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Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman reconnaît à l’État d’Israël le droit d’exister

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

De plus en plus de signes de rapprochement entre l’Arabie saoudite de Mohammed Ben Salman et Israël se multiplient. L’éléphant dans la pièce est l’Iran, l’ennemi commun.

Le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (32 ans) se trouve actuellement aux États-Unis. Cette visite officielle de trois semaines a plusieurs objectifs. L’homme fort de Riyad cherche à convaincre les Américains de la viabilité de son projet de modernisation sociale et économique autoritaire et de la détermination de son pays face à l’ennemi commun, la République islamique d’Iran, et à ses ambitions hégémoniques régionales.

''Droit'' d’Israël à un territoire

Avec cette visite, Mohammed Ben Salman (MBS) cherche à améliorer l’image de son pays et à convaincre les milieux d’affaires d’y investir. D’où la multiplication de ses rencontres avec des personnalités et des responsables de différents secteurs d’activité sur les côtes Est et Ouest du pays. Les images de sa rencontre, cette fois à titre de prince héritier, avec Donald J. Trump au Bureau Ovale resteront dans les annales de la Maison-Blanche en raison du spectacle pathétique d’un président qui quêtait une part de la ''fabuleuse'' richesse du pays d’un illustre visiteur qui a eu l’air très gêné.

Pour cultiver l'image d'un dirigeant modéré et pragmatique, MBS s'est entretenu avec des journaux américains. Ce lundi 2 avril, le magazine d’information The Atlantic (1) a publié sur son site Internet la longue entrevue accordée à son rédacteur en chef Jeffrey Goldberg. Les propos du jeune dirigeant ont, à coup sûr, plu, entre autres, au lobby pro-Israël, dont des représentants seront reçus par lui. Cet entretien a été réalisé avant le carnage de Gaza durant la Journée de la terre qui a vu l’armée israélienne utiliser des balles réelles et faire, en quelques heures, 18 morts et plus de 1400 blessés parmi les manifestants palestiniens.

Partant de sa conviction que ''chaque peuple, où que ce soit, a le droit de vivre en paix dans son pays,'' MBS a estimé que les Israéliens (Juifs) ont ''droit'' à leur propre État sur une partie des terres sur lesquelles ils revendiquent une présence historique, tout comme les Palestiniens. Mais, pour éviter la controverse dans son pays et dans le reste du monde musulman, il a pris soin de préciser que ''nous devons obtenir un accord de paix pour garantir la stabilité de chacun et entretenir des relations normales.'' Dit autrement: pas de relations diplomatiques entre les deux pays ou de normalisation de leurs relations sans la résolution définitive et globale du conflit israélo-palestinien et la création, aux côtés de l’État d’Israël, de l’État de Palestine. Pour qu’on ne lui prête le moindre renoncement à la politique saoudienne traditionnelle vis-à-vis de la cause palestinienne, le roi Salman, qui est le père du prince héritier, a, le 3 avril, fait paraître un communiqué dans lequel il réaffirme ''la position traditionnelle du royaume à l’égard de la question palestinienne et les droits légitimes du peuple palestinien à disposer d’un État indépendant avec Jérusalem comme capitale,'' (Cf. le site de l’agence officielle SPA). C’est dire la sensibilité du sujet et l’opposition d’une bonne partie du peuple saoudien au rapprochement de leur pays avec l’ennemi israélien.

Le prince héritier saoudien s’est exprimé sur cette question dans un contexte défavorable aux Palestiniens. Leurs dirigeants nationalistes et islamistes ne sont pas parvenus à se réconcilier et à former une seule direction. La bande de Gaza reste une grande prison à ciel ouvert (à cause du blocus hermétique terrestre, maritime et aérien imposé par la puissante occupante depuis une dizaine d’années) et qui menace de s’effondrer à tout moment. De temps en temps et à compte-goutte, Le Caire ouvre le point de passage de Rafah pour permettre aux Gazaouis de se rendre en Égypte et de faire des achats avant de le refermer à nouveau. Aussi, l’Autorité palestinienne (AP) ne s’est pas renouvelée et son option diplomatique a montré depuis des années ses limites. Après plus d’un quart de siècle de négociations entre Israël et les Palestiniens, aucun État palestinien n’a vu le jour. Ces négociations ont, d’un autre côté, permis à Israël de gagner du temps pour rendre irréversible la présence des colons juifs dans les territoires occupés (ils étaient près de 600 000 personnes en 2017). C’est le moyen trouvé par Israël pour empêcher les Palestiniens de jouir d’un État souverain, viable économiquement et doté d’une continuité territoriale. Pour arriver à cette fin, la puissance occupante a confisqué des habitations ou terres arabes à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, déplacé des populations et facilité la multiplication des faits accomplis sur le terrain. Les gouvernements de droite nationaliste et d’extrême droite ne sont pas les seuls à blâmer pour cette politique puisque c’est sous la gauche que le problème des colonies juives a été créé et Shimon Peres, ancien premier ministre et président de la République, en est en partie responsable.

Au niveau diplomatique, le président américain Donald J. Trump a reconnu Jérusalem comme capitale de l’État d’Israël et ordonné le transfert de l’ambassade de son pays de Tel-Aviv à cette ville trois fois sainte. Deux décisions lourdes de conséquences pour la suite des choses en cas de reprise des négociations de paix. En plus d’aller à l’encontre de la politique traditionnelle de son pays, elles heurtent de plein fouet le consensus international. Les condamnations suscitées dans le monde et aux Nations unies par ces deux décisions le montrent aisément. Aussi, Mahmoud Abbas, le président de l’AP les a condamnés et interdit aux membres de son gouvernement tout contact avec l'administration américaine. Pour lui, Washington ne peut plus jouir du statut de médiateur de paix avec la partie israélienne. Pour venger l’affront des Palestiniens et les soumettre à sa volonté, Washington a cru bon de se servir de la diplomatie du chéquier. Elle a donc réduit sa contribution au fonds onusien consacré aux réfugiés palestiniens (UNRWA); au grand dam de ses alliés occidentaux. Tel-Aviv tient pour sa part au parrainage américain de tout processus en raison de la convergence de leurs points de vue.

Le président américain n’a cure du rejet palestinien du rôle de son pays dans la médiation de paix. C’est pour cela qu’il a promis le dévoilement prochain de ce qu’il appelle ''l’accord du Siècle,'' un plan censé, laisse-t-on entendre, régler de manière définitive le conflit israélo-palestinien. Ce dont doutent plusieurs parmi les Palestiniens et dans la région. D'ailleurs, M. Abbas préfère pour sa part parler de la ''gifle du Siècle'' plutôt que d’autre chose. En plus de ne pas répondre aux aspirations nationales des Palestiniens, fondées sur les résolutions 242 (adoptée en 1967 pour forcer Israël à se retirer des territoires occupés, à savoir Jérusalem-Est, la Cisjordanie et la bande de Gaza) et 338 (adoptée en 1973) du Conseil de sécurité des Nations unies, le plan Trump prévoit, entre autres, l’établissement de la capitale du futur État dans le faubourg de Abus Dis et non à Jérusalem-Est.

Malgré la situation actuelle du peuple palestinien et l’affaiblissement de l’AP, il serait très surprenant de voir Mahmoud Abbas céder aux fortes pressions des États-Unis, de l’Arabie saoudite, de l’Égypte ou de la Jordanie et signer un tel accord car un tel geste lourd de conséquences signerait probablement son arrêt de mort, du moins en ferait un traître aux yeux de son propre peuple et des peuples arabes et musulmans. D’ailleurs, il doit se rappeler que son prédécesseur Yasser Arafat avait, au début des années 2000, refusé l’offre Ehud Barak-Bill Clinton de faire de Abou Dis la capitale du futur État. Pense-t-on vraiment à Tel-Aviv, Washington ou Riyad qu’il pourrait accepter ce qu’avait refusé son prédécesseur et accepter de finir ainsi sa vie dans le mépris des siens, lui l’octogénaire dont l'état de santé est très fragile? Si le jeune prince pense pouvoir arriver à forcer la main au vieux leader palestinien, il devrait garder à l'esprit qu'une majorité de son propre peuple et des peuples arabes s'opposeraient à une telle issue.

L’Arabie saoudite n’a pas de problème avec les Juifs

MBS a également affirmé à Jeffrey Goldberg n’avoir ''aucune objection'' religieuse à propos de l’existence de l’État d’Israël. Il a ajouté, suite à une question à propos de l’antisémitisme, que son ''pays n’a pas de problème avec les Juifs.''

Mais, il a ajouté que Riyad a deux inquiétudes religieuses: ''le sort de l’esplanade des Mosquées à Jérusalem (troisième lieu saint de l’islam, ndlr)'' et ''les droits du peuple palestinien.'' Pour rappel, Israël a annexé cette partie de la ville après la guerre des Six-Jours en 1967 et a déclaré la ville dans son ensemble une, indivisible et capitale éternelle de son seul État. Une déclaration rejetée par les Nations unies. Dans le cadre des accords de paix d’Oslo, l’AP veut faire de la partie Est de cette ville la capitale de son futur État.

Pour l’homme fort de Riyad, la conclusion d’un accord de paix entre Israël et les Palestiniens est crucial pour pouvoir travailler ensemble et cela ne devrait pas se limite à son pays: ''S'il y a la paix, il y aura beaucoup d'intérêts entre Israël et les pays du Conseil de coopération du Golfe.'' Sans oublier les deux seuls pays arabes signataires des accords de paix avec Israël: l’Égypte et la Jordanie. Pour rappel, le CCG comprend les pays suivants: l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Bahreïn, le Koweït, le Qatar et Oman.

Le dirigeant saoudien a estimé que son pays partage ''beaucoup d’intérêts avec Israël'' et s’il peut envisager de collaborer avec Israël, c’est en raison de considérations économique et sécuritaire. ''Israël est une grande économie'' et en ''pleine croissance,'' a-t-il expliqué. Il faisait référence, entre autres, à son projet NEOM qui consiste à créer une zone de développement économique située sur les rives de la mer Rouge au Nord-Ouest de l’Arabie saoudite et à proximité de la frontière avec la Jordanie et l’Égypte. Son coût: plus de 500 milliards de dollars.

La République islamique d’Iran, ennemi commun d’une nouvelle alliance

Pour MBS, son pays et Israël partagent un autre intérêt: contrer dans la région le renforcement de l’influence de l’Iran, l’ennemi commun.

Riyad considère l’Iran comme un ennemi et une menace à sa sécurité nationale. Les ambitions hégémoniques de la République islamique, sa doctrine de politique étrangère, ses ingérences dans les affaires intérieures de plusieurs États arabes et ses menées déstabilisatrices alimentent les inquiétudes de l'Arabie saoudite. Si Riyad n’est plus vraiment opposée au maintien de Bachar El-Assad au pouvoir à Damas, elle s’oppose à un axe Téhéran-Damas qui permettrait à son ennemi d’avoir un pied dans cet important pays arabe, d’accéder à la Méditerranée et de renforcer le Hezbollah au Liban au détriment de ses alliés politiques.

Israël partage cette inimitié en raison du rôle joué par l’Iran dans son voisinage. Ce pays apporte son assistance financière, sécuritaire, technique et militaire au Hezbollah pour servir son agenda au Liban et ailleurs. Israël a, à plusieurs reprises, bombardé des cibles mobiles et immobiles du parti-milice dans le sud de la Syrie. Israël envisage de plus en plus la possibilité de mener une nouvelle guerre au Liban et se déclare mieux préparé que la dernière fois. Le Hezbollah lui aussi bombe le torse. La République islamique a également l’ambition de s’installer durablement en Syrie, d’où, entre autres, ses bases militaires. Son appui au Hamas et au Jihad islamique dans la bande de Gaza est aussi au service de cette ambition hégémonique sur la région. Ce qui ne fait l'affaire ni d'Israël ni de l'Arabie saoudite.

Pour contrer cet ennemi commun, Riyad et Tel-Aviv se rapprochent de plus en plus. Les États-Unis favorisent cela et comptent le mettre à profit pour redessiner les équilibres au Moyen-Orient et contrer l’influence de l’Iran.

Si le rapprochement saoudo-israélien ne date pas de l’accession de MBS au poste de prince héritier, il s’est accéléré depuis. S'il a commencé discrètement il y a une décennie, on assiste depuis quelques années à son accélération. En mars dernier, Riyad a, pour la première fois, ouvert son espace aérien commercial aux vols de la compagnie El Al. Un ancien haut gradé des renseignements saoudien a visité Israël. Deux anciens hauts dirigeants des renseignements des deux pays se sont rencontrés en public, à l’ombre d’une conférence organisée par un think tank à Washington. Il y a plusieurs mois, une rumeur de source israélienne a parlé d’une visite secrète de MBS à Tel-Aviv. Aussi, même si l’Arabie saoudite ne reconnaît pas l’État d’Israël et n’entretient pas de relations diplomatiques avec lui, le premier ministre israélien Netanyahou a qualifié son pays d’''allié indispensable'' des États arabes opposés à l’Iran.

***

La déclaration du prince héritier Mohammed Ben Salman ne vient pas du vide. Elle exprime des inquiétudes sérieuses de la Maison des Saoud. Elle indique également que le Moyen-Orient connaît de profonds changements géostratégiques et une nouvelle distribution des cartes. L'arrivée de deux faucons à la Maison-Blanche s'inscrit dans ce cadre.

2 avril 2018



1) ''Saudi Crown Prince: Iran's Supreme Leader 'Makes Hitler Look Good','' https://www.theatlantic.com/international/archive/2018/04/mohammed-bin-salman-iran-israel/557036/


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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