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Obama en Égypte : les enjeux de sa visite

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Le 4 juin, Barack H. Obama prononcera, à partir de l'Égypte, un discours majeur à l'adresse du monde islamique. Cette initiative inédite pour un président américain suscite de nombreuses questions concernant le lieu choisi pour le faire et le contenu de ce discours.



Le jeudi 4 juin, Barack H. Obama se rendra pour la première fois en Égypte en tant que président américain. Il y arrivera au lendemain de sa visite de l'Arabie saoudite. Il délivrera à partir de l'Université du Caire un message attendu de tous depuis l'annonce de son élection le 4 novembre dernier. Il s'agit d'un discours considéré comme un message majeur adressé à l'ensemble du monde islamique.

Ce discours est une étape supplémentaire de la campagne publique de la nouvelle administration américaine, destinée à séduire le monde islamique. Cette nouvelle manche intervient après le discours d'investiture de Barack Hussein Obama, le 20 janvier, comme nouveau président, un moment historique au cours duquel, pour la première fois dans l'histoire américaine et occidentale, un dirigeant élu de premier ordre n'a hésité ni à mentionner un prénom de consonance étrangère, ni à reconnaître l'apport notamment des musulmans (et donc de l'islam) à la grandeur de son pays. À cette déclaration historique s'ajoutent également l'entrevue accordée par Obama à l'importante chaîne arabe de télévision satellitaire Al-Arabiyya, son discours en Turquie où il a déclaré devant les parlementaires que les États-Unis «ne sont pas et ne seront jamais en guerre contre l'islam». Un message fort. Sans oublier à la fois sa décision de se retirer d'Irak et de fermer la sinistre prison de Guantanamo, son opposition à l'usage de la torture et des mauvais traitements infligés aux présumés terroristes pour «arracher» des aveux, ses ouvertures à la «République islamique» d'Iran («Les 100 jours d’Obama et le Moyen-Orient») et sa distinction claire et nette entre l'islam (à respecter comme grande religion) et le jihadisme d'Al-Qaïda (à combattre). À raison.

La ligne directrice de ces différentes initiatives fort appréciées dans le monde islamique est la volonté de Barack Obama de montrer que la politique étrangère de son pays avait changé de ton et de direction. Mais en raison d'un passif lourd, il est peu probable que l'image des États-Unis dans la région change facilement et rapidement. Pour que cela se produise, il faudrait d'abord et avant tout que Washington change non seulement de ton et de discours, mais également de politique étrangère.

En raison de son caractère inédit et du contexte de son émission, cette initiative a suscité de nombreuses questions liées notamment au lieu choisi et au contenu de ce discours.

1. L'Égypte, lieu controversé pour discours historique

Que les conseillers du président américain le veuillent ou non, le choix de l'Égypte comme lieu à partir duquel Obama s'adressera au monde islamique laisse songeur. Et pour cause. Plusieurs (dont l'auteur de ces lignes) pensaient, au lendemain du 4 novembre, qu'un tel choix devait revenir de droit à des pays, comme l'Indonésie ou la Turquie, des États qui avaient engagé une réelle démocratisation. L'expression publique d'un tel souhait avait, dans un premier temps, valu à quelqu'un comme le célébrissime sociologue Saad Eddine Ibrahim (70 ans) d'être condamné, par contumace, à la prison pour avoir «trahi» et «porté atteinte à l'image de»… l'Égypte. Cela dit, de telles accusations avaient déjà été portées contre cet opposant au régime Moubarak. C'est pourquoi il reste depuis 2007 en exil. Mais, dix jours seulement avant l'arrivée de l'illustre visiteur au Caire, plusieurs des charges qui pesaient contre Ibrahim sont levées. Un «cadeau» empoisonné visant notamment à éviter d'embarrasser le président américain.

Plusieurs démocrates arabes et musulmans ne manqueront pas d'interpréter le choix de l'Égypte par Obama comme un appui implicite au régime de Hosni Moubarak. Cet autocrate, âgé de 81 ans, dirige son pays d'une main de fer depuis 1981, date de l'assassinat de son illustre prédécesseur, Anouar Sadate, par des militants des Gamaat islamiyya, un courant islamiste radical. Depuis, l'Égypte vit sous le régime d'état d'urgence. Toute manifestation de l'opposition est réprimée. La torture et les procès politiques iniques sont la règle. Aucune opposition n'est tolérée, qu'elle soit de tendance libérale, de gauche ou islamiste. À titre d'exemple, pour débarrasser Moubarak de son adversaire à l'élection de 2005, le libéral Ayman Nour, chef du parti Al-Ghad (Demain), la justice aux ordres l'a condamné à cinq ans de travaux forcés, suite à de «preuves» forgées de toute pièce. C'est en février 2009 seulement qu'il a été libéré, quatre mois avant la visite du président américain. La grande majorité des Égyptiens vivent avec moins d'un dollar par jour. La corruption gangrène l'ensemble de l'édifice et des institutions du pays. À cause de l'incompétence du régime Moubarak, l'Égypte n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était.

Ayant cédé à son tour à la mode dynastique arabe, Hosni Moubarak fait tout ce qui est dans son pouvoir pour transmettre la «couronne» à son fils Gamal. Au grand bonheur de Suzanne, l'épouse du Pharaon du Nil, et au mépris de l'opposition de plusieurs secteurs dans la société, dont le mouvement Kifaya (Assez!).

Si plusieurs démocrates dans la région ne manqueront pas de voir dans le choix égyptien d'Obama l'illustration, encore une fois, de l'hypocrisie de la politique étrangère américaine, de nombreux régimes autoritaires arabes l'accueilleront quant à eux comme une bonne nouvelle pour leur survie politique. Eux qui avaient un moment craint de faire les frais de la «croisade démocratique» de George W. Bush et étaient obligés de faire le dos rond pour laisser passer la tempête du «remodelage du Grand Moyen-Orient».

Pour calmer l'inquiétude de plusieurs libéraux dans la région et des démocrates wilsoniens, l'administration Obama a laissé entendre que le choix de l'Égypte ne doit en aucun cas être interprété comme un soutien à la politique domestique du régime égyptien.

Loin de l'inquiétude des libéraux et de la jubilation des autocrates, le choix de l'Égypte comme lieu de livraison du message du président américain s'explique en fin de compte, de notre point de vue, par le pragmatisme de Barack H. Obama. Comme on l'a déjà vu à plusieurs reprises et face à plusieurs situations et problèmes de politique domestique ou étrangère, le nouveau président a toujours fait le choix non d'une posture idéologique dogmatique, mais d'un pragmatisme sans complexe. Au grand dam de sa gauche.

D'ailleurs les propos du porte-parole de la Maison-Blanche, Robert Gibbs, lors de sa conférence de presse du vendredi 8 mai 2009, à l'effet que «l'Égypte représente le cœur du monde arabe» vont dans ce sens. Pour Washington, la conquête du cœur et des esprits du monde musulman passe nécessairement par la séduction de son cœur, à savoir le monde arabe. Obama est convaincu qu'en parlant directement aux peuples arabes (à partir d'une importante capitale arabe, lieu de la plus importante autorité religieuse de l'islam sunnite, l'université Al-Azhar), de questions importantes pour eux, comme le conflit israélo-palestinien et l'engagement ferme de son administration pour parvenir enfin à sa résolution, la position des forces antiaméricaines dans la région (Iran, Syrie, Hezbollah, Al-Qaïda) se retrouverait réduite, quand la situation de celles alliées (Égypte, Jordanie, Arabie saoudite, Maroc) se renforcerait.

Parions qu'en prononçant ce discours quelques jours seulement avant les élections législatives libanaises et présidentielles iraniennes, le président américain espère également influencer jusqu'à un certain point le choix de l'électorat dans ces deux pays en faveur de candidats plus ouverts au dialogue avec les États-Unis.

Le choix de l'Égypte présente un avantage supplémentaire pour Obama, du point de vue domestique cette fois. Un gage donné au lobby pro-israélien aux États-Unis. D'où la non-opposition d'une puissante organisation comme l'AIPAC à un tel choix. L'Égypte est le premier pays arabe qui avait conclu un accord de paix avec l'allié israélien (1979). Depuis la récente victoire militaire du Hezbollah libanais face à Tsahal en 2006 et la montée en puissance de son puissant protecteur iranien, Le Caire n'a ménagé aucun effort pour constituer une coalition arabe anti-iranienne. À la satisfaction d'Israël et de ses alliés à Washington.

De nombreux libéraux musulmans et américains sont inquiets de voir Washington revenir à ses vieilles habitudes qui consistent à ignorer, au nom d'une définition étroite de la Realpolitik, la démocratie et les droits humains au Moyen-Orient au profit de la sécurité et de la stabilité régionale. Pour calmer ces inquiétudes, Gibbs a fait deux précisions importantes lors de cette conférence de presse du 8 mai 2009. D'abord, le président abordera sur place les questions de démocratie et des droits humains dans cette région. Ensuite, le discours présidentiel ne s'adressera pas aux dirigeants, mais à leurs peuples. À qui il aimerait faire passer le message que les États-Unis sont prêts à travailler avec eux pour garantir la paix, la sécurité et la prospérité de tous. Aussi, le président lui-même, lors d'une entrevue accordée à la BBC ce mardi 2 juin 2009, a déclaré que «La démocratie, l'État de droit, la liberté d'expression, la liberté religieuse ne sont pas simplement des principes occidentaux qui doivent être élargis à ces pays, mais plutôt, je pense, des principes universels dont (les peuples musulmans) peuvent se saisir et qu'ils peuvent affirmer comme partie intégrante de leur identité nationale».

2. Les convoîtises autour du contenu d'un discours historique

Le contenu du discours de Barack H. Obama a éveillé la curiosité et l'appétit de plusieurs en Égypte comme ailleurs. En attendant de prendre connaissance de son contenu et de l'analyser dans un prochain article, mentionnons seulement ici que chaque partie espère y trouver matière à soutenir sa «cause» ou son «combat».

Les régimes arabes (inquiets de l'ascension fulgurante de Téhéran) espèrent voir Barack Obama dire que son pays s'oppose à toute hégémonie iranienne au Moyen-Orient. Ils souhaitent également que les dossiers de démocratisation et de respect des droits humains ne soient pas évoqués, du moins publiquement, pour que ça ne donne pas des idées aux peuples de la région. Ces derniers (tout comme c'est le cas de nombreux intellectuels) désirent quant à eux voir le président américain faire le distinguo entre islam et terrorisme. Ils espèrent également que Barack Obama donne des indications assez claires et détaillées concernant la façon de résoudre un conflit complexe comme celui israélo-palestinien. Ils souhaitent enfin que l’illustre visiteur américain aborde la question des droits humains.

*

L'initiative discursive du président Barack Obama à l'adresse du monde islamique est fort louable. De sa teneur dépendra une partie de la suite de l'histoire des relations entre les États-Unis et le monde islamique.


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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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