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L’élection fédérale partielle du 18 juin 2018 à Chicoutimi-Le Fjord: Victoire du conservateur Richard Martel

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Depuis l'élection du gouvernement Trudeau, les  libéraux ont remporté douze élections fédérales partielles. L'enjeu cette fois était de savoir s'ils vont conserver la circonscription de Chicoutimi-Le Fjord.

Le lundi 18 juin était jour de vote dans la circonscription fédérale de Chicoutimi-Le Fjord (au Saguenay-Lac-Saint-Jean) au Québec. En décembre 2017, le député libéral Denis Lemieux s’est retiré de la vie politique pour des raisons familiales. Cela a forcé le gouvernement Trudeau à organiser une nouvelle élection partielle. Pour combler le siège devenu vacant, six candidats, un indépendant et cinq membres de  formations politiques, se sont affrontés.

Six candidats pour représenter Chicoutimi-Le Fjord à la chambre des Communes

Chicoutimi-Le Fjord est une circonscription de 2819 km2. Sur une population de 81 501 habitants, les listes électorales comptent 66 152 inscrits. Pour pouvoir voter dans un bureau, il fallait être citoyen canadien et âgé d'au moins 18 ans. Pour éviter toute fraude électorale, il fallait présenter au moment du vote un permis de conduire, ou une carte d’identité ou toute autre carte délivrée par le gouvernement avec photo, nom et adresse actuelle. Il fallait donc prouver son identité et son adresse.

Pour permettre aux électeurs qui ne pouvaient se rendre aux bureaux de vote le 18 juin, on a permis quatre jours de vote par anticipation:  les 8, 9, 10 et 11 juin.

Les bureaux de vote étaient ouverts de 8h30 à 20h 30.

À cette élection partielle, les 66 152 électeurs inscrits avaient le choix entre six candidats: Lina Boivin (Parti libéral du Canada), Richard Martel (Parti conservateur du Canada), Éric Dubois (Nouveau Parti démocratique), Lynda Youde (Parti vert du Canada), Catherine Bouchard-Tremblay (Bloc québécois) et l’indépendant John Turmel.

La libérale Lina Boivin est une femme d’affaires. Elle a obtenu une maîtrise en gestion des organisations à l’Université du Québec à Chicoutimi (UCAQ). Selon sa biographie officielle, elle était propriétaire du Groupe Alfred Boivin. Elle est présidente de Boivin Management. Elle compte également 25 ans d’implication dans le domaine communautaire (la Fondation de ma vie de l’Hôpital de Chicoutimi, la Corporation des femmes d’affaires du Saguenay et la division québécoise de la Société Canadienne du Cancer) et la valorisation de l’économie locale (les conseils d’administration de Desjardins Chicoutimi et Port Saguenay). L’assemblée d’investiture l’a préféré à l’ancien maire de Saint-Charles-de-Bourger, Michel Ringuette, avec l'appui de l’ex-député de la circonscription Denis Lemieux. La défense des intérêts de la classe moyenne et le développement économique représentent ses priorités.

Le conservateur Richard Martel est natif de Chicoutimi. Il a étudié à l’UQAC et obtenu deux baccalauréats, un en enseignement et un autre en éducation physique. Selon sa biographie, il a été enseignant avant de devenir entraineur-chef et directeur gérant dans la Ligue de hockey junior majeur du Québec (LHJMQ) pendant 18 ans. Il est commissaire de la Ligue de hockey nord-américaine (LNAH). Sa notoriété est son principal atout dans cette circonscription. Ses passes d’armes avec le célébrissime Patrick Roy, entraîneur des Remparts de Québec, l’ont rendu célèbre dans le Saguenay et au Québec durant les années 2000. Son tempérament explosif et son charisme l’ont également bien servi. Il avait été parmi les six candidats le premier à annoncer ses intentions de se présenter à la présente élection. Dès décembre dernier, il avait commencé sa campagne suite à son recrutement par les conservateurs. Il est contre la légalisation du cannabis, une promesse électorale phare de Justin Trudeau et qui ne tardera pas à devenir une politique. Une gestion rigoureuse des finances publiques et la réduction de la dette représentent des priorités pour lui.

Éric Dubois est un ancien conseiller de la CSN. Il s'est présenté comme le candidat des travailleurs. Ce scrutin est le quatrième du militant de longue date du NPD. Les fois précédentes, c'était en 2004 et 2006 et à l’élection partielle de 2007 dans le Lac-Saint-Jean. Ses priorités sont les familles et les conditions de vie des retraités.

La verte Lynda Youde est une saguenéenne. La démocratie participative et le développement durable sont ses deux priorités. Elle espère récolter au moins 5% des suffrages exprimés (contre les 2% de son camarade Dany St-Gelais en octobre 2015).

La jeune bloquiste Catherine Bouchard-Tremblay est native de Chicoutimi. Elle a elle aussi étudié à l’UQAC et obtenu un baccalauréat en psychologie. Ce n’était pas sa première élection puisqu’elle était candidate au provincial à deux reprises, en 2012 et 2016, sous la bannière de la formation souverainiste Option nationale (ON) dans la circonscription de Chicoutimi. Québec solidaire a depuis absorbé ON. Pour Mme Bouchard-Tremblay, il faut promouvoir la souveraineté du Québec partout, tout le temps, au Québec et à Ottawa. Cela rappelle la ligne de sa chef d’alors, Martine Ouellet. On sait ce qu’il est advenu de cette dernière… D’ailleurs, l’exécutif régional du Bloc ne l’a pas appuyé. Le 18 mai était la date de lancement de sa campagne. Les négociations de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et les enjeux environnementaux sont ses priorités.

John Turmel est un candidat indépendant. C’est un Ontarien.

Une campagne électorale mouvementée

Le premier ministre libéral Justin Trudeau, le chef conservateur Andrew Scheer, le chef néodémocrate Jagmeet Singh et le chef bloquiste intérimaire Mario Beaulieu ont fait une tournée dans la circonscription pour séduire les électeurs.

Le pouvoir d’attraction de Justin Trudeau à Chicoutimi-Le Fjord ne s’est pas érodé. Les gens accouraient pour le saluer, prendre un égo-portrait avec lui. Sur les affiches électorales de sa candidate Lina Boivin, il s’affiche à ses côtés. Tenir tête à Donald Trump à propos des négociations en cours de l'ALENA a visiblement fait oublier sa visite officielle controversée en Inde et a revigoré sa popularité.

Chez les conservateurs, c’est une autre dynamique, Pas de trace de leur chef sur les affiches électorales du candidat. Les positions controversées d’Andrew Scheer sur des enjeux de droite sociale, dont l’avortement, les ont poussés à laisser toute la place à leur candidat, histoire d’éviter toute distraction nuisible. Aussi, si M. Martel jouit de charisme et de notoriété dans sa circonscription, ce n’est pas le cas de son chef qui, malgré son passage à la populaire émission de Radio-Canada ''Tout le monde en parle,'' demeure un grand inconnu dans le Saguenay et au Québec. C’est pourquoi quand les électeurs les voyaient ensemble ils se demandaient qui accompagnait le Saguenéen.

Richard Martel a obtenu l’appui d’importants hommes d’affaires, dont Luc Boivin, le plus grand producteur de fromage en grains de la région, et le producteur laitier Pierre Girard. Malgré les assurances de Justin Trudeau, M. Boivin craint que la gestion de l’offre fasse les frais d’un accord entre le Canada et les États-Unis. Les conservateurs ont mis à profit cette inquiétude et accusé le premier ministre libéral de tenir un double discours, rassurant auprès des agriculteurs qui tiennent au maintien de la gestion de l’offre et conciliant auprès des États-Unis qui exercent de fortes pressions sur le Canada pour obtenir des concessions sur ce dossier pour le profit de leur industrie agro-alimentaire. L’ancien chef  et député du Bloc québécois, Michel Gauthier, a lui aussi apporté son appui au candidat conservateur et appelé les souverainistes à voter pour lui. Cet appel à faire défection était de mauvais augure pour la candidate du Bloc.

La crise profonde du Bloc québécois a trouvé sa traduction également en cette campagne électorale. La présence de son chef intérimaire aux côtés de Catherine Bouchard-Tremblay n’a pas rassuré une base inquiète ou désabusée. Vu ce qui c’était passé depuis le couronnement de sa chef démissionnaire Martine Ouellet, plusieurs souverainistes ne croient plus en son avenir à court ou moyen terme quand ils ne pensent pas qu’il est tout simplement ''mort'' comme acteur principal sur la scène fédérale. La défection d’un poids lourd du parti comme M. Gauthier n’arrange pas ses affaires. De mauvais augure pour la candidate souverainiste.

Les libéraux se font ravir Chicoutimi-Le Fjord par Richard Martel

Même si l’issue de cette élection partielle n’allait pas changer l’équilibre des forces dans la chambre des Communes, son enjeu était important pour les différents partis fédéraux. Pour les libéraux, il fallait conserver la circonscription arrachée en octobre 2015 aux néodémocrates de Thomas Mulcair. C’était aussi un moyen de mesurer la popularité du nouveau Justin Trudeau dans le contexte de ses tensions grandissantes avec Donald Trump depuis la volte-face de celui-ci au sommet de Charlevoix.

Les conservateurs voulaient arracher le siège de Chicoutimi-Le Fjord des mains des adversaires libéraux à un an et demi des élections générales fédérales d’octobre 2019.

Les néodémocrates voulaient sauver les meubles dans une circonscription qu’ils représentaient de 2011 à 2015.

Le Bloc représentait cette circonscription de 2004 à 2011. Avec sa crise profonde et son implosion, sa candidate voulait sauver les meubles et éviter de donner l’impression que son parti est ''mort'' au Saguenay.

Les Verts étaient plus réalistes et leurs ambitions modestes. Ils voulaient juste avoir 5% des votes.

Au déclenchent de cette élection partielle, la candidature libérale était favorite. Mais, l’arrivée de Richard Martel a changé la donne. Cela se reflétait dans les sondages d’opinion commandés par différents médias. Son tempérament, sa notoriété et le fait d’avoir lancé sa campagne avant les autres et avant même le début de la campagne officielle y étaient pour beaucoup. Les électeurs qui se sont rangés derrière lui, dont des travailleurs de Rio Tinto Alcan et des fermiers, l’avaient fait non pas parce qu’il représente le Parti conservateur, mais parce qu’ils savaient qu’il était fort en gueule et pour envoyer un message au gouvernement fédéral à l’effet qu’ils sont inquiets de l’issue et des conséquences sur l’économie régionale des négociations en cours depuis plusieurs mois sur l’ALENA et du tempérament instable et vindicatif du président Donald Trump.

Le 18 juin était jour de vote.

Sur 66 152 électeurs inscrits sur les listes, 23 854 se sont rendus dans 188 bureaux de vote. Le fait que cette élection soit partielle peut expliquer la faiblesse du taux de participation (36,06%). Ce même facteur explique pourquoi cette fois 19 951 électeurs sont restés chez eux par rapport à la précédente élection générale (43 805 suffrages contre 23 854).

Le ''miracle'' tant espéré par les conservateurs s’est produit et Richard Martel a évincé les libéraux. Il a été élu grâce à une confortable majorité (52,7%). En obtenant 12 580 suffrages, il a fait mieux que la candidate conservatrice Caroline Ste-Marie en 2015. En récoltant 7270 voix (16,6%), elle était arrivée quatrième. Grâce à M. Martin, les conservateurs ont devancé les autres forces politiques.

Les libéraux ont glissé de la première à la deuxième position. Si la majorité libérale a fondu depuis les élections générales d’octobre 2015 (7032 voix contre 13 619, son poids n’a pas significativement changé: il a glissé de 31.1% à 29,5%.

Les néodémocrates ont subi une déroute. Ils sont passés de 13 019 voix (29,7%) avec Dany Morin à 2065 (8,7%) avec Éric Dubois. Leurs appuis ont donc fondu comme neige sous soleil. Leur message a eu de la difficulté à convaincre les électeurs. Leur chef n'a pas encore réussi à se faire connaître au Saguenay. Le parti n’a donc pas encore réussi à s’enraciner dans la région.

Le Bloc québécois continue sa décente en enfer. Il a vu ses votes s’effondrer: ils sont passés de 8990 (20,5) en 2015 avec Élise Gauthier à 1337 (5,6%) avec Catherine Bouchard-Tremblay. De mauvais augure pour son avenir. A moins d’un sursaut miraculeux irréaliste, il devrait disparaître de la scène fédérale en octobre 2019.

La candidate du Parti vert Lynda Youde a récolté moins de suffrages que son camarade Dany St-Gelais en 2015. Elle a obtenu 736 contre 907. Mais, en termes de pourcentage, elle a fait mieux: 3,1% contre 2,1%.

L’indépendant John Turmel a récolté 104 suffrages (0,4%).

***

Les résultats publiés par Élections Canada montrent que le scrutin s’est en fait déroulé entre le Parti libéral et le Parti conservateur. Ils sont de mauvais augure pour les autres formations en prévision des élections générales d’octobre 2019. Si le Bloc est plus que jamais menacé d’être rayé de la carte, le parti de Jagmeet Singh n’arrive pas encore à s’enraciner au Québec, sa stratégie ne fonctionne pas et son message reste inaudible pour nombre d’électeurs. Il n'a pas non plus réussi à incarner l'alternative au gouvernement libéral. Les conservateurs sont en meilleure posture à ce propos.

19 juin 2018



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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