Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Canada 2019: Un gouvernement libéral minoritaire dans un Canada fracturé

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Après 40 jours d'une campagne fédérale très serrée, le verdict des électeurs est tombé. Sans appel! Il a également montré la division du pays.

#elxn43

Après une campagne électorale fédérale de 40 jours, les électeurs se sont prononcés à cette 43e élection générale. Le vote progressiste, Toronto, le facteur Ford et la mauvaise campagne d’Andrew Scheer font partie des clés des résultats du scrutin.

Une campagne électorale largement négative

Au moment de sa dissolution le 11 septembre dernier, la Chambre des Communes comptait 177 libéraux, 95 conservateurs, 39 néodémocrates, 10 bloquistes, 2 verts, 1 du Parti populaire du Canada (PPC) et 8 indépendants.

Pour pouvoir former un gouvernement majoritaire, il faut avoir 170 sièges sur les 338 que compte la Chambre des Communes.

Même si les inscrits sur les listes sont au nombre de 27 126 166 électeurs éligibles (contre 26 millions en 2015), 35 millions de bulletins ont été imprimés par mesure de précaution. Élections Canada a mis à la disposition des électeurs 105 140 urnes réparties entre 20 000 lieux de vote (contre 15 500 en 2015).

Pour pouvoir voter, tout électeur doit avoir au moins 18 ans le jour du vote et être citoyen canadien et inscrit sur la liste électorale. Si un électeur n’est pas inscrit, il peut le faire à son bureau de vote juste avant de voter. L’électeur doit avoir la carte d’information de l’électeur reçue par la poste, qui indique le lieu et les heures d’ouverture du bureau de vote. Il doit également prouver son identité et son adresse, à l’aide d’un permis de conduire ou d’une carte d’identité provinciale ou territoriale indiquant le nom et le lieu de résidence actuel, avec photo. S’il n’a pas ces documents, il doit montrer deux pièces d’identité parmi lesquels un passeport canadien, une carte d’assurance maladie, un certificat de naissance, une carte de citoyenneté ou une carte de statut d’indien ou de membre d’une bande.

Pour faciliter le vote, Élections Canada a redoublé d’effort cette année.

Du 11 au 14 octobre, 4,7 millions d’électeurs inscrits ont voté par anticipation, soit au moins 17,1% du corps électoral. Cela représente une augmentation de 29% par rapport aux 3,7 millions de votants en 2015.

Sur les 27 126 166 électeurs inscrits, 17 890 264 ont voté le 21 octobre, soit un taux de participation de 65,95%. C’est une baisse relative par rapport aux 68,3% enregistrés en 2015. Mais, cette année, la participation a été supérieure à celle de 2011 (61,1%), 2008 (58,8%) et 2006 (64,7%).

21 partis ont participé aux élections générales de cette année, dont six principaux: le Parti libéral du Canada (PLC), le Parti conservateur du Canada (PCC), le Nouveau parti démocratique (NPD), le Parti vert du Canada (PVC), le Parti populaire du Canada (PPC) et le Bloc québécois. La plupart des partis n’a pas été en mesure de présenter des candidats dans toutes les circonscriptions du pays. Ils étaient 18 formations à se présenter aux élections de 2015.

Si le plafond des dépenses électorales totales pour les 21 partis réunis a été fixé à 175 millions de dollars, les quatre principales formations (PLC, PCC, NPD et PVC) ne pouvaient chacune dépasser les 29 millions.

La campagne électorale a été particulièrement sale et négative cette année.

Au début de la campagne, les libéraux de Justin Trudeau (1971-) avaient, choisi un mode offensif pour discréditer ceux qu’ils considéraient comme la principale menace à leur réélection, c’est-à-dire les conservateurs. Mais, l’affaire du #Blackface de Justin Trudeau les a mis sur la défensive. Aussi, le chef libéral n’a pas mené une bonne campagne. Les ''Voies ensoleillées'' de 2015 était déjà un lointain souvenir. L’achat par son gouvernement de l'oléoduc Trans Mountain et tous les actifs de base de Kinder Morgan a provoqué une avalanche de critiques à travers le pays, l’a, pour des raisons différentes, mis en porte-à-faux avec le secteur pétrolier, qui fait vivre des milliers de familles en Alberta, au Manitoba et au Saskatchewan, et les milieux écologistes au Québec et en Colombie-Britannique et du coup porté un coup très dur à la crédibilité de son discours en matière de lutte contre les changements climatiques. Aussi, son annonce qu’il ne ferme pas la porte à une ''éventuelle intervention'' pour contester la Loi 21, a mécontenté le premier ministre François Legault et plusieurs Québécois nationalistes. Pour rappel, cette loi a été adoptée le 16 juin dernier à l’Assemblée nationale à l’aide de la procédure du bâillon, contre la volonté du Parti libéral du Québec et de Québec solidaire. La loi 21 interdit le port de signes religieux, dans le cadre de l’exercice de leurs fonctions, aux employés de l’État en position d’autorité (policiers, juges, procureurs, gardiens de prison), aux enseignants et aux directeurs des écoles  publiques primaires et secondaires. Elle est actuellement contestée dans les tribunaux. Cela permettra de montrer si elle peut résister, à défaut de quoi la clause nonobstant pourrait être utilisée.

Le chef conservateur Andrew Scheer (1979-) a lui aussi fait une mauvaise campagne. Il s’est montré très agressif. Au lieu de concentrer ses critiques sur le programme du PLC ou sur le bilan de son gouvernement et de dire à la population ce qu'il voulait faire en cas d'élection, il a passé une bonne partie de sa campagne à faire des attaques acrimonieuses contre la personne de Justin Trudeau dans l’espoir de le discréditer. Ces attaques ont rappelé la campagne de dénigrement menée par Donald Trump contre ses adversaires. Aussi, il a, à plusieurs reprises, menti, s’est livré à la désinformation et a imputé à son adversaire libéral de secrets desseins ruineux pour les finances publiques avant de le sommer de s’en expliquer, sans apporter la moindre preuve de leur existence. La révélation de sa nationalité américaine, qu'il est à titre personnel contre l’avortement, son absence remarquée, le 27 septembre, à la Grande marche pour le climat à Montréal, l'absence d'un véritable plan conservateur de lutte contre les changements climatiques et la révélation, deux jours avant la date du scrutin, de l’opération secrète menée contre le PPC pour le salir et empêcher son chef et ancien collègue et ministre conservateur Maxime Bernier de participer aux débats des chefs des grands partis ont alimenté la méfiance de nombre d’électeurs à son endroit. Sa mauvaise performance au Face-à-Face du Réseau TVA lui a nui au Québec. Il n’a à aucun moment donné l’impression qu’il voulait vraiment devenir le prochain premier ministre, lui qui était en 2017 un candidat par défaut à la course au leadership du Parti conservateur.

Pendant qu’ils se livraient une chaude lutte, les chefs libéral et conservateur avaient négligé leurs principaux adversaires: le Néodémocrate Jagmmet Singh (1979-), la chef du PVC Elisabeth May (1954-) et surtout le Bloquiste Yves-François Blanchet (1965-). Ils avaient sous-estimé les pertes qu’ils pouvaient leur causer.

Les Libéraux reportés au pouvoir

Contrairement à la campagne de 2015, il n’y avait pas cette fois d’appétit pour le changement. Si le résultat s’annonçait cette fois très serré, on ne savait pas qui des chefs du PLC ou du PCC allait former le prochain gouvernement minoritaire. Tard dans la soirée du 21 octobre, la décision des urnes est tombée.

Sur les 338 sièges de la Chambre des communes, les Libéraux ont récolté 157 sièges (46,45%), les Conservateurs 121 (35,8%), le Bloc 32, les Néodémocrates 24 (7%), les Verts 3 (0,9%) et une indépendante (l’ancienne ministre libérale de la justice Jody Wilson-Raybould). Sur les chefs des six principaux partis, seul celui du PPC, Maxime Bernier, a mordu la poussière dans son fief de la Beauce.

La cartographie électorale montre un pays profondément divisé. Les intérêts régionaux ne sont pas les mêmes. Si le pétrole est une question quasi-culturelle dans trois provinces de l’Ouest canadien à cause de son apport important à leur prospérité économique, son exploitation est considérée à l'Est comme une des raisons principales à l’augmentation du gaz à effet de serre (GES).

Aux Maritimes, si les libéraux avaient, il y a quatre ans, raflé la totalité de ses 32 circonscriptions, ils ont cette année remporté  26 sièges. Les 6 sièges restants ont été répartis comme suit: 4 pour les conservateurs, 1 pour les néodémocrates et un dernier pour les verts (une percée dans Fredericton).

Au Québec, si les libéraux ont perdu 5 sièges, ils ont sauvé tous leurs ministres sortants. Ils restent la première force politique dans la Belle province en termes de sièges et de suffrages: 35 sièges et 34% des voix. Avec ses 32 sièges (32,5% des voix), le Bloc québécois est deuxième. Il a plus que triplé ses sièges. Les conservateurs occupent la troisième place avec 10 sièges et 16% des suffrages. Pour les néodémocrates, c’est la déconfiture. Ils perdent 15 sur 16 sièges. Alexandre Boulerice devient la voix du Québec au sein de la formation orange. Il est député de Rosemont–La Petite-Patrie, à Montréal. Aussi, en 2015, le quart des Québécois les appuyaient contre 10,7% aujourd’hui. Le Parti populaire n’a réussi à faire élire aucun de ses candidats, incluant son propre chef en Beauce. Les promesses du chef conservateur n’ont donc pas convaincu les électeurs ni lui ont fait épargner la perte de deux sièges. Le chef néodémocrate a assisté, impuissant, à la déconfiture de son parti. Même si l’avenir de cette formation de gauche s’annonce difficile au Québec, son chef a promis de rester un loyal allié du Québec. S’il avait fait une bonne campagne dans la province et bien performé aux différents débats et s’est révélé la découverte de la campagne, sa volte-face à propos de la Loi 21 lui a fait perdre des plumes.

Plusieurs raisons expliquent la résurgence bloquiste. Ici quelques-unes. Au lieu de faire la promotion de la souveraineté du Québec, il s’est présenté comme la voix à Ottawa du consensus de l’Assemblée nationale et a collé aux demandes du gouvernement Legault, dont la défense de la Loi 21. La bonne campagne de son chef et sa bonne performance lors de trois débats avec les cinq chefs des principaux partis fédéralistes (TVA, CBC & Radio-Canada) lui ont aussi fait espérer rafler plus de sièges que prévus au moment du déclenchement des élections. La résurgence du Bloc a donc changé la donne et nui aux stratégies électorales des partis libéral, conservateur et néodémocrate. Cela a rendu impossible pour eux la formation d’un gouvernement majoritaire. Mais, attention: les libéraux restent la première force politique au Québec et non le Bloc.

L’Ontario compte plus du tiers des sièges à la Chambre des Communes, soit 121 circonscriptions. Sachant que c’est le faiseur de rois, Andrew Scheer savait qu’il devait faire ici une véritable percée s’il voulait ravir le pouvoir à Justin Trudeau et devenir le prochain premier ministre. Le chef néodémocrate espérait lui aussi faire des gains ici. C’est pourquoi elle s’est transformée en théâtre de chaudes luttes entre eux. M. Trudeau a depuis le début de la campagne associé son adversaire Scheer à l’impopulaire premier ministre provincial Doug Ford. Ses nombreuses coupures ont fait très mal aux familles, aux démunis et à la classe moyenne et mis en colère les Franco-Ontariens. Pour éviter d’être associé avec son image désastreuse, M. Scheer n’a pas fait d’apparition publique à ses côtés et l’intéressé a été invité dès le début de  la campagne à ne pas faire de vague. Comme M. Trudeau avait sollicité le vote progressiste pour séduire les électorats néodémocrate et vert, M. Singh s’est présenté comme la véritable incarnation du progressisme au Canada.

Dans cette province, les libéraux ont récolté 79 sièges (41,5%). À Toronto, ils ont remporté ses 25 circonscriptions. Ses six ministres sortants portés candidats dans la Ville Reine, dont Bill Morneau et Chrystia Freeland, ont été réélus. Les conservateurs ont fait passer leur députation de 33 à 36 sièges (33%). Les néodémocrates ont récolté 6 sièges (17%). Ils n’ont pas seulement perdu 2 sièges, mais étaient incapables de reconquérir Toronto-Danforth, l’ancienne circonscription de Jack Layton. Les verts n’ont obtenu aucun siège.

La stratégie des libéraux a donc fonctionné en Ontario. L’association de M. Scheer à M. Ford et l’appel fait aux progressistes ontariens ont permis aux libéraux de résister à leurs adversaires, ont empêché les conservateurs de faire de réelles percées et donc de former le prochain gouvernement.

Dans les Prairies (Alberta, Saskatchewan et Manitoba), les conservateurs sont largement la force dominante. Avec la montée de l’aliénation de l’Ouest, les conservateurs se frottaient les mains et les libéraux étaient inquiets pour leurs 12 sièges et les néodémocrates pour leurs 6 sièges. Cette fois, leurs pires craintes se sont réalisées. Les libéraux ont perdu leurs 5 sièges en Alberta et au Saskatchewan et vu leur députation baisser de 7 à 4 au Manitoba. Les néodémocrates ont perdu deux sièges. S’ils ont conservé leur siège en Alberta, ils ont perdu leurs 3 sièges au Saskatchewan et 1 de leurs deux au Manitoba. Les libéraux ont donc été rayés dans l’Alberta et la Saskatchewan et vu leurs appuis baisser significativement au Manitoba. Dans les Prairies, la baisse drastique des suffrages populaires des libéraux traduit la division du pays et la colère de la population contre le gouvernement Trudeau à cause, entre autres, de taux élevés de chômage. Les conservateurs ont bénéficié de cette colère attisée par des premiers ministres conservateurs. Ils ont vu le nombre de leurs sièges passer de 29 à 33 en Alberta et de 10 à 14 au Saskatchewan. Au Manitoba, ils ont conservé leurs sept sièges.

Au Nunavut et dans les Territoires du Nord-Ouest, les libéraux ont perdu un de leurs deux sièges. Les néodémocrates l’ont reconquis. Les suffrages des libéraux ont baissé.

En Colombie-Britannique et au Yukon, si les libéraux ont conservé celui-ci, ils ne sont plus la première force politique dans celle-là. Ils se disputent la seconde place avec les néodémocrates. Ils ont perdu 6 circonscriptions pour voir leur députation passer de 17 à 11. Leurs suffrages ont également baissé. L’augmentation relative des voix des néodémocrates ne leur a pas épargné la perte de 3 sièges: ils passent de 14 à 11 sièges. Les conservateurs ont quant à eux fait passer leurs circonscriptions de 10 à 17. Ils ont également vu leurs suffrages augmenter de plus de quatre points. Les verts ont fait passer leur députation d’un à deux sièges. Leur chef Elisabeth May a été réélue. Leurs suffrages ont augmenté du tiers par rapport à 2015.

Par rapport au scrutin de 2015, le parti du premier ministre sortant a perdu 20 sièges alors que celui de son adversaire conservateur a gagné 26 sièges supplémentaires. Si le Bloc a gagné 22 sièges de plus et les Verts deux de plus, les Néodémocrates ont perdu 15 sièges. Le PPC a été rayé de la carte. La distribution des forces politiques au sein de la Chambre des communes a donc changé et avec elle le rapport de force.

Si les libéraux ont remporté le plus de sièges à la Chambre basse, les conservateurs sont arrivés quant à eux en tête de liste en termes de suffrages populaires. Les conservateurs ont obtenu 6 150 177 voix (34.4%), les libéraux 5 911 588 (33,1%), les néodémocrates 2 845 949 (15.9%), les bloquistes 1 377 234 (7.7%) et les verts 1 160 694 (6.5%).

Après cinq années d’exercice du pouvoir, les libéraux ont perdu plus d’un million de voix. Les conservateurs ont gagné l’appui de plus d’un demi-million de nouveaux électeurs. Les néodémocrates ont perdu 615 313 voix. Les verts ont récolté les suffrages de 554 830 électeurs supplémentaires et les bloquistes 558 582 soutiens supplémentaires. Cette année ce sont donc les libéraux et les néodémocrates qui ont perdu le plus en termes de suffrages. Les trois autres partis ont quant à eux élargi la base de leurs électorats respectifs.

***

Si les électeurs ont donné une seconde chance à Justin Trudeau, ils se sont donné des garanties. Aucun parti n’a atteint le chiffre magique de 170 sièges à la Chambre des Communes pour pouvoir former un gouvernement majoritaire. Faute de coalition avec le NPD, le premier ministre devra faire des arrangements selon les enjeux. En cas d'impossibilité de trouver un terrain d'entente avec un parti sur un projet de loi, il pourrait se tourner vers un autre pour essayer d'avoir le nombre de votes nécessaires à son adoption. Le fait qu'il soit proche de la majorité lui facilitera un peu les choses. Cela dit, il devrait trouver une façon d'avoir dans son cabinet une voix de l'Ouest. Cela enverrait un message positif à cette partie du pays, sur la voie de trouver une solution à la division du pays et à l'aliénation de l'Ouest.

23 octobre 2019



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique du rédacteur en chef
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter