien nos humoristes, mais il est tout aussi facile, comme vous le faites, de mettre tous les ‘dominés’ de la terre dans son camp pour accuser tous les ‘dominants’ des maux qui les accablent. En l’occurrence, vous écrivez : “C’est par la honte, et souvent par la violence, que le français est devenu la langue de la République.” Cette affirmation est grotesque tellement elle est outrancière, car vous vous gardez bien de regarder par-dessus votre épaule, comme si l’anglais d’Oxford, l’italien de Toscane, l’espagnol de Castille ou l’allemand du moine Luther s’étaient imposés comme langues standard sans contraintes ni violence envers les patoisants.

Vous évoquez “la honte”, comme vous dites, celle des dominés de la langue française, pour dénoncer un soi-disant “projet linguistique républicain” visant à leur inculquer “l’infériorité de leur culture et de leur milieu familial”. Voilà qui frise le complotisme... Vous en rajoutez sur la défense de la veuve et de l’orphelin en brandissant le drapeau rouge de “la violence envers les enfants” disciplinés par la République, celle de la France du dix-neuvième siècle et suivants, coupable de lavage de cerveaux et de “réingénierie sociale républicaine” visant à instaurer l’ “unitarisme” colonial de la francophonie. De celle-ci vous dites qu’elle porte un projet politique ayant “ses effets insécurisants et sa logique disciplinaire génératrice de honte et de hiérarchie qui pèsent sur les francophones « hors norme » de tous les continents”. N’en jetez plus, la cour est pleine... Vous ai-je bien résumée ? Si oui, mon Dieu que l’histoire de la langue française vous fait encore souffrir aujourd’hui...

Je crains ne pas pouvoir y remédier parce que votre propos révèle votre détestation profonde de ce qu’incarne la France dans un monde dominé par la bigoterie anglo-américaine. Vous êtes allergique à l’égalité dans l’unité, à la laïcité dans la neutralité, à la Nation comme ciment des communautés et à la norme linguistique comme ralliement des accents dialectaux. Pour enfin éliminer cette honte dont vous nous accablez collectivement, nous les francos du Québec, il n’y a qu’à instaurer l’anglais comme norme linguistique de la Belle Province, ce qui se fera probablement sans contrainte, sans violence et certainement sans aucune honte. Telle serait, pourrait-on déduire de vos propos, la médecine qui pourrait mettre un terme au déclin du français en Amérique du Nord.

Vos tribunes, en effet, vous permettent de pratiquer impunément le misérabilisme diversitaire, selon la perception de votre situation personnelle s’affichant publiquement comme racisée. À mes yeux, vous incarnez l’exemple même de la mentalité woke. Pour avoir enseigné pendant des années un cours de socio-politique de la langue française à l’UQAM et un autre sur l’histoire de la grammaire française, je culpabilise à mon tour, étant né à Paris, d’avoir dû être le suppôt de la République pour avoir appartenu, je présume, à ces élites québécoises qui auraient transmis la honte de leur langue maternelle aux centaines d’étudiants qui ne parlaient pas comme moi, sans doute parce qu’ “on se donne un accent pour faire sérieux à la télévision d’État ou à l’université”... À vous suivre, mon français républicain fait de moi l’un de ces “dogmatiques les plus orthodoxes de la langue française” ayant définitivement infériorisé ses étudiants pour leur avoir enlevé la fierté de leur parler maternel, à supposer qu’ils en aient tous éprouvé une.

Dans votre cas, la norme linguistique vous étrangle, semble-t-il, comme “l’unitarisme républicain” et le capitalisme, d’ailleurs. La catharsis que vous tentez de pratiquer sur “les francophones ‘hors norme’ de tous les continents” s’apparente à du ‘racisme’ linguistique, oserais-je dire, dirigé contre “le projet politique” d’une francophonie “aux effets insécurisants”, qui nous aurait dépouillé d’une langue qu’il faut nous réapproprier, comme si Vigneault, Charlebois ou Plume Latraverse avaient eu honte de ne pas chanter comme Cabrel, Ferré ou Julien Clerc. Mais d’abord, sachez qu’il n’y a rien de collectif dans la honte. La honte est un sentiment qui n’est pas du ressort des faits objectifs mais des valeurs subjectives. Il ne s’agit pas de socio-linguistique mais de psycho-linguistique du sujet parlant. Vous attribuez aux gens d’ici une “psyché”, comme vous dites, que vous inventez de toutes pièces comme les moulins à vent de Don Quichotte. Comme quoi le militantisme racial sème à tout vent.

D’autre part, toute norme est le fruit d’un pouvoir quelconque, à commencer par le pouvoir parental, surtout maternel. Ne serait-ce que parce qu’elle est maternelle, la langue que l’on parle est dialectale. Ce n’est pas la norme du parler familial qui exerce un pouvoir délétère sur l’enfant et l’adulte. C’est plutôt la norme d’une pédagogie devenue obsolète, celle de l’instruction, et de sa corollaire la langue écrite, jadis enseignée au doigt et à la baguette, sans oublier le bonnet d’âne. Or l’ignorance n’est plus acceptable dans une société moderne. Voilà pourquoi ce sont les compétences en écriture, en lecture et en calcul, pour l’essentiel, qui exercent leur pouvoir discriminant, peu importe dans quelle langue elles sont requises. Il est vrai qu’avec un taux d’analphabétisme ahurissant, le Québec ne s’épargne pas la honte associée à l’ignorance. Ainsi, pour discréditer l’esprit de la République, vous instrumentez l’héritage de la langue parlée issue de la norme dialectale, tout en passant sous silence le pouvoir de la langue écrite issue de la norme sociale. Voilà une distinction que vous semblez ne pas connaître. À trop défendre le “francophone ‘hors norme’”, vous disculpez l’ignare de se satisfaire de son dialecte.

En terminant, j’avancerais l’idée que la honte consiste à déprécier sa propre différence en regard d’une norme, en l’occurrence linguistique, que l’on apprécie inconsciemment, et à laquelle on aspire pour récupérer un peu de capital culturel, comme dirait Bourdieu, dans le but d’une ascension sociale légitime. Selon cette logique, la réussite d’une norme linguistique, qu’elle soit républicaine, latine ou anglo-saxonne, est attribuable à la fierté commune d’atteindre une distinction sociale ouvertement en rupture avec l’ignorance endémique des masses, nonobstant leurs savoirs du terroir. Les dialectisants de la France monarchique se sont appropriés le français de la France républicaine non pas tant sous la férule de l’école de la IIIe République et des suivantes, que par intérêts commercial, professionnel, administratif, militaire et scientifique. Soit dit en passant, la monarchie n’a jamais voulu “supplanter” le pouvoir de l’Église, son alliée de toujours dans l’exercice du pouvoir politique. C’est seulement avec la laïcisation et la gratuité de l’instruction primaire obligatoire voulue par Jules Ferry au début des années 1880 que l’amalgame entre langue française écrite et langue parlée parisienne a été instrumenté. Pour la première fois dans l’histoire des civilisations, un peuple a eu l’audace de mettre fin au pouvoir politique exercé par l’Église. Telle est l’immense contribution de la République à l’émancipation des peuples.

Philippe Barbaud est un linguiste québécois né à Paris,  connu pour son hypothèse du choc de patois en Nouvelle-France exposée dans un livre éponyme publié en 1984 aux PUQ.  Il a été professeur-chercheur à l'Université du Québec à Montréal depuis sa fondation en 1969. Il vient de faire paraître en France un ouvrage scientifique sur l'origine du langage intitulé L'Instinct du sens. Essai sur la préhistoire de la parole (éditions Des Auteurs, des Livres ).

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Note

Mme Émilie Nicolas signe une chronique hebdomadaire au quotidien québécois Le Devoir.

3 avril 2021





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Une femme illuminée par l’aveuglement
par H. Pisier le 4 avril 2021

Intervention fort pertinente, monsieur Barbaud.  Et nommément parce que, pour cette jeune dame, les faits ne font poids d’aucune manière. Seul compte le panier de ses obsessions à enfoncer dans la gorge du plus grand nombre. L’intelligence, l’argumentaire, l’Histoire et la factualité des événements ne peuvent rien face à un aveuglement idéologique de cette sorte. Ce qui en revanche demeure totalement incompréhensible, c’est que des médias comme « Le Devoir » et la société Radio-Canada se font un... devoir, sinon un véritable plaisir (Céline Galipeau et Patrice Roy compris), de relayer cet aveuglement tout entier abandonné à la propagande de sa vision extraordinairement étriquée des choses. Ce qui en dit long sur ces deux univers de l’information autrefois - autrefois - de haut niveau. « Le Devoir » sous Brian Myles (2016) - directorat reconduit au moins jusqu’en 2026 ! - est devenu rien moins qu’une honte nationale. Quant à la SRC, il y a belle lurette qu’elle a perdu toute crédibilité. Antennes au surplus (radio et télé tout ensemble) où il n’y a pratiquement plus personne pour s’exprimer dans un français correct. Simplement convenable… Il y a du pire, du médiocre et du quasi-passable. Mais l’excellence, hormis rarissimes exceptions (je pense surtout à madame Anne-Marie Dussault, bien que largement radio-canadianisée de l'esprit elle aussi), n’est plus au menu. Sur ce, je vous salue, HP 

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