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L'Occident, une chance pour l'avenir de l'Islam

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®
L'Occident est une chance pour les musulmans. C'est en son sein que se joue une partie importante de l'avenir même de l'islam. On pourra nous réciter le long chapelet des «péchés» de l'Occident. 



Les croisades, le colonialisme, l'impérialisme, le racisme, le soutien aux régimes despotiques du monde islamique, la chasse aux courants de gauche dans le monde arabo-musulman, l'appui et/ou l'alliance de fait avec les islamistes et leurs courants radicaux au nom de la lutte commune contre le communisme, etc. J'en conviens. Ce sont des faits établis et bien documentés.

Mais à trop ressasser les événements douloureux du passé ainsi que le passif occidental, on s'empêche de jouir pleinement des bienfaits du présent et on court le risque de ne pas réfléchir à l'avenir et à ses opportunités.

Une chose est sûre: les impairs occidentaux du passé n'ont pas empêché des centaines de milliers de musulmans d'Afrique et d'Asie de prendre le chemin de l'Occident à la recherche d'une vie meilleure ou d'une existence plus sécuritaire. Si plusieurs ont embrassé le pari de l'Occident pour des raisons économiques, d'autres l'ont fait pour fuir la tyrannie, l'intolérance ou l'oppression sévissant sur les rives musulmanes. Ces derniers faisaient partie de l'élite de leur pays.

Pour ces derniers, le choix de l'Occident n'était pas le fruit du hasard. Il s'imposait de lui-même comme une évidence. C'est une terre féconde où fleurissent la liberté individuelle et la tolérance religieuse depuis de nombreux siècles. Alors que plusieurs contrées du monde islamique contemporain croulent, de plus en plus, sous l'imposant poids conjugué de l'autoritarisme politique, de l'intolérance religieuse et de l'oppression sociale. Un contre-modèle de l'Occident.

En choisissant l'Occident, et non la Chine ou la Russie par exemple, comme nouvelle terre d'accueil et de refuge, ces musulmans montrent, même involontairement, la place à part qu'occupe cette contrée dans les esprits du reste du monde.

En vivant dans des sociétés libérales et démocratiques, en Europe, en Amérique, en Australie ou en Nouvelle-Zélande, des sociétés qui valorisent à raison les valeurs de liberté individuelle, d'égalité entre les hommes et les femmes, de progrès et de tolérance religieuse, les musulmans ne peuvent que confronter cette nouvelle expérience individuelle et/ou communautaire à leur expérience passée dans leurs pays d'origine. Des pays variés et très divers. Des pays, qui bien qu'ayant l'islam comme religion partagée, ont différentes cultures spécifiques, fruit notamment de la diversité de leurs parcours et expériences historiques. C'est pourquoi, à titre d'exemple, la façon de vivre l'islam au Pakistan ou en Arabie Saoudite est différente de la manière marocaine ou égyptienne.

En choisissant de vivre en Occident, l'expérience humaine des musulmans s'enrichit de nouveaux apports culturels. Plus important encore, ils se trouvent pour la première fois de leur vie dans un contexte social de liberté politique. Un privilège inestimable pour toute personne issue d'un pays dirigé par un régime autocratique. Ils savent qu'ils ne courent aucun risque de la part de leur nouvel État s'ils veulent exprimer librement des opinions politiques dans leur nouvelle terre d'accueil.

Pour ceux issus d'une minorité religieuse sujette à la pression d'un pouvoir politique oppresseur et cynique ou d'un mouvement politico-religieux sectaire, ils jouissent pour la première fois de leur existence des bienfaits de la tolérance religieuse occidentale. Ils peuvent ainsi exercer leur culte en toute liberté, sans craindre le courroux d'un quelconque illuminé, encore moins la vindicte populaire.

Les femmes musulmanes font également partie des groupes sociaux qui profitent de la nouvelle expérience occidentale. Celles d'entre elles qui ressentaient dans leur pays d'origine la pression sociale les tenailler ne pourront qu'apprécier le bien que la liberté leur offre.

En vivant en Occident, ces différents groupes sociaux jouissent des bienfaits de la liberté. Ce régime crée le contexte psychologique nécessaire à toute réflexion féconde sur soi, son devenir et sur le rapport à l'«Autre». En confrontant pacifiquement ce «Autre» occidental, les musulmans «de souche» peuvent être amenés à prendre conscience de la diversité des expériences humaines et de l'historicité de leur expérience islamique et donc de sa relativité. Également, les échanges avec d'autres communautés musulmanes leur montrent que l'Islam réel est divers et non un. Ce qui permet de renforcer encore plus cette nouvelle prise de conscience de la relativité culturelle.

L'émergence de cette nouvelle conception du soi et de sa place réelle dans le monde devrait nécessairement s'accompagner chez une bonne partie au moins des musulmans de la révision de leurs conceptions islamiques d'«origine». Cette entreprise intellectuelle complexe pourrait être facilitée grâce notamment à l'apport d'un élément central de la pensée juridique islamique. Il s'agit de l'ijtihad, c'est-à-dire un effort d'interprétation des règles de l'islam pour permettre aux musulmans de s'adapter, sans traumatisme ou indignation excessive, aux défis du monde moderne. Car comme il se présente lui-même, l'islam est, à la base, une religion de simplicité et non de complications inutiles.

Armés de cet outil philosophique et vivant dans une société libre et démocratique, les intellectuels musulmans pourraient entamer réellement l'entreprise nécessaire de révision des injonctions, entre autres, sociales de leur religion. Conduite en toute liberté et sans pression de groupes laïques militants ou religieux sectaires, cet effort pourrait ouvrir le débat à propos des questions litigieuses touchant l'islam non comme système de croyances métaphysiques et transcendantales, mais comme une manière de vivre en société. Cet effort novateur devrait concerner à la fois ceux qui sont restés fidèles à la tradition religieuse et ceux qui sont en rupture avec elle. En toute égalité.

En mobilisant l'esprit, au lieu de la lettre, de l'islam, ces intellectuels seraient à même de faciliter psychologiquement et intellectuellement la mutation historique tant attendue de ce système de références. Une fois acceptée, cette mutation permettrait de «digérer» des changements d'importance au niveau, entre autres, de la question des droits des femmes, de la question des minorités religieuses et ethniques, de la question des relations avec l'«Autre», etc. Étant eux-mêmes de tradition culturelle islamique, ces acteurs jouiront d'entrée de jeu, aux yeux de leur public musulman, de plus de légitimité que quiconque arrivant de l'extérieur de ce public.

Entamer cet aggiornamento nécessaire de l'islam n'est pas chose aisée. Il suppose un certain nombre de préalables, dont le courage de s'y engager en toute franchise du côté des musulmans et l'accompagnement intelligent de cette entreprise intellectuelle de la part d'un Occident «généreux» et patient. Comme cette entreprise ne pourrait être, pour le moment, engagée en toute liberté à l'intérieur du monde islamique, le rôle de l'Occident comme théâtre et accompagnateur de cette démarche devient primordial, D'ailleurs, c'est une nécessité non seulement pour l'avenir du monde musulman, mais également pour l'Occident et l'avenir de ses relations avec ses propres musulmans et avec le monde islamique. Dans ce sens, on pourrait dire que c'est une chance pour les musulmans que l'Occident libéral existe.

*

L'Occident est, comme nous venons de le voir, une chance pour l'avenir des musulmans et de l'islam. Tout en permettant l'enrichissement de leur expérience individuelle, l'Occident pourrait accompagner l'entreprise de modernisation de l'Islam.


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Il y a actuellement 1 réaction.

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Quel enthousiasme pour l'Occident!
par Arnulf le 24 mai 2013


A te lire on dirait le paradis sur terre.
Sur la question de la tolérance je serai plus nuancée, notamment en ce qui conserne la religion dans la société.

Cependant certainement que l'Occident peut être- encore - un espace de liberté intellectuelle dans lequel peuvent s'effectuer la relecture du Coran et son interprétation au regard de l'Histoire et de la philologie et des autres sciences humaines . 
Ce serait  interessant de savoir comment des institutions comme l' IISMM (Institut d'Etudes de l'Islam et des sociétés du Monde Musulman rattaché à l'EHESS) ou l'IMA collaborent -ou pas-  avec l'université  Al Azhar au Caire qui défend un Etat laïc contre les Frères Musulmans...

L'Europe où je vis est pour le moment un modèle d'équilibre entre  justice sociale  et libertés publiques, mais pour combien de temps encore? L'Europe -forteresse vieillissante cedera-t-elle un jour la place en terme de démocratie et de niveau intellectuel et scientifique au Monde Arabe-majoritairement musulman - où 35% de la population a moins de 15 ans?
En tous les cas j'espère que cette civilisation que nous avons heritée des grecs et  des musulmans et que nous avons entretenue et améliorée continuera à se diffuser se  transmettre et s'améliorer sur les autres rives de la Mediterranée... 

 



 

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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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