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Le voile islamique et la guerre culturelle mondiale

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
Une guerre culturelle fait actuellement rage dans le monde. Elle n'épargne ni l'Occident, ni le monde musulman. L'enjeu de cet affrontement n'est nul autre que le voile islamique. Cette guerre culturelle froide se nourrit de plusieurs «petites» «guerres» localisées.



Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et la «guerre mondiale contre le terrorisme» (une aberration dangereuse) déclenchée juste après par l'administration de George W. Bush ont jeté du trouble sur des relations islamo-occidentales déjà malmenées. Dans ce nouveau contexte international tendu, le voile islamique est devenu un des enjeux de fixation de cette guerre culturelle froide.

L'examen de ces deux champs de la guerre culturelle froide doit garder à l'esprit trois aspects touchant le voile islamique. La dimension religieuse, la dimension de la tradition et la dimension idéologique.

I. Le champ de bataille islamique et les trois dimensions de la question du voile

1. La dimension religieuse

Elle enflamme les esprits et fait couler beaucoup d'encre en Occident comme dans le monde musulman. Les uns disent que le voile est une obligation religieuse, les autres lui dénient un tel titre. Sans entrer dans la polémique, mentionnons simplement que trois versets coraniques lui sont consacrés. De plus, un fait historique: les femmes du Prophète Mohamed et celles de la première communauté musulmane de Médine étaient à un moment donné invitées à le mettre. Pour s'en rendre compte et clore un débat qui n'a que trop durer relativement à cette question, il suffit de consulter le Coran (pour les versets en question) et les historiens des trois premiers siècles de l'islam, dont Ibn Hicham, auteur d'une biographie classique de Mohamed.

2. La dimension de la tradition

Si le voile est présent dans toutes les sociétés islamiques, sa forme, sa couleur, ses motifs… diffèrent d'un pays ou d'une région à une autre. Si les femmes afghanes traditionalistes arborent la burka, celles iraniennes le tchador, celles d'Arabie le nikab (un voile intégral) et celles de nombreuses autres sociétés islamiques, dont le Maghreb, la Syrie, l'Irak, le Pakistan ou l'Indonésie, le foulard couvrant les cheveux mais laissant le visage et les mains découverts. Les femmes qui le portent peuvent être analphabètes ou diplômées des grandes universités islamiques ou occidentales. Elles peuvent le porter en fidélité à la tradition sociale et comme marqueur identitaire.

3. La dimension idéologique

Avec les mouvements islamistes, le foulard cesse d'être seulement un élément de la tradition religieuse locale et devient un symbole d'appartenance politique et/ou d'opposition aux régimes en place. Cette «récupération» fonctionne comme outil de démarcation de frontières invisibles entre les islamistes et les non islamistes. Mais en couvrant «leurs» militantes, ces islamistes n'innovent nullement par rapport à l'idéologie patriarcale méditerranéenne et bédouine.

Si ces militantes choisissent le voile comme marqueur d'appartenance politique ou idéologique, d'autres, libérales, de gauche et d'extrême gauche, s'affirmant comme laïques, le rejettent catégoriquement. Elles le considèrent comme symbole de la volonté masculine de soumettre les femmes à son empire. Elles assimilent le voile à la tradition et au retard par rapport à l'Occident.

Plus ces femmes étaient soumises à une forte pression de la part des islamistes radicaux pour les contraindre à se voiler, plus était leur répulsion à son égard. On a vu cette réaction épidémique durant les années 1980-90 dans des pays comme l'Algérie ou la Tunisie. Dans ce dernier pays, le camp laïc au pouvoir a lancé une chasse contre tout personnel et symbole islamistes. En désespoir de cause, de nombreuses laïques militantes de différents pays ont quitté leur terre natale pour l'Occident. Mais combien était leur surprise (et horreur) quand elles se sont rendu compte de la présence de ce symbole honni dans leur nouvelle terre d'accueil. D'où leur forte mobilisation. Elles y ont trouvé de nombreux alliés dans différents milieux: de gauche, néoconservateurs, féministes… Contribuant ainsi à alimenter le moulin de la guerre culturelle froide.

Dans plusieurs pays musulmans, les femmes de ces deux courants islamiste et libéral (au sens américain) s'affrontent sur les colonnes des journaux et magasines quand elles ne le font pas lors de manifestations de démonstration de forces.

Entre ces militantes islamistes et libérales, il y a d'autres femmes, plus nombreuses et dont le choix de ne pas porter le voile s'explique non par des considérations idéologiques, mais tout simplement par des considérations pratiques, tout en se considérant pleinement musulmanes. Cette diversité féminine est vécue dans les pays où il y a une marge de liberté. Dans les autres, elles se trouvent obligées de porter un voile.

II. Le champ de bataille occidental et le voile islamique

Avec Karl Marx, Friedrich Nietzsche et Sigmund Freud, l'Occident s'était habitué à l'idée de la mort de Dieu. Ses élites intellectuelles étaient désenchantées. Dans le monde musulman, en revanche, Dieu n'a jamais cessé d'exister. Il était toujours là. Il arrivait même à des communistes, par une de ces ruses de l'Histoire, de se tourner vers lui aux moments les plus difficiles de leur existence. L’Orient est riche de ce type d’anecdotes.

Avec des événements historiques marquants comme la révolution islamique en Iran, l'Occident a vu des ayatollahs enturbannés soulever des foules immenses et triompher d'une des dictatures les plus puissantes et les plus sanguinaires du Moyen-Orient. Un événement qui a ouvert la voie à la déferlante islamiste dans l'ensemble du monde musulman, au grand dam des courants laïques. C'était de nouveau l'irruption fracassante du religieux dans la conscience occidentale. Le retour du refoulé religieux.

Dans un pays occidental comme la France, le port du voile islamique apparaît comme une «provocation» pour la laïcité militante, «religion» civile de l'État. D'où son interdiction dans les écoles, suite aux recommandations de la commission de Bernard Stasi sur l’application du principe de laïcité dans la République. Après une forte mobilisation hostile à la nouvelle loi française, les défenseurs du foulard islamique se sont rendu compte que c'était peine perdue. Et ils ont «lâché» prise. Peut-être pour un moment.

Dans d'autres pays comme le Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, la Suède ou le Danemark, où il s'agit plus de sécularité que de laïcité militante à la française, le rapport au port du voile islamique a évolué. De l'indifférence des débuts, l'opinion publique est en train de passer à une hostilité plus ou moins franche. Ce développement majeur est lié à deux facteurs importants. Le premier concerne la situation politique et sociale explosive dans le monde musulman, réservoir d'une partie des immigrants; le second, l'histoire des relations au religieux en Occident.

Les images provenant de pays musulmans où la violence fait rage alimentent la peur des Occidentaux de voir leurs immigrants musulmans «importer» dans leurs «bagages» les conflits de leurs pays d'origine. Les mauvais traitements infligés aux femmes dans ces pays et les images de femmes lapidées pour adultère ne sont pas de nature à rassurer l'opinion publique occidentale. Celle-ci s'inquiète également de voir ces immigrants rejeter les us et coutumes de leur nouvelle terre d'accueil. Les féministes craignent que ces musulmans tentent de reproduire le modèle social conservateur de leurs pays d'origine.

Les manœuvres de groupes musulmans ultraconservateurs visant, entre autres, à rendre acceptable la charia (loi islamique) dans une province canadienne comme l'Ontario, au moment où était engagé la révision de la loi ontarienne sur l'arbitrage des disputes familiales (2004-05), tout comme l'excision de petites africaines noires et les crimes d'honneur en Allemagne, en Suède et aux Pays-Bas, deux types de crime qui n'ont rien d'islamique, ne sont pas de nature à calmer les inquiétudes de l'opinion publique occidentale et des féministes en particulier. Et pour cause. D'où l'hostilité de plus en plus affirmée au symbole par excellence de l'objet de peur: le voile islamique.

Mais cette hostilité au foulard islamique n'est en fait que le voile qui masque un malaise social profond qu'on retrouve surtout dans des sociétés qui avaient rompu brutalement avec leur héritage catholique, comme au Québec. Après avoir été écrasés sous le poids d'un pouvoir ecclésiastique omniprésent et omnipotent, la plupart des Québécois ont, avec la Révolution tranquille, rejeté leur héritage religieux. Développant au passage une hostilité viscérale à tout symbole religieux. En raison du traumatisme sous l'empire de l'Église catholique, régime perçu par les laïques comme système oppresseur des libertés et des femmes, on en est arrivé à penser que ce qui se passe dans le monde musulman ne peut être que semblable à ce qui se passait sous le règne ecclésiastique. Avec ce télescopage, les musulmanes voilées ont l'impression de payer le prix d'un combat d'arrière-garde. Mais ce sentiment d'hostilité/malaise se retrouve plus chez les baby-boomers occidentaux que chez les générations plus jeunes.

*

Le voile islamique n'est pas qu'un bout de tissu. Trois dimensions y sont rattachées. Il est l'enjeu d'une guerre culturelle mondiale entre les partisans et les adversaires de son port. Il dévoile plus qu'il ne voile.


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Chronique
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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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