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À Toronto, la ministre égyptienne de l’Immigration suggère d’égorger les opposants réfugiés à l’étranger

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

À la télévision égyptienne, la population a, à plusieurs reprises, entendu des appels à l’assassinat d’opposants réfugiés à l’étranger. Cette fois, c’était au tour d'Égyptiens vivant à Toronto d’entendre leur ministre de l’Immigration suggérer d’égorger et de découper en morceaux les opposants réfugiés à l’étranger.

En octobre 2018, un terme est né: la khashoggisation. Cela fait référence à l’assassinat du célèbre journaliste saoudien Jamal Khashoggi et au démembrement de son corps. Ce crime barbare a été commis au consulat de son pays à Istanbul en Turquie par de proches collaborateurs du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman. Les Nations unies et la CIA ont imputé la responsabilité de ce crime politique à ce dernier. Plusieurs espéraient que le tollé suscité dans le monde par cette exécution effroyable allait dissuader les autres tyrans arabes de franchir le Rubicon. Mais, c'était sans compter avec la controversée ministre de l'immigration égyptienne.

La ministre de l’immigration Nabila Makram Ebeid Abd El Shaheed incite à la "khashoggisation" des opposants égyptiens réfugiés à l’étranger

Depuis son coup d’État du 3 juillet, Abdel Fattah El-Sissi n’a cessé de mener une campagne répressive sans merci contre ses opposants pour les faire plier et faire taire toute voix dissidente en Égypte. Il n'a épargné aucune sensibilité de l’opposition. Après les islamistes de la confrérie des Frères musulmans, c’était au tour des libéraux, de la gauche et des indépendants d’y goûter. Cette mécanique répressive s’est emballée et a fait de nouvelles victimes, cette fois parmi les membres de l’ancien régime de Hosni Moubarak et même parmi ses propres soutiens. Dans ce contexte politique étouffant, les différents espaces d’expression ont été verrouillés par l’appareil sécuritaire: parlement, partis politiques, syndicats, associations professionnelles, ONG, médias, etc.

Avec une société muselée, une poignée de partisans de la nouvelle dictature en place a transformé les émissions d’affaires publiques à la télévision en champ d’attaques répétées, systématiques et grossières contre plusieurs figures de l’opposition réfugiées à l’étranger. Parmi leurs cibles favorites, il y a un ancien candidat à une élection présidentielle, le libéral Ayman Nour, et des journalistes éminents qui animent des émissions quotidiennes d’affaires publiques très suivies en Égypte. Un des obligés de l’appareil sécuritaire d’Abdel Fattah El-Sissi est allé à l’antenne de son émission jusqu’à appeler à l’élimination physique des opposants réfugiés à l’étranger.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comme si ces incitations au meurtre à des heures de grande écoute n’étaient pas suffisantes, la ministre de l’Immigration, Nabila Makram Ebeid Abd El Shaheed (49 ans), n’a pas pu s’empêcher d’ajouter son eau à ce moulin.

Le 22 juillet, elle était à Toronto. Dans le cadre d’une tournée qui l’a également mené au Québec, elle s’est réunie avec des membres de la diaspora égyptienne.

Dans une vidéo de 30 secondes diffusée sur YouTube et vue au moment de la rédaction de cette chronique 20 188 fois, on entend la ministre de l’Immigration et ancienne diplomate déclarer depuis la Ville reine et métropole du Canada, à cette occasion et comme si de rien n’était, ce qui suit: "Si quelqu'un dit du mal de notre pays, on lui fait quoi? On coupe," tout en faisant le signe de sa main de trancher sa gorge. Fait troublant: ces propos ont déclenché l’hilarité de la salle, comme si elle venait de raconter une blague très drôle. En passant, les partisans de la dictature en place au Caire confondent l’opposition à ce régime avec la haine de l’Égypte, comme si ce pays pouvait se réduire à un seul homme.

La déclaration dangereuse de Mme Makram Ebeid a suscité un énorme tollé sur les réseaux sociaux. Pour tenter de sauver la face, son ministère a cru bon de publier, ce jeudi, sur son compte Twitter une longue déclaratio où la controversée ministre parle d’une "mauvaise interprétation" de propos ''sortis'' de leur contexte'' culturel (sic!) et se défend d'avoir des intentions violentes et même d'avoir visé des Égyptiens ''critiques,'' ''dissidents'' ou ''opposés'' au régime. Mais, ses propres propos et sa mimique dans la vidéo ci-dessus la trahissent et ne laissent aucune place à une quelconque "mauvaise interprétation" et encore moins au rétropédalage. Au lieu de cette tentative révisionniste désespérée, elle aurait mieux fait de se rétracter et de présenter ses excuses à tous ces Égyptiens visés par ses propos et mimique dangereux. Mais, c'est peut-être trop lui demander...

***

Dans un État de droit, les propos très dangereux de Nabila Makram Ebeid Abd El Shaheed pourraient lui valoir des poursuites au criminel pour incitation au meurtre. Au fond, si la ministre s’est permis de menacer de khashoggisation tout opposant égyptien réfugié à l’étranger, c’est peut-être parce qu’elle est persuadée qu’elle n’a rien à craindre devant la justice de son pays, une justice mise au pas par le régime Sissi. Mais, il reste que sa déclaration n’est pas à l’avantage de l'image du régime Sissi en Occident et que ses opposants n’hésiteront pas à s’en servir dans leur campagne de relations publiques.

25 juillet 2019



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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