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Francophonie. Faire de la science en français

par , B. Ph. U. de Montréal, Doctorat U. de Lille.

Le débat en Francophonie se cristallise aujourd’hui autour de la question du pluralisme. Les États de la Francophonie se trouvent contraints de se questionner sur leurs politiques. En quelles langues les chercheurs francophones doivent-ils publier les résultats de leur recherche? Comment partager le savoir créé dans une langue – le français -, que plusieurs publics ne maîtrisent pas ? Comment promouvoir et subventionner la recherche scientifique dans la linguasphère francophone ?  Quelle devrait-être la langue d’enseignement aux cycles supérieurs où le pluralisme est maintenant de rigueur ?  Analyse de la Journée de réflexion tenue à l’Institut de France à Paris.

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Le constat est inévitable. La production scientifique et l’avancement des sciences ne sont la province d’aucune communauté linguistique. Dans notre monde moderne interconnecté qu’il est, les chercheurs puisent dans diverses linguasphères dans leurs efforts de construire et de partager le savoir. Les enjeux sont importants pour les États de la Francophonie, leurs universités, instituts de recherche et maisons d’édition, d’où la nécessité de s’interroger sur les politiques de publication scientifique et les moyens de reconnaître cette production scientifique dans les établissements francophones voués à la création et la transmission du savoir.

C’est pour cette raison que la Délégation générale à la langue française et aux langues de France (DGLFLF) a organisé le 15 novembre 2019 à l’Institut de France une journée de réflexion sur la dynamique de faire de la science en français. Le cadre était la rencontre annuelle des organismes d’aménagement linguistique de la Belgique, de la France, du Québec et de la Suisse, les États membres de l’OPALE (Organismes francophones de politique et d’aménagement linguistique).

La France se réoriente

Tenez-vous bien ! La France se réoriente.  Elle continue de promouvoir et protéger la langue de la République, mais du même coup, elle reconnaît l’importance du pluralisme linguistique, voire du multiculturalisme, dans la production du savoir et la participation des chercheurs francophones dans cette même production qui – reconnaissons-le - dépasse largement les frontières de quelque linguasphère que ce soit.

Le débat en Francophonie se cristallise autour de la question du pluralisme. La pensée scientifique, comment peut-elle être plurielle ? À plus forte raison, l’enseignement des sciences comment peut-il se faire en situation polyglotte ? En quelles langues les chercheurs doivent-ils publier les résultats de leur recherche ? Et comment peuvent-ils partager le savoir créé dans une langue autre que la langue des publications scientifiques que plusieurs publics ne maîtrisent pas. Le problème est réel, car de nombreuses revues scientifiques mêmes francophones publient de plus en plus en anglais.  Par voie de conséquence, les États de la Francophonie se trouvent contraints de se questionner eux-mêmes sur leurs politiques. Comment promouvoir et subventionner la recherche scientifique dans la linguasphère francophone ?  Quelle est ou devrait-être la langue d’enseignement aux cycles supérieurs où nous formons les chercheurs et où le pluralisme est maintenant de rigueur.  

Au cœur du débat, trois questions fondamentales se posent :

  1. Les sciences peuvent-elles se penser dans plusieurs langues ?
  2. Veut-on continuer à faire du français une langue vivante des sciences et de la recherche ?
  3. Comment faire de la Francophonie un espace de diversité et de partage des savoirs ?

La réflexion sur les enjeux de la transmission des savoirs dans l’espace francophone rejoint parfaitement   les questions abordées lors du colloque de l’OPALE en 2018 [i] et du Congrès de l’Acfas (Association francophone pour le savoir) en 2017 [ii]. Comme nous l’avons expliqué à Fribourg en 2018, les États francophones doivent formuler leurs politiques d’aménagement en fonction d’une toile de fond historique et des tendances actuelles de la production et de la transmission du savoir tout en tenant compte des besoins de toutes les parties prenantes. [iii]Par ailleurs, la table ronde sur la production et le partage du savoir tenue à l’occasion du Congrès de l’Acfas a déjà souligné la réalité de la publication inéluctable en langue anglaise par des chercheurs de langue française. En effet, le directeur général des Presses de l’Université de Montréal, Patrick Poirier, a expliqué quelque peu ironiquement que certaines revues subventionnées par des États de la Francophonie, en l’occurrence certaines revues éditées au Québec, publient de nombreux articles en langue anglaise, car cette langue est devenue incontournable dans la carrière des chercheurs universitaires.  Comme parties prenantes dans le processus, ces derniers ont grand intérêt à publier et surtout à se faire citer autant que possible en anglais.

La transmission des savoirs dans les universités de langue française

Deux ans après le Congrès de l’Acfas de 2017, la Vice-rectrice associée à la langue française, à l’Université de Montréal, Monique Cormier, aborde en novembre 2019 la problématique de la transmission des savoirs dans les universités de langue française qui ont un devoir de promouvoir la recherche et l’enseignement en langue française nonobstant l’internationalisation de la recherche et l’anglicisation des plateformes de recherche. Elle a tenu ce discours aux côtés de l’ancienne directrice de l’Acfas, Esther Gaudreault, qui était aux commandes de cette institution lors de la tenue du congrès de 2017. L’Acfas joue un rôle important dans linguasphère scientifique francophone et appuie l’action des universités québécoises sur deux fronts cruciaux : la recherche fondamentale et la vulgarisation de celle-ci dans un effort de faire valoir la production de la recherche scientifique et de promouvoir une culture scientifique francophone. En renforcement de ce message, la ministre déléguée à l’Éducation du Québec, Isabelle Charest, a encouragé « les chercheurs francophones à travailler ensemble » de manière à afficher une solidarité identitaire commune en tant que joueurs de la Francophonie. Mesdames Monique Cormier, Esther Gaudreault et Isabelle Charest étaient les seules à faire valoir la détermination des institutions québécoises à défendre, promouvoir et soutenir la recherche et la publication scientifique en langue française.

La vision française est moins univoque.[iv] On ne peut passer outre le fait que plusieurs penseurs français ont fait avancer les sciences de manière originale dans un français clair, précis et universel.

D’une part, le directeur du département sciences et techniques à la Bibliothèque nationale de France (BNF), Michel Netzer, a bien fait de faire valoir le patrimoine historique de la science d’expression française. Conscient de cette tradition qui remonte à la fondation de la plus ancienne revue scientifique au monde en 1665, le Journal des savants, Michel Netzer a rappelé l’importance de la langue dans la formulation de la pensée scientifique. C’est dire que nous ne pouvons dissocier qualité de la langue et qualité de la pensée. Les deux sont indissociables. Le directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, Pierre Judet de La Combe, abonde dans le même sens, car selon lui, la créativité linguistique et la créativité scientifique vont de pair. Une langue naturelle bien maîtrisée permet de dire ce qui n’a pas encore été dit, si bien qu’il importe de formuler sa pensée dans une langue naturelle que le chercheur maîtrise. Or écrire dans une langue autre peut enfin représenter un déficit cognitif dans la formulation de la pensée.

La popularité du globish

Par contre, d’autres estiment que la pensée scientifique est universelle et que, par les temps qui courent, les chercheurs peuvent très bien se contenter de trouver un véhicule linguistique qui favorise la collaboration scientifique au-delà des frontières linguistiques. C’est pour cela que Françoise Combes, astrophysicienne à l’Observatoire de Paris, opte plutôt pour une langue de grande diffusion, c’est-à-dire l’anglais ou cette langue factice connue sous le nom de global English. De plus en plus, les colloques scientifiques se déroulent en globish ; les chercheurs francophones publient fréquemment en globish même dans les revues dites francophones ; les chercheurs francophones publient souvent de nos jours leurs livres en globish. Cela permet, dit-elle, de communiquer à grande échelle sans s’enfermer dans une linguasphère nationale ou socioculturelle.

Les chercheurs se trouvent aujourd’hui confrontés à l’omniprésence de l’anglais comme lingua franca de la transmission du savoir pour des raisons de renommée, de reconnaissance et de promotion. La règle n’est plus Publish or perish, mais plutôt Publish in globish or perish pour reprendre l’expression utilisée par un des intervenants au colloque du 15 novembre 2019.

Cette réalité sur le terrain ne fait que souligner l’importance du travail de terminologie pour nous permettre de dire en français ce que les chercheurs essaient de dire en globish. Nous comprenons alors les raisons pour lesquelles les commissions de terminologie et FranceTerme (centre de données qui rassemble les néologismes) consacrent tant de travaux à bâtir un système terminologique enraciné dans des notions « étrangères ». Et par là nous entendons presque toujours des termes en anglais. L’anglais devient alors, pour les terminologues, synonyme d’étranger.

En toute réalité, les nouveaux termes ne sont guère du cru, et le référant des néologismes est presque toujours dans les publications scientifiques en langue anglaise. Au lieu de donner une impression de créativité scientifique en français, le message plus ou moins clair est que le français scientifique moderne est sans conteste à la remorque de la lingua franca internationale qui fort malheureusement n’est pas dans bien des cas une langue naturelle. Tout cela soulève le problème d’un éventuel  déficit cognitif chez les chercheurs francophones face au défi de publier en une langue qui n’est pas la leur. Cela se reflète aussi dans l’enseignement universitaire. Bien que les universités privilégient le français au premier cycle, cette langue cède rapidement sa centralité à l’anglais aux cycles supérieurs, ce qui met en péril l’autonomie de l’expression scientifique en français et la portée internationale de la recherche scientifique en langue française. 

Cette situation ouvre la voie aux travaux de vulgarisation dans les langues naturelles en général et  en français plus spécifiquement. C’est pour cela que l’Acfas reconnaît l’importance de la vulgarisation scientifique en français et prime de manière systématique les meilleurs travaux dans ce secteur d’activité.

On ne peut qu’espérer que les États membres de l’OPALE encourageront leurs gouvernements à agir de manière à promouvoir et soutenir la publication scientifique en français en reconnaissance de l’universalité de cette langue que la Francophonie a en partage.

Bien que le Canada ne soit pas membre de l’OPALE, nous remarquons qu’à la suite des élections fédérales de 2019, le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a donné un mandat clair au ministère de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie de soutenir la production de contenus scientifiques dans les deux langues officielles du Canada.[v] On peut croire que les gouvernements canadien et québécois y reconnaîtront un intérêt commun au profit de toute la Francophonie et que la publication scientifique en langue française sera ainsi renforcée.


[iii]  Archibald, J. « Principes de mise en œuvre de politiques linguistiques intégrées ».  Dans GRIN, F., dir. Les « linguasphères » dans la gouvernance mondiale de la diversité, pp 26-28. Neuchâtel: Délégation à la langue française, 2019. https://www.dlf-suisse.ch/files/2/OPALE2018_ACTES_I.pdf

 

[v]  ACFAS. « L'Acfas félicite le gouvernement du Canada pour sa reconnaissance de l'importance des sciences et s'inquiète du peu de place laissée à la francophonie dans les mandats des ministres ». Acfas, https://www.acfas.ca/medias/communique/acfas-felicite-gouvernement-du-canada-sa-reconnaissance-importance-sciences-s  (20 décembre 2019).

Mise en ligne le 30 décembre 2019



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Il y a actuellement 1 réaction.

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La francophonie à la croisée des chemins
par Depecker Loïc le 16 janvier 2020

Merci au rédacteur pour la rigueur de cet article. La question de l'expression en français dans les sciences et techniques est une question centrale pour la Francophonie. Ce colloque pose la question de la doctrine à adopter et de la réalité effective de cette expression en langue française. La demande de Justin Trudeau au Ministre de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie du Canada de soutenir la production de contenus scientifiques dans les deux langues officielles du Canada est excellente et doit permettre de trouver une voie équilibrée. Plusieurs interventions excellentes ont émaillé ce colloque, notamment de la part des représentants québécois.

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