Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Islam et Occident : de nouvelles guerres de religion ?

Irène Johnson a été professeur de littérature au Collège du Vieux-Montréal, elle s'intéresse actuellement aux approches psychanalytiques de la littérature et à George Sand.
GPO.
Le philosophe Yves Charles Zarka veut penser la tolérance dans le monde contemporain où, selon lui, se développent de nouvelles guerres de religion. L'ennemi avancerait masqué en utilisant les armes de la tolérance pour combattre la tolérance. L'auteur de Difficile tolérance et sa collaboratrice Cynthia Fleury travaillent et vivent en France où la massive immigration arabo-musulmane crée des tensions particulièrement vives au sein de la société civile.

Le principal mérite et le grand intérêt de Difficile tolérance1 tiennent à la rigueur de sa réflexion sur le développement historique et les fondements philosophiques de la notion classique de tolérance. Yves Charles Zarka y prend appui pour en élaborer une nouvelle conception : un concept juridico-politique qu'il nomme « structure-tolérance » où il propose que le droit à la différence soit inscrit comme droit du citoyen dans la constitution des démocraties. L'État neutre et défenseur des libertés individuelles pourrait ainsi se donner les moyens de trouver des voies de solution aux tensions interethniques qui en inquiètent plus d'un actuellement. Cette vision de la tolérance écarte toute volonté d'y voir une vertu, une attitude de permissivité ou une certaine faiblesse devant les pressions de l'autre. C'est au contraire une volonté d'appliquer de façon ferme les principes de la démocratie pour arriver à entraver le développement d'un « choc des civilisations »2.

Ce traité sur la tolérance, qui occupe la plus grande partie de l'ouvrage, est suivi d'une réflexion critique de Cynthia Fleury qui porte sur les rapports entre l'Occident et l'Islam. Difficile tolérance se termine ensuite par un entretien entre les deux auteurs qui reprennent les principaux éléments de leur réflexion pour évaluer avec le lecteur l'applicabilité du concept de « structure-tolérance » dans le contexte de la France actuelle et, de façon moins spécifique, dans les autres démocraties constitutionnelles.

Dans son essai, « La crise contemporaine de la tolérance : Islam ou Occident », qui constitue la deuxième partie de Difficile tolérance, Cynthia Fleury s'engage dans la tâche d'interroger la tradition arabo-musulmane sur la notion de tolérance. Elle se livre donc, dans cette perspective, à un travail de déconstruction idéologique de certaines croyances islamistes.

Cynthia Fleury affirme que l'Islam n'a pas pu penser la tolérance alors que dès l'Hégire3 les pays arabo-musulmans se trouvaient dans une situation plurireligieuse voisine de celle de l'Europe au moment des guerres de religion. L'altérité ne peut pas exister pour l'Islam qui pense plutôt en termes de territoires, de domaines, de maisons : 1. la maison du frère, c'est-à-dire du même, dâr al islam, on y retrouve la famille, le clan, la tribu et 2. la maison de l'ennemi, dâr al harb, la maison de celui qui ne fait pas partie de dâr al islam. Le devoir de défendre ce domaine contre celui qui n'en fait pas partie c'est le jihad.

Bien que [la] distinction des dâr ne se trouve littéralement ni dans le Coran ni dans la Sunna, elle demeure « indiscutée pendant de longs siècles » et la fracture qu'elle sous-entend fonde les scissions politiques et culturelles que l'on connaît4.

[…] tant que les dénominations de dâr al islam et de dâr al harb prévalent, l'éternité du jihad est obligatoire et la « guerre permanente » lui est indissociable5.
Cynthia Fleury considère par ailleurs que la dhimmitude souvent évoquée comme étant la forme qu'a pu prendre la tolérance chez les musulmans ne correspond aucunement à ce que l'Occident entend par tolérance. Le statut de dhimmî a été aboli en 1839 par un décret impérial ottoman, l'édit de Gülhane, mais il a perduré au-delà de cette date de façon officieuse. L'étranger, le vaincu, qui vivait dans le monde musulman d'avant 1839 était « protégé » par son statut de dhimmî. Ses vêtements et le type d'impôt qu'il devait payer le distinguaient du reste de la communauté. Protégé ou persécuté, ce qui semble certain c'est qu'il n'avait pas un statut de « citoyen » à part entière. Le dhimmî n'était pas un frère, mais il ne pouvait pas non plus être un ami parce que dans la perspective islamiste Dieu seul est l'ami. Dans ce contexte idéologique de l'Islam, la séparation des sphères privée et publique, du religieux et du politique ne peut pas non plus avoir lieu.

L'auteur de « La crise contemporaine de la tolérance » précise qu'aucune religion n'est par essence tolérante, mais que l'Islam, historiquement et pour des raisons idéologiques, n'a pas pu penser la tolérance. Après avoir voulu, dans son essai, mettre à l'épreuve le concept juridico-politique de « structure-tolérance », elle se joint à Yves Charles Zarka pour échanger sur « l'applicabilité » de ce nouveau concept. Les deux auteurs tiennent des propos inquiets sur les perspectives de résolution des tensions actuelles entre l'Occident et l'Islam, celles qui ont cours en France plus particulièrement. Mais tout en réaffirmant avec vigueur les valeurs et les principes de la démocratie, cet entretien est aussi une occasion de prendre position contre une certaine tendance actuelle à la négociation et au compromis au sein de pays régis par une constitution libérale.


Structure-tolérance

La structure-tolérance, ce dispositif politico-juridique proposé à titre d'amendement éventuel de la constitution des démocraties occidentales, est composée de deux strates : l'actuel « monde déchiré »6 et la « reconnaissance sans réconciliation »7.

Charles Zarka considère que le monde dans lequel nous vivons est un « monde déchiré ». « L'idée d'un destin commun s'est pulvérisée pour céder la place, en deçà de ce que l'on a appelé, à tort ou à raison, le choc des civilisations, à l'émergence d'une multitude de peuples dotés d'histoires particulières, c'est-à-dire d'une pluralité de sujets historiques en conflits, sans destination et sans horizon communs. »8 Cette nouvelle configuration du monde met par ailleurs à mal l'État-nation. « C'est parce que l'idée traditionnelle de communauté nationale n'est plus vraiment ou suffisamment opératoire que la structure tolérance doit fournir le moyen de penser l'unité et la coexistence en d'autres termes. »9.

La « reconnaissance sans réconciliation » est une tâche fixée à la structure tolérance. Il s'agit d'une reconnaissance minimale de l'autre, de son existence, de son droit d'exister. Ce droit découle de l'égale dignité humaine, la valeur fondatrice des démocraties libérales. Elle présuppose la neutralité de l'État et la laïcité qui lui est inhérente : l'État ne défend aucune autre valeur que celle de la dignité humaine dont découlent les droits libertés, il ne défend aucune valeur religieuse, culturelle ou autre.

Dans sa volonté de défendre le droit à la différence et d'inscrire ce droit dans la structure tolérance, Zarka pense à ce droit pour des sujets individuels et non pas des sujets collectifs. Un droit qui peut, cependant, avoir de façon indirecte des effets collectifs. Mais ce qu'il prône c'est un choix éclairé. Il veut que le sujet individuel d'une démocratie puisse choisir librement des valeurs religieuses, culturelles qui lui viennent de son héritage personnel ou qu'il puisse, s'il le souhaite, rompre, toujours en connaissance de cause, avec certaines ou toutes les valeurs héritées de son passé. Le rôle de l'État serait de soutenir ces choix éclairés en favorisant l'éducation et l'instruction. Il donne l'exemple d'un cours d'histoire profane des religions actuellement offert en France. Il envisage donc un citoyen qui se construit lui-même à travers des choix et des refus libres.

Yves Charles Zarka défend le droit à la différence tout en se démarquant du communautarisme et des droits collectifs. Le sujet de l'État démocratique est un sujet individuel et non pas un sujet collectif. Dans sa réflexion sur cette question, le philosophe prend quelques distances avec deux auteurs canadiens qui ont écrit sur le multiculturalisme : Kymlicka et Charles Taylor qui, dans leur travail de réflexion, s'éloignent de la notion de droits de l'homme au profit des droits collectifs.


Occident et tolérance

Difficile tolérance affirme qu'en Occident les deux piliers de cette notion sont l'altérité, c'est-à-dire la reconnaissance de l'autre, et la séparation du religieux et du politique. Un peu plus de deux siècles séparent les guerres de religion de la Déclaration des droits de l'homme. Pendant ce long laps de temps c'est petit à petit que se sont faites les découvertes qui fondent le nouvel espace politique de 1789.


Découverte de l'altérité

Au XVIe siècle, l'Occident découvre l'altérité de façon interne et externe. Les guerres de religion imposent la prise de conscience de l'existence de l'autre au sein de la communauté, c'est-à-dire l'existence de celui qui ne partage pas les mêmes croyances religieuses. À la même époque, la découverte des Amériques entraîne la prise de conscience de l'existence d'autres ethnies, d'autres langues, d'autres cultures. La découverte de l'altérité entraînera ensuite, et plus particulièrement à l'époque des Lumières, le développement de la notion de tolérance et la nécessaire séparation des pouvoirs religieux et politique. L'admission de l'altérité présuppose la reconnaissance de la dignité humaine et celle de la liberté de conscience. La séparation du privé et du public et la neutralité de l'État en découlent. Ce sont là des présupposés des droits fondamentaux de la Déclaration des droits de l'homme de 1789 (liberté de pensée, liberté d'expression, liberté de religion,…) qui sont des droits dits naturels dans la mesure où ils sont premiers, dans le sens où il ne sont précédés par rien d'autre que la dignité humaine commune à tous les êtres humains quelle que soit la valeur individuelle de chacun, ses mérites et ses torts.


Liberté de conscience, dignité humaine et neutralité de l'État

C'est au XVIIe siècle que se dégage du débat entre Bayle et Bossuet la notion de liberté de conscience. Pierre Bayle considère qu'on ne peut pas forcer quelqu'un à croire et qu'on ne peut pas non plus l'obliger à abandonner ses croyances ; la foi, la conviction de chacun ne peut être que vraie pour lui-même, elle doit donc être respectée. Forcer quelqu'un à abandonner ce qu'il croit c'est le forcer à se trahir lui-même. Le fondement de la conception de la liberté de conscience de l'individu chez Bayle est cependant encore marqué par une certaine vision théologique : l'individu et son libre arbitre sont la création de Dieu.

Plus tard, au XVIIIe siècle avec Kant, l'être humain deviendra une fin en soi. La notion de liberté de conscience prépare le terrain au développement de la dignité humaine comme valeur fondamentale : les droits-libertés de l'individu en découlent. La notion moderne et positive de la tolérance donne cependant à l'État un « droit négatif » sur la religion, ce droit politique est le droit « de préserver la communauté politique visible de toute influence pouvant être préjudiciable à la tranquillité publique qui émanerait de docteurs, professant publiquement, le droit par conséquent de ne pas laisser mettre en péril la concorde civile, soit par des querelles intestines, soit par le conflit des différentes églises entre elles, ce qui constitue donc un droit de police »10. L'État moderne neutre qui a pour mission de protéger les droits-libertés des citoyens, dont le droit de religion, a aussi le devoir d'intervenir par la contrainte si l'espace public est troublé par ce qui appartient à la sphère du privé.

Dans Difficile Tolérance, le traité sur la tolérance de Yves Charles Zarka est systématique, convaincant et de nature à permettre au lecteur de bien saisir les enjeux de la démocratie. De ne peut-être pas les oublier. On nous les remet vigoureusement en tête. Mais le sujet est difficile. La proposition de structure tolérance est stimulante alors que la question du droit à la différence et celle de la construction individuelle dans la liberté éclairée séduisent. Il n'est cependant pas facile de faire taire toutes les questions-réticences qui surgissent au cours de la lecture. On ne s'ennuie pas, mais on est ébranlé, on s'interroge. C'est bon signe. Il faut cependant se donner le temps de mûrir les réflexions qui interpellent solidement le lecteur.

Le travail de déconstruction idéologique de l'Islam par Cynthia Fleury conduit au pessimisme le plus absolu : l'altérité et la tolérance y sont déclarées impensables. Il devient alors impossible de compter sur le concept de structure-tolérance et sur la liberté éclairée qui lui est inhérente pour accueillir, au sein des démocraties occidentales, les communautés musulmanes issues de l'émigration récente. Les présupposés idéologiques de l'Islam, qui interdit par définition la laïcité de l'État, rendent inopérante cette proposition de dispositif d'accueil de tous à titre de citoyens individuellement libres. Nous ne pouvons que souhaiter avec les auteurs de Difficile tolérance « que l'Islam lui-même soit pris par le vent de la liberté et entre en phase critique. »11 Les processus historiques sont lents. Nous devons le reconnaître avec humilité.


Yves Charles Zarka est directeur de recherche au CNRS. Il enseigne la philosophie politique moderne et contemporaine et dirige la revue Cités au PUF. Il a publié la somme sur Les fondements philosophiques de la tolérance (3 vol. PUF, 2002). Cynthia Fleury poursuit ses recherches au Centre d'Histoire de la Philosophie moderne du CNRS et collabore à la revue Cités. Elle a publié Dialoguer avec l'Orient (PUF, 2003).


1 Guy Debord, « La société du spectacle », Paris, Gallimard, coll. Folio no. 2788, 1996. Véritables « brûlots », les thèses et analyses de Debord méritent pourtant bien notre attention.

2 Une allusion à la thèse de Samuel Huntington, The Clash of Civilization and the Remaking of World Order, Simon & Schuster, New York, 1996.

3 Ère des musulmans dont la première date est l'émigration de Mahomet de La Mecque à Médine en 622 de l'ère chrétienne.

4 Ibid., « La crise contemporaine de la tolérance », p. 193

5 Ibid., p. 194

6 Ibid., « Un monde déchiré », chap. 3, p. 33-38.

7 Ibid., « Reconnaissance sans réconciliation », chap. 4, p. 39-50

8 Ibid., p. 37.

9 Ibid., « Critique de la communauté », chap. 28, p. 166.

10 Yves Charles Zarka, ibid., chap. 8 « La neutralité de l'État », p. 68 cite Kant, Métaphysique des mœurs, I. Doctrine du droit, trad. fr. Joëlle Masson, in Œuvres philosophiques, t. III, Paris, Gallimard (coll. « La Pléiade »), 1986, p.596.

11 Ibid., « De l'applicabilité de la structure-tolérance », p. 230.


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter