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Canada 2019: Justin Trudeau dans l’embarras à cause du #blackface

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Au cours d'une campagne électorale, tout peut arriver et n'importe quel développement peut la faire dérailler, du moins forcer la revue de la stratégie choisie. La campagne fédérale de cette année ne sort pas de ce cadre.

#Trudeaubrownface #Trudeaublackface #BlackfaceTrudeau #JustinTrudeau #brownface #cdnpoli #ItsOurVote #polcan #ChooseForward

Pendant les campagnes électorales, chaque parti politique cherche à marquer des points au détriment des formations concurrentes. L’objectif étant de convaincre le plus grand nombre d'électeurs de voter pour lui pour pouvoir former le prochain gouvernement. L’affaire du blackface de Justin Trudeau fournit l'occasion de voir cette dynamique politique à l'oeuvre sur la scène fédérale.

La controverse du #Blackface embarrasse Justin Trudeau

Durant la première semaine de la campagne fédérale en cours, les Libéraux de Justin Trudeau ne laissaient aucune occasion passer sans accuser, entre autres, de misogynie, d’extrémisme de droite,, d’islamophobie ou d’homophobie des candidats de partis fédéraux concurrents. Le chef du Parti conservateur du Canada (PCC) et son parti étaient parmi les premières cibles de cette stratégie. En guise de contre-attaque, Andrew Scheer a accusé son adversaire Justin Trudeau de recourir à cette stratégie pour détourner l’attention de l’affaire SNC-Lavalin. D’ailleurs, il a, dès le premier jour de la campagne, essayé de redonner une seconde vie à cette affaire. Sans succès!

Le 18 septembre, Time s’est invité dans la campagne électorale fédérale. Le magazine américain a publié une photo qui a plongé dans l’embarras le chef libéral et l’a déstabilisé au point de le contraindre à geler ses activités pendant 24 heures.

La célèbre publication a déterré un cliché qui remonte à 2001. On voit le futur premier ministre du Canada, âgé alors de 29 ans et entouré de quatre femmes, à un souper costumé de la West Point Grey Academy, une école privée de Vancouver, en Colombie-Britannique, où il enseignait le théâtre. Le souper était sous le thème "Nuits d’Arabie." Il était coiffé d’un turban et déguisé en "Aladin," un personnage du chef d’œuvre Mille et une nuits. Son visage, son cou et ses bras étaient maquillés en noir. Si, à ce propos, les uns ont parlé de brownface, d’autres ont préféré le terme blackface. Selon Time, c’est un homme d’affaires de Vancouver du nom de Michael Adam qui lui a fourni le cliché en question.

La publication de cette image au début de la campagne électorale a eu l’effet d’une bombe. Elle a mis en difficulté la stratégie de campagne privilégiée jusque-là par les Libéraux fédéraux.

Quand cette crise avait éclaté, M. Trudeau était à bord de son avion de campagne et s’apprêtait à quitter les Maritimes pour Winnipeg. Il a dû en catastrophe improviser une conférence de presse en fin de soirée. Il s’est confondu en excuses et a dit combien il était embarrassé par le  cliché de Time. Le lendemain, au lieu de faire des promesses électorales à Winnipeg durant la matinée, il a préféré s’enfermer avec son équipe dans un hôtel. Il s’est, entre autres, entretenu en téléconférence avec les candidats libéraux. Au cours de jeudi, sa conférence de presse de l’après-midi était l’occasion pour lui de s’excuser de nouveau pour son déguisement foncé notamment auprès d’une des clientèles du Parti libéral du Canada et une des clés de son élection en 2015, à savoir les minorités visibles à travers le pays.

Comme un malheur n’arrive jamais seul, une deuxième photo de M. Trudeau avec un browbface datant d’avril 2001 a été exhumée quelques heures seulement après la sortie du premier cliché. On le voit déguisé encore une fois en ''Aladin'' au milieu de deux hommes (Voir ci-après).

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Ce cliché a été publié dans le Bulletin du mois d’avril 2001 de la West Point Grey Academy.

Dans le troisième cliché (ci-après), l’élève Justin au Collège Jean-de-Brébeuf de Montréal avec le visage peint en noir avant de chanter le succès d’Harry Belafonte: Banana Boat (Day O). Ce cliché date de 1990.

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Pour enfoncer le clou, les Conservateurs d’Andrew Scheer ont transmis au réseau de télévision Global une courte vidéo où on voit le jeune Justin avec un autre blackface.

Justin Trudeau s’est de nouveau confondu en excuses.

La campagne de Justin Trudeau sur la défensive

Ces images ont suscité la controverse à travers le pays et fait la manchette de grands quotidiens à travers le monde. Si des puristes sont allés jusqu’à inviter le chef libéral à se retirer de la campagne, un lobby comme la Ligue des Noirs du Québec a défendu M. Trudeau et estimé qu’il ne devrait pas avoir à s’excuser pour le blackface. Au Québec, on s’est montrés plus indulgent avec le chef libéral que dans le reste du Canada. Plusieurs disaient que cela s'était passé il y a près de 20 ans et qu'il s'en est excusé trois fois plutôt qu'une.

Au niveau politique, les adversaires du chef libéral n’avaient que faire de sa gestion de la crise. Ils en ont profité pour enfoncer le clou, avec des fortunes différentes aux yeux des électeurs. Leur objectif in fine était d'instiller le doute dans l’esprit des électeurs sur la capacité de jugement de l’adversaire libéral.

Le chef du Bloc québécois (BQ), Yves-François Blanchet, ne croit pas que son adversaire libéral soit raciste: "Ce n’est pas une démonstration de racisme, c’est une démonstration d’immaturité." Il a réitéré cela à son passage, le 22 septembre, à l’émission dominicale "Tout le monde en parle" de la télévision de Radio-Canada. Il en a profité pour mettre en doute le jugement et les compétences de M. Trudeau comme premier ministre

Si le chef du Parti populaire du Canada (PPC), Maxime Bernier, ne croit pas non plus que son adversaire libéral soit raciste, il l’a par contre qualifié, sur Twitter et au cours de plusieurs entrevues, du "plus grand hypocrite au pays." Cela dit, il a appelé ses adversaires à remettre les images controversées de M. Trudeau dans leur contexte et à parler des vrais enjeux de campagne.

La chef du Parti vert du Canada (PVC), Elisabeth May, s’est dite "très choquée" par les images controversées du jeune Trudeau.

Pour le chef conservateur, Andrew Scheer, les excuses de son adversaire libéral ne sont pas sincères. S’il n’a pas qualifié M. Trudeau de raciste, il a estimé qu’il "a fait quelque chose de raciste." Il a précisé n'avoir jamais fait de blackface. Il l’a également accusé d’embarrasser le Canada sur la scène internationale et de mentir à la population canadienne: "Les Canadiens auraient pu accepter ses excuses, mais comme il a menti, ce n’était pas de vraies excuses," dixit M. Scheer de passage à Saint-Hyacinthe (au Québec), le 19 septembre. Et de conclure que le premier ministre sortant est "indigne de gouverner" un pays comme le Canada.

Cette attitude intransigeante de M. Scheer face à son adversaire libéral contraste avec sa mansuétude face à des candidats conservateurs qui se sont excusés pour des propos controversés tenus ou des posts publiés dans le passé  sur les réseaux sociaux. Ce deux poids deux mesures affaiblit le propos du chef conservateur et le met sur la défensive chaque fois qu’on le lui rappelle.

Le chef du Parti néodémocrate (NPD) et premier chef fédéral issu d’une minorité visible, Jagmeet Singh, doute pour sa part de la sincérité des excuses de M. Trudeau. Il a dénoncé chez lui un comportement jugé "troublant" et "insultant." Il a également déploré ce qu’il a appelé un manque de sincérité et le "double discours" du chef libéral, qui défend le multiculturalisme en public et se moque des gens en privé: "M. Trudeau en public est tellement différent de monsieur Trudeau en privé," a-t-il affirmé en point de presse en Ontario.  Cela dit, il a déclaré que c’est aux électeurs de se prononcer sur l’avenir politique de M. Trudeau.

M. Singh a également appelé à la mise en place de mesures concrètes à même de lutter efficacement contre l’inégalité et l’injustice dont souffrent des citoyens à cause de leur identité. À ses yeux, c’est plus important que des excuses.

La réaction du chef progressiste ne semblait pas feinte. Visiblement, il a très mal pris cette controverse. On sentait que cela le cherchait dans ses tripes, que ça réveillait en lui de vieux souvenirs douloureux. Et pour cause! Cela dit, on ne peut ne pas lui rappeler qu’à l’époque des faits controversés, M. Trudeau n’était ni chef du Parti libéral du Canada ni premier ministre. Aussi, son gouvernement a, entre autres, fait de la lutte contre les discriminations raciales une de ses marques de commerce. Ce qui explique, en partie, pourquoi des lobbies comme la Ligue des noirs du Québec l’ont soutenu face aux attaques partisanes de ses adversaires.

Justin Trudeau a exprimé, à plusieurs reprises, son souhait de s’expliquer avec M. Singh au sujet de la controverse et de discuter avec lui des mesures à prendre pour continuer de lutter contre la discrimination et le racisme. Pour que cela puisse avoir lieu, le chef néodémocrate a posé deux conditions: que la conversation soit privée et que sa teneur ne soit pas divulguée. Le chef libéral a accepté ces deux conditions. Le 24 septembre, la conversation des deux hommes a donc eu lieu. Elle a duré quelques minutes. À ce moment-là, le chef néodémocrate était à bord de son autobus de campagne. Aux journalistes qui l’accompagnaient, M. Singh a déclaré que M. Trudeau n’est pas premier ministrable.

***

La controverse du blackface (ou brownface) a heurté de plein de fouet l’image d’un Justin Trudeau champion du multiculturalisme et de la tolérance, même si cette affaire remonte à près de 20 ans. La bonne nouvelle dans tout cela, c'est de voir une chose qui, il y a vingt ans, passait sans faire trop de bruit, susciter en 2019 tout un tollé dans l'opinion publique. C'est dire l'évolution des mentalités au Canada. Il reste à voir si le 21 octobre prochain cette controverse va ou non coûter des sièges en Ontario au parti de la Charte canadienne et du multiculturalisme.

25 septembre 2019



** Capture d'écran de la courte vidéo diffusée par le réseau d'information Global.


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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