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Maroc: Solution technocratique et régénérescence du système makhzénien

par
docteur en science politique ( lauréat de l'Université Paris I-Panthéon Sorbonne)

Avec l’arrivée du monarque Mohamed VI au pouvoir un nouveau style royal voit le jour sous forme d’une politique réformatrice. Cette dernière a pour corollaire la promotion d’une «solution technocratique» qui est censée faire de la technocratie le dispositif de ce nouveau style royal. Le type de pouvoir, qui se reconstruit, va s’expliquer par la détermination de réintégrer les technocrates dans les cercles du pouvoir. Ainsi, la «technicisation» a été avancée comme argument politique pour célébrer la figure de l’expert comme vecteur de rationalisation administrative. La raison technique, qui est désormais au fondement du travail administratif, s’est accompagnée d’une articulation entre technocratie et modernisation des politiques publiques.

Au Maroc, l’idée de réforme administrative a pris une place importante dans le discours et l’agenda politiques des gouvernements depuis l’arrivée du roi Mohamed VI au pouvoir en 1999. Cette tendance s’observe dans les stratégies de modernisation des structures de l’Etat, où les thèses de gouvernance et de technocratie ont conquis une audience considérable. Le parcours des nouveaux responsables politiques et administratifs est à cet égard éclairant. De surcroît, la forte présence d’ingénieurs de l’école Polytechnique et des Ponts et Chaussées aux positions clés de la pyramide administrative montre que les normes technocratiques sont aujourd’hui considérées comme l’une des qualités requises d’un acteur politico- administratif.

La techno-bureaucratisation de la politique publique est imposée par la reconstruction de «capacités administratives» et la mise en place de recettes managériales inspirées du paradigme de la «bonne gouvernance». Ceci explique pourquoi les réformes engagées depuis l’arrivée de Mohamed VI au pouvoir et la réforme des textes fondamentaux sont censées traduire la recherche de formes de gestion pour améliorer l’efficience et l’efficacité du travail administratif. Les divers projets mis en route par Mohamed VI, qu’il s’agisse de développement humain ou socio-économique, passent par des instruments et des acteurs technocratiques.

Technocratie et modernisation du système politico-administratif

Dans cette perspective, le tournant «pragmatique» est amorcé par la mise en place des commissions royales, notamment la Fondation Mohamed V en 1999, et la nomination d’un certain nombre de ministres technocrates qui sont des figures de la technocratie marocaine.

En fait, cette tendance a été renforcée par la montée en puissance de la compétence technique qui est devenue une qualité requise et condition indispensable au recrutement pour les postes stratégiques de commandement administratif. Lorsque l’on parcourt la longue liste des walis et des gouverneurs nommés, promus ou réaffectés, on s’aperçoit que la filière technocratique est bien représentée. Ce sont des «techniciens» qui seraient capables de gérer les grandes villes. Selon l’ancien wali de Casablanca, Mohamed Drif, ces grandes ville comme «Casablanca ne peut être gérée avec amateurisme. Elle a besoin de savoir-faire, de professionnalisme et d’expertise». (2) C’est ainsi que la raison technique, en tant que fondement du travail administratif, s’est accompagnée d’une articulation entre technocratie et modernisation des politiques publiques.

L’observation du terrain nous amène aussi à relever que le passage de bureaucratie classique à des modes modernes d’organisation politico-administrative est associé à une dynamique qui a pour fin de mettre l’administration au service du développement socio-économique. Comme l’ont bien souligné Myriam Catusse et Karam Karam, (3) la «technicisation» de l’administration est un argument politique qui sert à déplacer outils et ressources d’autorités et à aménager des dispositifs de contrôle et de fabrication des politiques publiques. Il en résulte que le paradigme de technobureaucratie a bousculé les figures traditionnelles de l’Etat/Makhzen, (1) le système administratif marocain se caractérisé désormais par la prégnance de la figure technocrate.

Pour se moderniser, l’Etat/makhzen doit changer les instruments du travail administratif ainsi que la culture administrative et sa logique de fonctionnement afin de retrouver son efficacité dans les activités qu’il doit continuer à remplir. De ce point de vue, l’inspiration et le pilotage de la réforme va de pair avec un renforcement de la technobureaucratie dans la fonction publique. Il est donc intéressant de citer l’exemple de Nourddine Bensouda que la presse marocaine surnomme «le père de la fiscalité marocaine moderne» parce que le directeur général de la Trésorerie générale du Royaume (TGR) est «un spécialiste de la TVA, à laquelle il avait consacré sa thèse de doctorat en présentant en 1993 un travail de recherche sur la réforme de la TVA au Maroc. Des connaissances qu'il mettra immédiatement à profit en assurant un cours sur la théorie générale de l'impôt à l'École nationale d'administration. Établissement d'où sont issus de nombreux fiscalistes marocains». (4) Sa nomination s’inscrit dans une logique managériale destinée à répondre à une volonté de rationaliser le travail administratif. De l’examen de ce cas, on constate que l’objectif principal consiste à placer à la tête des directions administratives des managers ou patrons disposant de moyen d’action et d’une autorité à l’image de ceux des chefs d’entreprise.

Le technocrate en tant que serviteur moderne

Cependant, malgré l’apparente vigueur de cette modernisation, l’influence des caractères traditionnels du régime politique marocain implique que la réforme administrative est entravée par la prégnance de ce que Max Weber appelait l’autorité traditionnelle. Autrement dit, les réformes des administrations projetées demeurent orphelines dans la mesure où la modernisation des structures politico-administratives ne s’est pas traduite par le démantèlement de l’institution makhzénienne. Ce qui confirme qu’en matière de modernisation des structures administratives, la table rase n’existe pas. Aussi, la réforme administrative est instrumentalisée en fonction des usages dont elle fait l’objet et des enjeux qui la traversent parce que l’interaction entre politique et administration soumet celle-ci à la logique de celle-là. C’est la raison pour laquelle les retouches de modernisation administrative engendrent de faibles perturbations du système makhzénien.

Nous remarquons aussi que le processus de réforme politico-administrative a donné lieu à l’adoption de toute une série de mesures en faveur de la modernisation de ce système makhzénien. En témoignent les changements qui ont touché le ministère de l’intérieur depuis le limogeage de Driss Basri en novembre 1999 et la création de commissions supra-gouvernementales. Aux activités socio-économiques, dont la fondation Mohamed V s’était progressivement assuré le monopole, s’ajoute le caractère principal des groupes qui habitent ses institutions. Il s’agit d’ingénieurs de l’école des Ponts et Chaussées et des amis de Mohamed VI du temps de ses études au Collège royal qui se réclament dans leur ensemble de deux types différents de légitimité. Celle dont peuvent se parer les technocrates et celle qui résulte de leurs liens personnels avec le roi.

En effet, la permanence de l’idéologie de la tradition a transformé les technocrates en «khadim (serviteurs) moderne», selon Mohamed Tozy et Béatrice Hibou. (5) Bien entendu, ces nouveaux serviteurs de l’Etat/Makhzen sont devenus les représentants d’une bureaucratie qui fonctionne comme l’ «habitacle de la servitude», dont parlait Max Weber. (6)

Il importe de souligner à cet égard que la réactivation de la solution technocratique a participé pleinement à la stratégie de modernisation conservatrice du système administratif marocain. Cette stratégie conduit directement à mettre l’innovation au service de la traditionalisation, qui demeure toujours la source principale de l’identité de l’Etat marocain. C’est cette caractérisation qui est en effet considérée comme l’explication de la vulnérabilité de l’implantation de la modernité politico-administrative au Maroc. Autrement dit, la réforme est empêtrée dans une série de paradoxes qui inverse le processus postulé par le modèle des administrations projetées.

Dans le contexte marocain, la problématique de la modernisation politico-administrative renvoie à un dilemme préalable et épistémologique que Bertrand Badie (7) avait déjà posé en termes d’ordre composite associant l’endogène et l’exogène. Cette idée se nourrit même du bricolage de construction étatique au Tiers-Monde. Ainsi, la démarche dialectique (tradition/modernité) a été retenue puisqu’elle trouve sa justification dans la réalité sociologique de l’Etat marocain qui rend difficile sa démocratisation.

***

Force est de rappeler que le syndrome makhzénien, qui se traduit par l’accroissement des pouvoirs du centre, illustre deux dimensions dans l’analyse de la modernisation des structures étatiques au Maroc: les modes d’appropriation politique de la réforme administrative et l’idéologie de la tradition qui détermine les pratiques politico-administratives. Dans le débat sur la modernisation de l’Etat marocain, l’approche de sociologie historique explique la faiblesse de certains mimétismes institutionnels. Ce type de débat montre bien que derrière l’apparence moderne des institutions politico-administratives, on découvre que l’Etat/makhzen qui se développe au Maroc est un Etat qui ne pourrait pas facilement s’inscrire dans la logique wébérienne de modernisation.

14 octobre 2018



1)- Le makhzen est utilisé à l’origine pour désigner le pouvoir central du sultanat chérifien au Maroc. Par extension, il est aujourd’hui assimilé à un mode de gouvernement qui donne la prééminence à la maison royale (Dar al-Makhzen) que Mohamed Tozy a désignée comme «le lieu central où se construit la culture du pouvoir. C’est à partir de ce lieu que se transmettent les codes de l’obéissance et du commandement et que se construit l’étiquette qui s’impose aux autres institutions». Cf. Tozy Mohamed, Monarchie et Islam politique au Maroc, Paris, Presses de la Fondation des Sciences Politiques, 1999, p. 40.

2)- Cf. Le Matin du Sahara, 03/03/2004.

3)- Catusse Myriam et Karam Karam, «Le développement contre la représentation? La technicisation du gouvernement local au Liban et au Maroc», In Camau Michel et Massardier Gilles (dir.), Démocraties et autoritarismes: Fragmentation et hybridation des régimes, Paris, Karthala, 2009, pp. 85-120.

4)- Cf. Maroc-Hebdo, 13/02/1999.

5)- Hibou Béatrice, Tozy Mohamed, «De la friture sur la ligne de réforme», Critique Internationale, n° 14, janvier 2002, pp. 91-118.

6)- Weber Max, Œuvres politiques (1895-1919), Paris, Albin Michel, 2004, p.336.

7)- Badie Bertrand, Les deux Etats. Pouvoir et sociétés en Occident et en terre d’Islam, Paris, Editions Fayard, 1986.


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Démocraties
par Hassan Zouaoui

Collaborateur spécialiste en science politique.

 


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