Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Maroc: Un total de 308 ans de prison ferme pour Nasser Zefzafi et ses compagnons du #Hirak

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les Marocains de la région du Rif sont sortis dans la rue. Ils ont manifesté pacifiquement pendant des mois pour demander des droits sociaux et économiques. Au bout du compte, 53 meneurs du #Hirak ont été condamnés à purger un total de 308 ans en prison.

Ils étaient des centaines de milliers à manifester pacifiquement durant des mois, à défiler, à faire des sit-in à Al-Hoceima et dans des villes environnantes du Rif, une région du nord du Maroc. Parfois, des heurts se produisaient entre forces de l'ordre et une poignée de manifestants. Les Rifains manifestaient pour des droits sociaux et économiques. Ils voulaient que leur province soit dotée d’une université et d’un hôpital d’oncologie en raison d’un taux de prévalence élevé des cancers dans la région et qu’elle bénéficie d’investissements pour relancer l’économie locale et créer des emplois pour les jeunes désœuvrés. L’élément déclencheur de ce mouvement social était la mort broyé dans la benne d’un camion à ordure de Mohcine Fikri, un vendeur de poissons, au moment d'essayer de récupérer sa marchandise saisie par les autorités. Les images insoutenables de sa mort ont saisi le pays d’effroi et l’ont choqué profondément.

Un Hirak dans le Rif pour des droits économiques et sociaux

Au début, le pouvoir pariait sur ses propres promesses pour calmer le jeu et sur le passage du temps pour que les manifestants, s’essoufflent, se découragent et rentrent chez eux, avant même que leurs revendications soient satisfaites. Mais, au lieu de cela, le mouvement social du Hirak du Rif a duré, pris de l’ampleur et fait des émules dans d’autres régions du pays. Prenant acte de l’échec de son pari, le pouvoir a changé de stratégie. Désormais, place était à la répression du mouvement social.

Le pouvoir était déterminé à étouffer le mouvement social et avait pris une série de mesures pour y arriver. En plus d’interdire les manifestations sur la place publique et l’arrestation de leaders, figures ou simples manifestants du Hirak, différents corps de la force publique ont été dépêchés sur les lieux pour intimider la population et rendre compliqué tout rassemblement. Pour isoler le mouvement dans le reste du pays, une campagne de diabolisation a été menée dans les médias de l’État. Des universitaires et des mercenaires de la plume ont prêté leur concours à cette campagne de propagande. Six partis de la majorité gouvernementale, le Parti de justice et de développement (islamiste), le Rassemblement national des indépendants (droite), le Mouvement populaire (droite), l’Union constitutionnelle (droite), l’Union socialiste des forces populaires (gauche) et le Parti du progrès et du socialisme (gauche), ont eux aussi accusé le mouvement social de vouloir séparer la région du Rif du Maroc, de chercher à déstabiliser le pays, de recevoir des fonds étrangers suspects et tout cela pour servir l’agenda de puissances étrangères hostiles au Maroc. Des plumes sur demande n’ont pas hésité à présenter les meneurs du Hirak comme des agents dormants du groupe terroriste État islamique quand ils n’étaient pas dépeints comme des crypto-chiites au service des ambitions hégémoniques de l’Iran.

Devant le tollé provoqué sur les réseaux sociaux par ces accusations gravissimes et sans la moindre preuve, le chef du gouvernement Saad dine El-Otmani a fait marche arrière, s’est rétracté et présenté ses excuses au nom de sa majorité.

Le 29 mai 2018, la police a arrêté Nasser Zefzafi. Son arrestation est intervenue trois jours après qu’il eut interrompu le sermon du vendredi d’un imam très hostile au Hirak dans une mosquée d’Al-Hoceima afin de défendre son mouvement. Rappelons-nous à cet effet que les imams du royaume du commandeur des croyants sont des salariés de l'État et récitent chaque vendredi le prêche rédigé à leur intention par le ministère des Habous et des affaires islamiques.

La police a également arrêté 450 militants du Hirak et de simples manifestants. Parmi les militants, on peut citer la chanteuse Silya Ziani (graciée en juillet 2017 par Mohamed VI), Nabil Ahamjik, Rabie El-Ablaq, Samir Ighib, Mohammed Jaloul, Mohammed Asrihi, Mohamed El-Mejjaoui ou Jamal Bouhadou, les uns après les autres, chez eux ou dans la rue. Des dizaines de ces militants ont été envoyés à Casablanca, à des centaines de kilomètres de chez eux, pour être détenus et jugés. Quand on garde à l’esprit le fait qu’ils sont issus de familles pauvres, on peut imaginer le lourd fardeau financier supplémentaire que représente pour leurs familles le fait de se déplacer jusque dans la métropole du pays pour pouvoir leur rendre visite et assister à leur procès qui s’est échelonné sur des mois.

Nasser Zefzafi est le leader du mouvement social. Il est charismatique et bon orateur. À 39 ans, il est encore célibataire. Il était gérant d'une boutique de téléphonie mobile. Son père est un retraité de la fonction publique de condition modeste. Sa mère est une femme au foyer. Elle se soigne du cancer.

Au lieu d’étouffer le Hirak, les arrestations de ces militants ont permis l’émergence d’une nouvelle direction et galvanisé le mouvement social. Nawal Ben Aissa a pris le relais de Nasser Zefzafi. Il s’agit d’une mère au foyer. Son époux est un chauffeur de taxi. Elle a été interpellée puis relâchée à plusieurs reprises. Aussi, pour maintenir le mouvement en vie, les militants ont fait preuve d’innovation et d’inventivité. Quand ils ne pouvaient plus manifester sur la place publique, en raison de la force présence des forces de l’ordre, ils faisant leur Hirak sur les toits de leurs maisons ou à la plage. Le tout était filmé et diffusé sur les réseaux sociaux. Aussi, les manifestations de solidarité et les marques de sympathie se sont multipliées dans le reste du pays. À plusieurs reprises, ces manifestants ont goûté à leur tour à la répression des forces de l’ordre. Cela n’a fait que renforcer leur détermination.

Les détenus du Hirak se sont plaints de leurs conditions de détention et du traitement qui leur était réservé à la prison d’Oukacha, à Casablanca, et avant dans les centres de police rifains. Ils ont fait des grèves de la faim pour tenter d’améliorer ces conditions. Des détenus se sont plaints de torture, de viol (avec un bâton) ou de menaces de viol. Mais, les autorités ont rejeté ces accusations. Le leader du Hirak s’est, entre autres, plaint d’être enfermé dans sa cellule de prison 23 heures par jour pendant plus d’un an. Pour se faire entendre, il a fait la grève de la faim plusieurs fois. D’autres détenus, dont le correspondant  de presse Rabie El Ablak et l’enseignant Mohamed Jelloul ont eux aussi fait la grève de la faim à plusieurs reprises, entre autres, pour dénoncer leurs conditions de détention.

Des condamnations extrêmement lourdes au procès du Hirak du Rif

Les 53 détenus de la prison d’Oukacha (dont les six journalistes citoyens Mohamed al Asrihi, Rabiaa al Ablak, Abdelali Houd, Houssein el Idrissi, Foued Essaidi et Jawad al Sabiry) et les membres de leur défense se sont plaints à plusieurs reprises des conditions et du déroulement d’un procès-fleuve de neuf mois. Ils faisaient face à plusieurs chefs d’accusation, dont certains sont passibles de la prison à vie ou de la peine capitale.

La semaine dernière, le parquet a requis en l’absence des accusés des peines correspondant à chacun des chefs d’accusation: les moins graves (participation à des manifestations non autorisées) et qui peuvent être sanctionnées par deux ans de prison et les plus graves (atteinte à la sécurité de l’État) qui sont passibles de la prison à vie ou même de la peine capitale.

Le 25 juin 2018, le procès de ces prisonniers est entré dans sa dernière ligne droite avec les plaidoiries de leurs avocats. Il s’est conclu mardi avec le refus des accusés de prendre la parole pour dénoncer la "partialité" de la justice et leurs avocats ont refusé de plaider.

Les charges retenues contre eux sont: "l’atteinte à la sécurité intérieure de l’État," "tentative de sabotage, de meurtre et de pillage," "réception de fonds, de donations et d’autres moyens matériels" visant à "attenter à l’unité et la souveraineté du royaume." Des accusations rejetées depuis des mois par les détenus et leurs avocats.

Dans la nuit du mardi à mercredi, la chambre criminelle de la cour d’appel de Casablanca a rendu le verdict des 53 co-accusés du Hirak, après 85 séances d’audition. Les peines varient entre 20 ans et 1 an de prison ferme.

Le leader du mouvement, Nasser Zefzafi, et trois autres meneurs (Nabil Ahamjik, Ouassim Boustati et Samir Ighid) ont écopé de la peine la plus lourde, soit 20 ans de réclusion, pour "complot visant à porter atteinte à la sécurité de l’État," un chef d’accusation passible de la peine capitale (Code pénal).

Mohamed Haki (32 ans), Zakaria Adehchour et Mohamed Bouhennouch (21 ans) ont été condamnés à 15 ans de prison ferme.

Mohamed Jelloul, Karim Amghar, Salah Lachkham, Omar Bouhras, Achraf Yakhloufi, Bilal Ahbbad et Jamal Bouhaddou ont été condamnés à 10 ans de prison ferme.

Rabie Al Ablaq, Mohamed Mejjaoui (syndicaliste), Chakir Lmakhrout, Ilyas Hajji, Soulaiman Fahili, Mohamed Asrihi, Lahbib Hannoudi, Abdelali Houde, Ibrahim Abqoui et Houcine El Idrissi ont été condamnés à cinq ans de prison ferme et à payer une amende de 2000 dirhams (200 dollars américains).

Fouad Saïdi, Ibrahim Bouziane, Othmane Bouziane, Youssef Hamdioui, Mohamed El Hani, Mohammed Enaimi, Abdelhaq Sadik et Mohamed Mehdali ont été condamnés à trois ans de prison ferme et à payer une amende de 2000 dirhams.

Rassid Aamarouch, Rachid Moussaoui, Mohamed Fadil, Abdelkhir Yesnari, Khalid Baraka, Mhamed Adoul, Fahim Aghtass, Ahmed Hazate, Jawad Sabiri, Abdelmouhsine Athari, Jawad Belali, Jamal Mouna, Badredine Boulahejal, Mohamed Makouh, Abdelaziz Khali, Jawad Benziane, Ahmed Hakimi, Nouri Achahebar et Anass Elkhattabi ont été condamnés à deux ans de prison ferme et à payer une amende de 2000 dirhams.

Zakaria Qadouri a été condamné à un an de prison ferme et à payer une amende de 2000 dirhams.

Abdelmounaim Aseratihou a été condamné à payer une amende de 5000 dirhams (500 dollars).

Aucun de ces condamnés n'est mineur.

La chambre criminelle de la cour d’appel de Casablanca a donc condamnés les 53 accusés à purger un total de 308 années derrière les barreaux.

Le verdict très lourd indigne la Toile marocaine

Dans la salle, c’était la consternation. Les familles et des avocats ont dénoncé le verdict. Certains ont choisi les réseaux sociaux pour exprimer colère ou déception. À la sortie du tribunal, on a scandé le slogan: ''l’État est corrompu.'' L’avocate Souad Brahma, une des membres de la défense, a fait cette déclaration: ''Ce sont des peines très lourdes. L’État a échoué dans ce test de respect des droits de l’homme et des libertés essentielles, tout comme l’indépendance de la justice.''

En apprenant le verdit, c’est l’indignation générale sur les réseaux sociaux marocains. Plusieurs hashtags ont fait leur apparition sur Facebook et Twitter pour exprimer cette colère. Plusieurs ont remplacé leurs photos de profil ou leurs bannières avec des illustrations ou des fonds noirs (en signe de deuil) pour dénoncer le verdict ou exprimer leur solidarité avec les familles des militants du Hirak.

Deux pétitions ont été lancées sur le réseau mondial des pétitions Avaaz.org. La première est à l’initiative de Reda Zaireg. Elle appelle Mohamed VI, le chef de l’État,  à libérer les 53 condamnés. Cette pétition a récolté 376 signatures. Elle vise les 10 000 signatures avant d’être transmise au Palais royal. L’autre pétition est l’oeuvre  du dénommé Youssef C. Elle appelle le parlement à amnistier les 53 militants du Hirak. Elle a récolté 4516 des 5000 signatures visées.

Des sit-in ont eu lieu dans la métropole et la capitale du Maroc, ainsi qu'à Tanger, Kénitra, Agadir, Tiznit, Targuist et dans d’autres villes à travers le pays, en signe de protestation contre le verdict.

La consternation a également touché le monde politique. Nabila Mounib, secrétaire générale du Parti socialiste unifié (PSU) et membre de la Fédération démocratique de gauche (FDG), a dénoncé des peines "lourdes" et "injustes" et appelé à la libération de tous les détenus. Le secrétaire général du Congrès national ittihadi, Abdeslam Laaziz, a dénoncé un verdict "injuste," "honteux" et contraire à l’intérêt du pays. Le secrétaire général de la Voie démocratique (Annahj Addimoucrati), Mustapha Brahma, et Mounir Jouri, membre du secrétariat politique du mouvement islamiste Al-Adl Wal Ihsane ont eux aussi dénoncé le verdict. Ces dirigeants ont appuyé les appels lancés pour manifester contre le verdict.

Du côté des ONG, Ahmed El Haij, président de l'Association marocaine des droits humains (AMDH), a dénoncé un "procès politique" et s’est demandé, comme plusieurs Marocains sur les réseaux sociaux, si le pays a vraiment rompu avec les pratiques répressives des années de plomb. Une partie de la communication publique du régime autoritaire de Mohamed VI est basée sur l’idée que le pays a tourné cette page où les enlèvements d’opposants de gauche étaient répandus, la torture systématique et les détentions politiques légion.

Mohamed Benaïssa, président de l’Observatoire du Nord pour les droits de l’Homme (ONDH), a estimé que "les audiences ont été entachées par de nombreuses violations visant les militants du Hirak du Rif" (Yabiladi, 27 juin 2018).

Amnistie internationale a elle aussi condamné le verdict. Reporters sans frontières a pour sa part dénoncé la condamnation de "journalistes-citoyens… pour leur couverture du Hirak du Rif" et demandé leur libération immédiate."

***

Le verdict ne passe pas dans la société. Il est dénoncé sur les réseaux sociaux par des militants et de simples citoyens. On ne comprend pas pourquoi le fait de manifester pacifiquement pendant sept mois pour revendiquer des droits sociaux et économiques, dont tous reconnaissent la légitimité, a mené à des condamnations aussi lourdes. Plusieurs s’inquiètent d’un retour aux pratiques honnies des années de plomb.

28 juin 2018



Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter