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Ce que voile le voile islamique

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Plus que tout autre signe religieux, le voile islamique est l'objet du «scandale» en Occident. Il ne laisse personne indifférent. Il déchaîne les passions. Mais contrairement à une représentation simpliste communément admise dans les sociétés occidentales, ce voile ne se réduit nullement à un signe de soumission des femmes musulmanes au diktat d'intégristes en mal de domination misogyne. Derrière ce foulard, il y a une vie bouillonnante et une diversité de stratégies et de raisons de son port ou de son rejet.



Tout comme c'est le cas en Occident, la question du port du voile islamique «déchire» les sociétés musulmanes. Y compris en Iran et en Arabie saoudite, là où les femmes sont obligées de se voiler. Dans les autres pays musulmans d'Afrique du nord, d'Afrique sub-saharienne, du Moyen-Orient, d'Asie centrale et d'Asie du Sud-Est asiatique, là où on a aménagé quelques espaces de liberté, les femmes ont l'opportunité de choisir de se voiler ou de demeurer dévoilées.

Pour «inciter» ces femmes à basculer d'un «camp» à l'autre, différents acteurs entrent en jeu. Avec chacun une stratégie plus ou moins bien définie. Ainsi, certains recourent à la stratégie de la terreur, aux intimidations, aux menaces, aux pressions familiales et sociales… pour que des femmes adoptent le voile. D'autres, se contentent purement et simplement d'un discours de culpabilisation des «fautives». De l'autre côté, on recourt à plusieurs types de pression, allant du dénigrement jusqu'à la chasse purement et simplement par les services d'un État comme la Tunisie à toutes celles qui le portent. Cette campagne fait partie d'une vaste «chasse à l'islamiste» lancée dans ce pays depuis plus de trente ans, au nom de la protection des acquis de la laïcité tunisienne d'une dite menace «intégriste». Un slogan qui cache mal l'impuissance de la dictature tunisienne à venir à bout de l'islamisme, seule force d'opposition qui puisse la menacer sérieusement.

Le déploiement de ces différentes stratégies relativement à la question du port du voile montre combien est variée l'offre à l'adresse des femmes dans le monde musulman et combien en même temps celles-ci demeurent sous forte pression de la part des uns et des autres.

Contrairement à une représentation simpliste communément admise dans les sociétés occidentales, le voile islamique ne se réduit nullement à un signe de soumission des femmes musulmanes au diktat d'intégristes en mal de domination misogyne. Pour s'en rendre compte, il suffit d'écouter les femmes qui le portent.

Derrière ce foulard, il y a donc une vie bouillonnante et une diversité de raisons de son port dans les pays musulmans. Parmi ces facteurs, il y a cinq raisons principales: la piété religieuse, le choix personnel, l'engagement politique, la solidarité internationale en temps de crise extrême et la contrainte sociale. On examine ici brièvement ces raisons.

1. Piété religieuse

De nombreuses musulmanes portent le voile par piété. Elles le considèrent comme un signe de soumission aux commandements de Dieu et non au diktat d'hommes misogynes. Pour elles, c'est le signe de leur humilité et de leur pudeur. Qu'on conteste au voile islamique son aspect de commandement religieux ou non ne changera rien à l'adhésion de ces femmes à ce signe religieux.

2. Choix personnel

D'autres femmes le portent par choix personnel, en toute liberté. On les trouve nombreuses, dans plusieurs pays musulmans, parmi les cadres supérieurs des secteurs public et privé, dans les universités, les professions libérales… Certaines d'entre elles militaient dans une autre vie dans des organisations sociales ou politiques de gauche. D'ailleurs, certains groupes islamistes en Égypte ou au Maroc notamment ont l'habitude d'exhiber, de temps en temps, à la face du public, leurs «prises» de valeur! Comme s'il s'agissait d'une preuve irréfutable de la justesse de leur voie.

La population féminine voilée compte également de nombreuses adolescentes. Pour certaines d'entre elles, le port du voile représente un signe d'affirmation individuelle face à leur milieu familial et social. Dans un pays laïc comme la France, plusieurs femmes jeunes ont commencé à le porter par réaction à la décision du gouvernement de le bannir dans les écoles secondaires. D'autres, comme les sœurs Lévy, sont encore allées plus loin dans ce processus d'affirmation individuelle. En plus de se convertir à l'islam, ces deux sœurs jumelles ont choisi de porter le voile, type maghrébin. Au grand étonnement de leur père, membre de la communauté juive, et d'une mère kabyle agnostique. Cette réaction peut être interprétée (si on exclut le caractère sincère de la conversion) notamment comme une manifestation de la réaction de révolte constatée durant la période d'adolescence. Reste à voir par la suite si cette décision se consolidera en avançant dans l'âge.

Dans de nombreuses sociétés musulmanes, le port du voile par une partie des jeunes femmes peut être interprété également comme une façon de «se distinguer» dans un environnement social de plus en plus occidentalisé. Pour s'en rendre compte, il suffit de se promener dans les rues d'Alger, de Casablanca, de Beyrouth… Là, où on voit le voile noyé dans un patchwork de costumes occidentalisés ou «autochtones».

D'autres femmes portent le voile comme un moyen de se protéger de l'insistance excessive de la gent masculine à leur faire la cour. Sous d'autres cieux, cette agressivité masculine typiquement méditerranéenne est assimilée à un harcèlement sexuel. Certains jeunes hommes associent le port du voile à la piété et au respect du code moral de la société. C'est pourquoi ils ont souvent tendance à laisser les femmes voilées tranquilles. Ce qui rend ces femmes assez sereines. Dans ce cas de figure, le port du voile ne traduit pas automatiquement une dévotion quelconque.

Mais il arrive dans plusieurs familles que de jeunes hommes tentent de convaincre leurs sœurs ou cousines d'y renoncer pour des raisons pragmatiques. À cet égard, n'oublions pas qu'en raison de la lutte de pouvoir engagée entre les régimes autocratiques arabes et les islamistes, plusieurs gouvernements deviennent de moins en moins tolérants à l'égard de tout signe «suspect» d'islamisme, le voile en tête. Rendus eux aussi nerveux aux signes sociaux de la montée de l'islamisme, plusieurs chefs d'entreprises privées arabes font le tri à l'entrée pour exclure des femmes voilées.

3. Engagement politique

Une partie des femmes qui portent le voile le font également par engagement politique. Elles militent dans des organisations politiques plus ou moins légales. On les trouve dans les instances dirigeantes de plusieurs partis islamistes du monde musulman. Plusieurs de ces partis ont instauré une forme de quotas féminins au sein de leur direction. Curieusement, la plupart des partis laïques traînent encore la patte dans ce domaine. Même s'ils prétendent être favorables aux femmes et à leurs droits, leur leadership résiste encore à la féminisation d'une partie de la direction politique.

Pour ces femmes voilées, le port du foulard fait partie d'une démarche réfléchie et globale. Elles se voient comme faisant partie et actrices d'une alternative politique et sociale à l'ordre en place dans la plupart des pays musulmans. À titre de membres à part entière d'un courant idéologique panislamique, ces femmes veulent contribuer à la fondation d'un ordre islamique dans cette vaste zone s'étendant du Maroc à l'extrême Ouest au sud des Philippines à l'extrême Est.

Ce projet suscite à raison les craintes des forces laïques, les féministes en tête. Elles craignent de payer à terme le prix fort de cette transformation globale. Dans cette inquiétude, elles sont jointes par de nombreux laïques occidentaux.

4. Solidarité internationale

En ce funeste mardi 11 septembre 2001, les Tours-Jumelles du World Trade Center à New York et un édifice du Pentagone sont frappés par des attentats terroristes. Suite à cet acte de guerre asymétrique, le président américain George W. Bush a lancé son insensée et combien destructrice «Guerre mondiale contre le terrorisme» jihadiste.

Avec ses victimes civiles afghanes (les «dommages collatéraux») qui n'arrêtaient pas de s'accumuler un peu plus chaque jour, cette guerre a fini par nourrir le feu de l'anti-américanisme dans l'ensemble du monde musulman. Et le langage messianique et martial du cowboy de la Maison-Blanche a fini par faire passer sa guerre en une guerre contre l'islam lui-même. Comme l'islamisme était en point de mire de la vaste campagne néoconservatrice et que la loi française contre lesdits «signes religieux ostentatoires» a laissé des traces, de nombreuses femmes musulmanes ont adopté le voile comme signe de protestation contre la croisade américaine et la loi française. C'est pourquoi, du jour au lendemain, les voiles ont fleuri dans plusieurs pays musulmans comme des champignons après une nuit pluvieuse. On est là encore dans une situation de stratégie personnelle.

5. Contrainte sociale et politique

Si des femmes portent le voile islamique par choix personnel, convictions religieuses, engagement politique ou solidarité internationale, d'autres le portent sous la contrainte familiale, sociale ou politique.

Dans des pays comme l'Arabie saoudite ou l'Iran, sans oublier l'Afghanistan des talibans, les femmes n'ont pas le choix. Elles doivent porter le voile. Et gare aux récalcitrantes! La police religieuse (ou des mœurs) y veille! Ces femmes se trouveraient aussitôt sous la coupe de l'oppression de l'État autoritaire. Ces régimes considèrent les femmes comme des gardiennes des valeurs traditionnelles de la société patriarcale. Et à ce titre, elles n'ont pas le choix. En plus d'être obligées de porter le voile, les Saoudiennes n'ont pas le droit de conduire leurs propres voitures. Une aberration qui n'a rien d'islamique. Et d'ailleurs l'Arabie est le seul pays musulman où une telle interdiction est en vigueur. Cela dit, parions qu'avec une crise économique grave, les familles saoudiennes, qui peuvent se permettre aujourd'hui encore de s'offrir les services de chauffeurs de voiture étrangers, se retrouveraient obligées de s'en passer, cédant ainsi le volant à leurs femmes. Rejoignant ainsi la «normalité» du reste du monde.

Comme l'Histoire a beaucoup de ruses dans son sac, l'imposition par les mollahs de Khomeiny du voile aux Iraniennes a eu un «effet pervers» (une conséquence inattendue initialement). Sur les traces de Kemal Atatürk, le père fondateur de la Turquie moderne, l'autocrate Mohamed Reza Pahlavi, shah d'Iran, considérait lui aussi le voile islamique comme quelque chose d'archaïque. D'où sa campagne musclée visant à forcer les Iraniennes à y renoncer! S'attirant au passage la colère des conservateurs de son pays et des mollahs de Qom, haut lieu du chiisme iranien. Les familles rurales avaient résisté à cette modernisation autoritaire. C'est dans ce contexte de fronde que de nombreuses familles iraniennes refusaient d'envoyer leurs filles étudier dans des écoles publiques, de crainte qu'elles ne soient forcées de se dévoiler.

Avec la révolution islamique de 1979, l'ayatollah Rohullah Khomeiny a mis en place un régime islamiste. Le port du voile était de rigueur. Si plusieurs femmes laïques étaient mécontentes de l'imposition de cette nouvelle mesure, les familles conservatrices, rassurées, quant à elles, sur la «bonne moralité» du nouveau régime et du système d'éducation publique, ont commencé à laisser leurs filles voilées fréquenter les écoles. En l'espace d'une génération, la révolution a métamorphosé le profil culturel de la société iranienne. Les femmes ont ainsi vu leur niveau d'éducation progresser de façon vertigineuse. Elles occupent dorénavant plusieurs bastions qui étaient naguère des forts masculins. Avec cet effet pervers de la révolution de 1979, les femmes sont devenues mieux outillées pour revendiquer plus de droits et de libertés.

De nombreuses musulmanes sont également soumises à de fortes pressions familiales et/ou sociales pour porter le voile. Ces pressions traduisent cette volonté patriarcale de contrôler le corps des femmes et leur sexualité. Dans ce contexte, le port du voile devient une expression de la soumission de la femme à la volonté de l'homme, qu'il soit père, frère ou mari.

*

Le voile islamique continue de «déchirer» les sociétés musulmanes. Les échos de ces débats sont arrivés jusqu'aux rivages de l'Occident. Derrière ce foulard se cachent de nombreuses stratégies et motivations à la base de son port ou de la lutte pour s'en émanciper.


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Il y a actuellement 1 réaction.

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Un texte objectif, ... Enfin !
par Luc DAVIN le 20 mai 2009

Merci pour la pertinence et l'objectivité de ce texte.  Il a notamment le mérite de rappeler le droit inialiénable de toute femme d'être entendue et de décider pour elle-même.  C'est tellement rare, de nos jours.  Ce texte mériterait vraiment de servir de base de départ à la réflexion sur comment nous regardons les différences qui nous entourent;  sommes-nous prêts à les accueillir en terme de richesses qui méritent d'être partagées ?  Le chemin reste long et difficile !!

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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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