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Le voile islamique à l'épreuve de l'accommodement raisonnable en Occident

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
En Occident, le voile islamique défraie la chronique quasi quotidiennement. C'est l'objet du déchaînement des passions. Il y a les pour et les contre. Chaque camp a ses propres arguments pour convaincre de la justesse de sa posture idéologique. 



Si le régime démocratique permet en principe aux femmes musulmanes de porter le voile comme partie intégrante de leurs libertés religieuses, l'exercice de ce droit doit être fait en fonction d'accommodements et de limites raisonnables clairement définies.

En Occident, les citoyens bénéficient en principe de l'exercice de leurs libertés et de leurs droits civils et politiques. La principale limite à un tel exercice n'est nulle autre que la règle du droit. Pour protéger les droits de la minorité de la «tyrannie de la majorité», le législateur a pris plusieurs dispositions, dont celle de la protection de ses libertés religieuses.

Des minorités religieuses dans des pays démocratiques

Les minorités musulmanes pieuses d'Occident bénéficient librement de cette disposition qui leur garantit notamment l'exercice serein de leur culte, la construction de leurs mosquées, le rassemblement de leurs fidèles, etc. D'ailleurs, de nombreux musulmans pieux, notamment des chiites de pays comme le Pakistan ou l'Arabie saoudite, avaient choisi l'Occident (et non d'autres pays musulmans) comme terre de refuge pour échapper à la persécution religieuse d'État ou de groupes religieux sectaires toujours à l'œuvre dans le pays d'origine.

Pour les milieux anticléricaux, l'apport démographique d'immigrants musulmans était au départ perçu comme un enrichissement culturel des sociétés occidentales et un renforcement du pluralisme religieux, affaiblissant au passage l'empire des Églises chrétiennes. Ils pensaient également que ces musulmans resteraient peu nombreux et sous contrôle idéologique de la part d'institutions sociales progressistes. D'ailleurs, plusieurs personnalités de gauche, notamment en Europe, avant de devenir des figures influentes aujourd'hui, avaient longtemps cultivé leur notoriété en se faisant passer pour des défenseurs des droits des minorités religieuses islamiques.

Mais à cause des bouleversements politiques majeurs touchant le monde islamique (révolution, guerres, guerres civiles, oppressions politique et sectaire…), de nombreux musulmans ont, à leur tour, pris le chemin de l'exil occidental. À ces exilés se sont ajoutés d'autres immigrants arrivés de leur propre chef.

En vivant en Occident, de nombreux musulmans pieux ont commencé, pour la première fois de leur vie, à s'épanouir religieusement. Le port du foulard islamique par les femmes fait partie des manifestations de cet exercice. Mais si au début ce symbole religieux passait quasiment inaperçu, des événements dramatiques touchant notamment les femmes musulmanes à la fois en Occident et au Moyen-Orient ont rendu le foulard plus visible que jamais dans l'espace public. Depuis, le foulard islamique n'a cessé de défrayer la chronique. Il est devenu le point de focalisation de regards suspicieux et l'objet par excellence de passions hostiles.

Comme le droit des femmes musulmanes pieuses à porter le foulard est en principe protégé par les différentes Chartes des droits et libertés des pays occidentaux, les acteurs qui lui sont hostiles se sentent piégés. Certains d'entre eux appellent de leurs vœux des révisions drastiques de ces chartes pour restreindre la portée de l'exercice de certaines libertés religieuses.

Où tracer la ligne de l'acceptable face au foulard islamique
Mis à part l'activisme forcené de certains leaders d'opinion et groupes racistes qui essayent de cacher leur islamophobie épidermique derrière le rideau de fumée d'un discours politiquement correct d'hostilité à l'islamisme (des acteurs demeurant encore minoritaires), les inquiétudes suscitées dans le reste de la population par la visibilité (jugée trop excessive par certains) du foulard islamique dans des sociétés largement laïcisées sont tout à fait légitimes. Donc, que faire de la place du foulard islamique dans l'espace public? Faut-il l'interdire purement et simplement? Comment le corps de la fonction publique devrait-il y réagir? Accepter en son sein des femmes voilées ou y être fermé? Et quelle devrait être la réaction face à lui au niveau des autres corps de l'État et du pouvoir politique: l'ouverture ou le rejet pur et simple? Autrement dit, où tracer la ligne de partage raisonnable?

Comme c'est le cas dans les autres sociétés occidentales, le Québec n'est pas une page blanche dans laquelle des groupes arrivant d'ailleurs rempliraient des cases blanches. Cette formation sociale est le fruit d'une longue évolution historique. Elle a ses propres codes, us et coutumes. L'histoire de sa relation tumultueuse avec une Église catholique omniprésente et omnipotente explique largement sa «frilosité» à l'égard des signes extérieurs religieux. Et c'est cette même mémoire «traumatique» qui explique la «violence» de sa rupture avec le catholicisme institutionnel et la force d'affirmation de sa laïcité. Mais cette laïcité n'a pas empêché la société québécoise de se montrer accueillante vis-à-vis de nombreuses immigrantes musulmanes voilées.

Comme formation démocratique et protectrice des libertés, dont celles religieuses, la société québécoise ne pourra pas interdire purement et simplement le seul foulard islamique (avant de faire le tri dans ses formes et coutures), sans perdre en même temps une part de son «âme», de ce qu'elle est et courir le risque inutile de s'aliéner sa population musulmane pieuse. Sans oublier l'altération de son image de marque (et celle du Canada) dans le monde islamique.

À cet effet, des propos de politiques de premier plan laissant entendre qu'«il faut interdire le [seul] voile» dans la fonction publique, car, disait-on, si «la croix ou la kippa juive ne sont pas des signes religieux ostentatoires [!?], le foulard islamique l'est», ces propos sont porteurs de plusieurs inconvénients inutiles. D'abord, ils ne sont pas de nature à calmer les esprits. S'ils peuvent faire plaisir aux tenants d'une laïcité militante et aux féministes de combat, ils peuvent jeter le trouble dans l'esprit des Québécoises musulmanes pieuses et alimenter leur anxiété. Elles qui sont déjà objet de discrimination à l'embauche à cause notamment de leur foulard.

Ensuite, ces propos dévient le débat du vrai enjeu social à savoir quelle place une société laïque et démocratique est prête à accorder aux manifestations extérieures de l'orthodoxie religieuse dans l'espace public. Un débat incontournable de nos jours. Enfin, ces prises de position focalisent le débat sur le foulard islamique, stigmatisant au passage celles qui le portent pour toutes sortes de raisons (voir «Ce que voile le voile islamique»), au lieu d'engager la bataille idéologique contre toute manifestation des tentations politiques de retour de la toute-puissance religieuse.

Au lieu d'une prise de position laïque dogmatique, la société québécoise (et occidentale) devrait faire le choix d'une laïcité ouverte. Ce type de laïcité «généreuse» est conforme à la culture politique québécoise. Elle est fondée sur des principes progressistes comme l'égalité entre les hommes et les femmes, et la tolérance à l'égard des manifestations du pluralisme religieux tant et aussi longtemps que celles-ci ne heurtent pas l'exercice des libertés et droits des autres citoyens croyants, agnostiques ou athées.

Pour faire le tri et tracer la limite au-delà de laquelle point d'accommodement raisonnable avec les signes religieux, notamment islamiques, on pourrait partir du principe cardinal que tout signe freinant le contact avec la société majoritaire (et donc l'intégration) est à proscrire. Cette formule pratique permettrait par exemple au gouvernement, d'une part, d'éviter d'avoir à engager dans la fonction publique des femmes portant certaines formes controversées du foulard islamique, comme la burka ou le nikab (voile intégrale ne laissant qu'une fente devant les yeux), et, d'autre part, de se séparer de celles qui, par hasard, décidaient, une fois engagée, de les arborer.
Les écoles publiques pourraient elles aussi se prévaloir de cette même limite raisonnable pour empêcher l'embauche ou se séparer de toute femme portant le nikab (ou la burka). Pour cause. Cette forme controversée du foulard islamique empêche toute interaction réelle et efficace entre l'enseignante en question et ses élèves. N'oublions pas que les enfants ont besoin de voir le visage de leur maîtresse, ses expressions et les articulations des mots pour mieux comprendre leur sens, chose impossible avec le nikab. Toujours au nom de cette limite raisonnable, le port, dans ce cas précis, de quelque foulard islamique que ce soit par de petites filles devrait être strictement interdit à l'école primaire. À ce très jeune âge, ce signe isolerait ces petites musulmanes de leurs camarades de classe et en ferait des candidates toutes désignées à la stigmatisation. Avec tout ce que cette situation pourrait engendrer comme frustration et traumatisme, inutilement.

Cette distinction entre des formes «acceptables» et controversées du foulard islamique pourrait représenter une limite raisonnable à même de guider les pas du gouvernement, de la justice et du système scolaire dans leur gestion de cette question délicate. Conformément au même principe d'ouverture à la société majoritaire.

C'est ce même bon sens de laïcité ouverte qui a guidé les pas de l'Assemblée nationale quand elle a adopté une motion unanime interdisant à la fois l'établissement au Québec des tribunaux islamiques d'arbitrage (2005) et le vote de femmes qui refuseraient de montrer leur visage au moment de l'exercice de ce droit démocratique fondamental (2008).

Dans le cas des musulmanes pieuses qui (tout en portant un foulard qui laisse paraître clairement les traits de leur visage) voudraient travailler dans la fonction publique), il faudrait faire la distinction au niveau des postes à allouer entre ceux qui sont à «forte» charge symbolique et les autres qui sont à «faible» charge symbolique. Les premiers sont ceux qui représentent l'autorité publique (juge, procureure, policière, militaire, etc.). Les seconds, des secteurs «désamorcés» comme l'éducation nationale (enseignement, direction d'école, etc.), l'institution hospitalière (médecin, infirmière...), etc.

Conformément à cette distinction entre champs à «forte» et «faible» charges symboliques, des musulmanes portant un foulard «acceptable» pourraient accéder aux seconds et non aux premiers. Comme le premier champ représente l'autorité de l'État et doit non seulement être neutre religieusement, mais également avoir l'apparence de neutralité, son personnel féminin (et/ou masculin) ne devrait porter aucun signe religieux distinctif.

En agissant ainsi, on permettrait l'intégration de la partie ouverte des femmes musulmanes pieuses dans la fonction publique, tout en envoyant un message à cette communauté religieuse (comme à d'autres) montrant la limite infranchissable à tout accommodement socialement acceptable vis-à-vis des signes religieux. Du coup, la société majoritaire éviterait d'être perçue comme hostile à l'islam comme religion.
*

Le foulard islamique est loin d'être un objet «banal». Il suscite toujours des inquiétudes légitimes. Pour éviter de s'engager sur des sentiers hasardeux et bancals, une laïcité ouverte permet à la fois l'affirmation des valeurs et principes fondamentaux de la modernité et de la démocratie et l'intégration de minorités religieuses ouvertes, sans tomber dans les travers de la laïcité pure et dure.


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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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