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La laïcité en terre d'Islam

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
La laïcité a largement mauvaise presse dans le monde musulman. Pour les religieux conservateurs et les islamistes, elle est l'équivalent de l'athéisme, du moins un fruit étranger à la grande tradition culturelle du monde islamique. Une interprétation démentie à la fois par l'esprit de l'islam et par la pratique historique des sociétés islamiques.



Il suffit d'écouter les prêches enflammés d'imams officiant dans les mosquées de nombreux pays musulmans et les propos d'islamistes et d'oulémas sévissant à partir de sites Internet, de radios et de chaînes de télévision nationales ou satellitaires arabo-musulmanes (Al-Jazeera, Al-Arabiyya, Al-Manar…) pour se rendre compte combien le concept de laïcité est à la fois honni et méconnu.
Les interventions publiques et les écrits de ces acteurs sociaux, politiques et religieux assimilent la laïcité à l'athéisme! Une accusation très grave dans le contexte d'un monde musulman assez conservateur. D'un point de vue politique, c'est une manière assez habile de délégitimer (et donc de marginaliser) leurs adversaires idéologiques et politiques, à savoir les courants libéraux et de gauche (dans le sens américain). C'est également un appel subliminal à leur lynchage par des foules fanatisées et manipulées par les habitués de cette forme de terrorisme intellectuel.

Mais qu'en est-il vraiment du rapport entre l'islam et la laïcité? S'agit-il d'un duo antinomique et explosif ou d'un couple harmonieux? Autrement dit: peut-on être à la fois musulman et laïc?

Islam et laïcité

Face à l'examen des deux sources principales de l'islam, à savoir le Coran (livre sacré aux yeux des musulmans pieux) et la Sunna (hadiths ou propos attribués au prophète Mohamed), à la lumière de la question de la laïcité, deux options s'offrent à toute personne qui se pencherait sur cette question. La première consiste à jeter aux orties purement et simplement ces sources au nom d'une laïcité militante hostile par principe à toute religion (option de rupture) (voir «La modernité : le défi le plus important pour le monde musulman»). La seconde option consiste à regarder de plus près ces sources ainsi que l'expérience historique des sociétés islamiques pour voir si on peut ou non trouver des éléments aidant à «banaliser» le discours laïc dans cette partie du monde (option d'ouverture et de dialogue).

1. Que faire vis-à-vis de l'héritage islamique?

Si la première option présente l'avantage évident de la facilité, elle montre combien ses promoteurs (tout comme leurs détracteurs) sont confus intellectuellement. Sans oublier l'accréditation, au passage, des discours hostiles de religieux passéistes et d'islamistes à l'égard de la laïcité.

Contrairement à ce qu'il est souvent convenu dans le discours public, la laïcité n'est pas l'anti-religion. La laïcité se veut un principe de séparation entre le politique et le religieux, l'État et l'Église. Une démarche qui est fruit de longs siècles européens de persécution des minorités religieuses ainsi que de conflits religieux et confessionnels. Cette démarche (laïcité) cherche à la fois à «protéger» le pouvoir politique de la mainmise du pouvoir religieux et le religieux de l'immixtion du politique dans ses affaires. On est donc loin de toute approche militante de la laïcité.

C'était presque dans les seules dictatures communistes, lors des moments les plus sombres de leur histoire (ex-Union soviétique sous le joug du petit père des peuples, Joseph Staline, la Chine de la révolution culturelle de Mao, l'Albanie d'Enver Hoxha) que la laïcité a pris des traits meurtriers. On retrouvait le même penchant militant dans les rangs de la gauche communiste de nombreux pays musulmans. Combien de fois, ses militants affrontaient sur les allées des campus ceux qu'ils considéraient comme leurs ennemis «réactionnaires». Malgré le passage du temps dans cette partie du monde, cette attitude «musclée» demeure encore présente (au moins) dans l'esprit de nombreux cercles marxisants ou soi-disant démocrates. Contrairement à une fausse idée très répandue dans les milieux laïcs militants au Canada, au Maghreb ou en Turquie, la laïcité à la française fait tous les jours des compromis raisonnables avec des manifestations de croyances religieuses dans l'espace public (école, hôpital, prison…).

Avec la montée fulgurante ces trente dernières années de l'islamisme dans le monde musulman, l'espace d'opportunité de ses adversaires politiques et idéologiques s'est rétréci. À l'oppression de régimes autocratiques se sont ainsi ajoutés la pression et le harcèlement de puissants mouvements islamistes.

Pour faire taire ses adversaires libéraux et de gauche, l'opposition islamiste a pris un soin particulier à les dépeindre comme des forces «déconnectées» de leur société et à présenter les laïcs parmi eux comme des «athées», au mieux des «occidentalisés» (dans les milieux ultraconservateurs, le terme «occidentalisé» sonne ici comme celui de «cosmopolite» dans la bouche de réactionnaires et antisémites occidentaux quand ils veulent insulter de manière codée les juifs). À l'appui de ses accusations, l'islamisme n'a pas manqué d'exploiter tout indice tendant à aller dans le sens voulu.

Une des erreurs culturelles majeures des milieux laïcs dans cette partie du monde est qu'au lieu de chercher dans l'héritage musulman des éléments pouvant renforcer leur position idéologique et politique et leur enracinement sociologique, ils ont généralement choisi d'inscrire leur démarche dans un sens contraire. Alimentant au passage le moulin de leurs adversaires idéologiques et politiques.
Cette attitude «suicidaire» de la part des forces laïques peut s'expliquer, entre autres, par deux raisons essentielles. D'abord, jusqu'au milieu des années 1980, il était courant dans les milieux libéraux de dédaigner tout ce qui était religieux. À l'époque, l'athéisme était en vogue dans les milieux intellectuels dits «évolués», et les acteurs de l'islam n'était pas en odeur de sainteté à leurs yeux. On les soupçonnait de servir la stratégie des régimes autocratiques en place. La seconde raison de l'attitude «suicidaire» des milieux laïcs résidait dans leur rupture intellectuelle avec l'héritage islamique. À titre d'exemple, ils maîtrisaient davantage les langues européennes que la langue arabe (iranienne, malaise ou turque) et connaissaient plus intimement la culture occidentale que celles arabo-musulmanes. Marqués de cette empreinte culturelle forte, ils transposaient, à leur corps défendant, l'expérience conflictuelle européenne (surtout française) avec la religion sur celle arabo-islamique, aboutissant inévitablement à la conclusion erronée que la laïcité serait inévitablement incompatible avec l'islam.

Maintenant que le monde musulman a connu plusieurs changements idéologiques d'importance, dont le vieillissement de cette génération militante et l'apparition à côté d'elle d'une nouvelle génération d'intellectuels laïcs plus au fait de leur héritage islamique, il est plus que temps de se pencher sur cet héritage pour voir s'il y a lieu de trouver des éléments à même de fonder une laïcité musulmane. C'est essentiel pour apporter une offre alternative crédible à un discours islamiste en vogue depuis les trois dernières décennies. Pour les fins de démonstration de notre propos, nous nous aiderons de l'esprit de l'islam et d'exemples de la pratique historique des sociétés islamiques.

Arpentons donc les sentiers de notre héritage et n'oublions pas qu'il n'est pas la propriété exclusive des seuls religieux conservateurs ou des islamistes. Il appartient à l'ensemble des enfants de cette civilisation, sans exclusive. Et assumons cette part constitutive de notre identité (multiple), sans complexe. Seuls les individus et les nations qui sont à l'aise avec leur identité peuvent embrasser le reste du monde sans crainte et y trouver leur place, pouvant ainsi relever tous les défis qui se présenteront à eux, dont celui de la modernité.


2. Héritage culturel islamique et éléments d'une laïcité endogène

En islam (sunnite majoritaire), point d'Église. Le profil des imams n'a rien à voir avec celui des prêtres catholiques ou celui des rabbins juifs. Tout musulman pourvu d'un minimum de capital religieux peut en principe officier dans une mosquée, s'il en est besoin. Aucun imam ne peut absoudre les «péchés» d'un musulman. C'est une faculté divine exclusive. Aucun imam ne peut non plus en principe obliger un musulman à aller à l'encontre de ce qu'il lui paraît sensé. Il ne peut non plus aller à l'encontre de la législation du pays où il officie ou pousser ses ouailles à le trahir. Sa fonction est censée se limiter à la mosquée et rien qu'à la mosquée.

Chaque individu est libre de choisir de prier ou de ne pas prier, de croire ou de ne pas croire en un Dieu unique. Du même coup, il n'a pas le droit de contraindre autrui d'embrasser sa foi, car, comme le dit un verset coranique, «nulle contrainte en religion». Le pluralisme religieux et social est apprécié, puisque, selon un verset, Dieu a lui-même voulu la diversité et le pluralisme. Des éléments qui sont censés permettre des échanges fructueux entre les humains.
Exercer sa religion en toute liberté dans un pays libre et démocratique, c'est également reconnaître à tous ceux qui ne partagent pas cette religion le droit de la critiquer, même vertement.
Sans courir le moindre risque de représailles ou de menaces quelconques. S'il y a lieu, l'expression de son mécontentement, à l'égard d'une critique intellectuelle jugée offensante pour les musulmans, devrait demeurer à l'intérieur des frontières du monde intellectuel et se limiter aux «armes» intellectuelles. Tout débordement, toute violence, intimidation ou menace de mort ou de représailles à l'égard de critiques ou de penseurs libres sont à proscrire pour plusieurs raisons. D'abord, ces réactions excessives (et parfois hystériques en Occident comme dans le monde islamique) confortent la propagande islamophobe qui s'est attaché à lier l'islam comme religion et comme culture à la violence. De plus, tout recours à la violence pour faire taire les critiques de l'islam est le meilleur moyen de renforcer dans la culture populaire occidentale le stéréotype de l'islam violent. Créant de surcroît de nouvelles difficultés aux musulmans vivant en Occident. Ensuite, tenter, au nom d'une forme étrange de religieusement correct, de museler des «fous du roi» (les caricaturistes, les comédiens, les humoristes…) ou des critiques de l'islam, est contraire à ce qu'est le fondement culturel de l'Occident. C'est faire injure à la mémoire et au combat de tous ceux qui sont tombés ou continuent de lutter pour que l'étendard de la liberté continue de flotter à la face de forts vents intégristes. Enfin, s'enflammer chaque fois qu'une critique est émise serait épuisant et détournerait les regards des vrais problèmes accablant les musulmans. Sans oublier que seuls ceux qui n'ont pas une foi bien établi peuvent être hypersensibles à toute critique de leur religion.

La liberté religieuse et la liberté de conscience accordées à chaque musulman (comme à chaque être humain) ne peuvent s'exercer qu'à l'aide de la raison. C'est cet outil qui devrait permettre, en principe, à cet individu de faire, de façon libre et éclairée, des choix entre différentes possibilités qui lui sont offertes. Sans être obligé de passer par des intermédiaires (les fameux imams ou «exégètes» de l'islam) qui auraient le droit de penser à sa place. L'exercice de ces libertés ne peut se faire pleinement que dans un climat de liberté politique et intellectuelle. À défaut de quoi, c'est le royaume du faux-semblant et donc de l'hypocrisie religieuse.

Se conformer à l'injonction islamique de respect de la liberté religieuse et de la liberté de conscience d'autrui, c'est respecter son choix et accepter de vivre pleinement et pacifiquement avec et à côté de lui. De faciliter par exemple dans le monde musulman la vie du juif pieux le jour du Shabbat, en faisant ce qu'il n'est pas autorisé à faire, comme allumer ou éteindre une lumière (ça se faisait dans de nombreux pays musulmans). C'est aussi respecter les croyances, entre autres, des minorités chrétiennes et leur faciliter la vie en leur permettant par exemple de bâtir leurs églises ainsi que d'exercer librement leur culte ou de tenter de propager leur message, en toute sécurité. C'est aussi respecter le choix de ceux qui ont décidé d'embrasser une autre religion que l'islam ou de se détacher de toute religion. Mettant hors la loi l'apostasie et ceux qui la brandissent comme une arme d'intimidation massive (AIM).

Ce principe islamique de tolérance et de respect du pluralisme religieux et social implique un exercice modéré de sa propre religion. Comme le laissait entendre un hadith (dit attribué au prophète Mohamed), pas d'excès en religion! Dans une société laïque et moderne, la modération implique par exemple de ne pas bouleverser l'horaire et/ou l'espace des autres pour pouvoir faire ses prières. Au lieu d'indisposer les autres, il vaudrait mieux pour le musulman de se montrer flexible. D'ailleurs, la discrétion religieuse est une vertu vantée par l'islam.

Exercer sa liberté est également lié au principe de responsabilité individuelle. C'est pourquoi chacun est responsable de ce qu'il fait (et de ce qu'il pense). Du bien comme du mal. Personne ne peut, d'un point de vue islamique, répondre des actions d'autrui.

Ces trois éléments, la raison, la liberté et la responsabilité, permettent à la personne musulmane de penser par elle-même, de prendre ses propres décisions et d'assumer leurs conséquences. C'est-à-dire de conquérir pour une fois son statut d'individu moderne.

Avec une telle personne libre et émancipée, les religieux seront cantonnés à la mosquée et la charia se dévoilera non comme une loi divine, mais tout simplement comme une voie ou une méthode liée à une histoire et à un contexte culturel et sociopolitique particuliers. Permettant de se débarrasser de tout ce qui n'est pas (ou plus) conforme à la vie dans une société moderne. Au grand dam des puritains de l'islam qui y voient encore hélas l'œuvre de Dieu.
Pour le «malheur» des religieux conservateurs et des islamistes, leur thèse d'incompatibilité entre l'islam et la laïcité n'est pas démentie par les seuls éléments théoriques analysés ci-dessus, puisque l'expérience historique du monde islamique leur administre elle aussi un démenti cinglant.

3. Laïcité et éléments d'histoire de l'islam

Contentons-nous ici brièvement de quelques exemples seulement, pour illustrer notre propos. (Nous y reviendrons avec plus de détails ailleurs).

Avant de devenir, des années plus tard, un chef d'État accompli, Mohamed était un simple prophète qui prêchait un enseignement monothéiste dans un milieu largement polythéiste. Il fallait qu'il émigre à Médine pour jeter les fondations de son nouvel État. Une nécessité pour protéger la sécurité et l'intégrité des adeptes de la nouvelle religion de la fureur et des complots ourdis par leurs ennemis alentour. À plusieurs reprises, Mohamed répétait à ses fidèles qu'ils étaient bien placés pour juger de leur situation. Il lui arrivait souvent de consulter ses proches, y compris certaines de ses épouses (dont Khadija et Aïcha), avant de prendre des décisions cruciales.

Une fois disparu, ses successeurs ne pouvaient se prévaloir d'aucun titre religieux (à part celui de commandeur des croyants). Ils n'étaient que des dirigeants politiques de la communauté musulmane, et non des prophètes. Depuis, cette séparation entre le religieux et le politique n'a cessé de se renforcer. Contrairement à la situation européenne où l'Église de Rome manipulait les pouvoir politiques au cours du Moyen-âge, c'était le pouvoir politique établi qui manipulait le pouvoir religieux dans le monde musulman. Une pratique qui n'a pas changé depuis dans le monde sunnite. On est donc loin d'une situation où le pouvoir politique est soumis au pouvoir religieux.

Ces éléments théologiques et historiques montrent que l'islam est non seulement porteur d'une laïcité endogène, mais qu'il est compatible avec la laïcité et qu'il ne se reconnaît pas dans un régime où le pouvoir politique serait soumis à une espèce de pouvoir religieux. Donc, point de régime islamique en islam ! Il restera donc aux musulmans laïcs de développer davantage cette dimension laïque de l'héritage islamique pour se réconcilier avec la modernité et entrer de plein pied dans le XXIe siècle.

*

L'islam comporte les ingrédients essentiels pour une laïcité endogène forte et féconde, à savoir les principes de liberté, de raison et de responsabilité individuelle. L'expérience historique du monde musulman montre elle aussi que le principe de régime islamique où le pouvoir et le religieux se confondent n'a aucun fondement historique solide.


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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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