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Liban: Un tribunal militaire condamne à la prison Hanin Ghaddar, une journaliste opposée au Hezbollah

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

L'Iran a transformé le Hezbollah en milice régionale au service de ses ambitions hégémoniques au Moyen-Orient. Plusieurs voix libanaises chiites sont opposées à ce rôle. Hanin Ghaddar en fait partie. Ce qui n'est pas pour plaire aux parti-milice et à ses sympathisants.

Hanin Ghaddar est une journaliste originaire du Sud du Liban. Elle a étudié à l’Université américaine à Beyrouth et obtenu une maîtrise en études moyen-orientales. Elle a travaillé comme chercheure au bureau régional du Programme du développement des Nations unies (PNUD). Elle a également travaillé dans plusieurs journaux libanais (As-Safir, An-Nahar et Al-Hayat). Du 7 juin 2007 au 30 juin 2016, elle a œuvré comme rédactrice en chef de Now English, un magazine web spécialisé en affaires moyen-orientales basé à Beyrouth. Entre juin 2015 et juin 2016, elle a travaillé comme chercheure non résidente à l’Atlantic Council. En août 2016, elle a enfin rejoint l’équipe du Washington Institute for Near East Policy (WINEP), un think tank conservateur. Elle y travaille comme chercheure visiteuse.

Condamnation à la prison d’une chercheuse opposée au Hezbollah libanais

Hanin Ghaddar critique depuis plusieurs années le Hezbollah libanais et s’oppose à son rôle comme milice régionale au service des ambitions hégémoniques de la République islamique d’Iran au Moyen-Orient. Une position inacceptable pour le puissant parti-milice chiite au Liban. Pour diaboliser en particulier les voix chiites libanaises qui sont critiques de son rôle régional, en particulier en Syrie, le Hezbollah a forgé pour elles une expression dédaigneuse "les chiites de l’ambassade" (américaine). Il est conscient du fait que ces voix critiques montrent que la population chiite est loin d'être un groupe monolithyque et mobilisé comme un seul bloc derrière lui. Ce qui l'insupporte, lui qui se présente comme la voix et le protecteur des chiites dans ce pays.

Le 15 janvier, un tribunal militaire libanais a condamné par contumace Hanin Ghaddar à six mois de prison. On l’a accusé d’avoir "diffamé" l’armée et porté atteinte à son image et à sa réputation.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les faits reprochés à la journaliste remontent au 8 mai 2014. A l’occasion d’un panel du WINEP, l’opposant syrien Monzer Akbik et Hanin Ghaddar avaient discuté du conflit en Syrie et de son impact sur les pays voisins. À cette occasion, la Libanaise avait abordé le rôle du Hezbollah au Liban, son armement, sa participation à la guerre en Syrie aux côtés de ce qui restait de l'armée de Bachar El-Assad et la nature de ses liens avec l’Iran. Elle avait également affirmé que "la communauté sunnite (au Liban) est réprimée par l’armée et le Hezbollah, alors que la milice du Hezbollah est intouchable."

Notons bien qu’à l’époque du panel, le journal libanais Al-Akhbar avait mené une campagne agressive contre la journaliste pour la diaboliser, rendre sa voix inaudible et donc la faire taire. Il l’avait accusé de traitrise et de collaboration avec Israël, l’ennemi, du fait qu’Ehud Barak était un des conférenciers du WINEP. Mais, l’ancien premier ministre israélien et la journaliste libanaise ne se trouvaient en même temps ni sur le même panel ni dans la même salle. Mais, ce détail de taille était sans importance pour les médias de l’axe pro-Iran au Liban.

Condamnations d'un procès politique

La peine de Hanin Ghaddar a suscité l’indignation dans son pays. Plusieurs journalistes, dont Assaad Bichara et Ali Al-Amine, et universitaires ont condamné fermement le jugement. Même type de réaction de la part de l’ancien député Fares Saïd. Le Centre Samir Kassir Eyes (SKEyes) de défense de la liberté des médias et de la culture (SKEyes Center for Media and Cultural Freedom) a lui aussi condamné le jugement et déclaré refuser qu’un journaliste soit jugé pour ses opinions par un tribunal militaire. Les condamnations de ce jugement se sont aussi multipliées sur les réseaux sociaux.

L’armée libanaise a donc attendu plus de trois ans avant de condamner la chercheure libanaise. Elle l’a fait pour la punir pour avoir exprimé son opinion sur la situation dans son pays et sur le rôle régional d’un poids lourd du paysage politique libanais. Un Hezbollah qui a pris en otage tout un pays et agit comme s’il était un État dans l’État au Liban et dans la région, et sans même prendre la peine de demander leur avis aux autres acteurs politiques libanais là-dessus, comme s'ils étaient des quantités négligeables et ne pouvaient qu'acquiescer à sa volonté.

Si le jugement militaire fait plaisir aux adversaires hezbollahis de Hanin Ghaddar, il ne rend aucun service à l’armée nationale comme corps et encore moins à l’État libanais. Il peut ajouter de l’eau au moulin de toutes ces voix qui accusent l’armée de faire le jeu d’un parti-milice qualifié par Washington et plusieurs capitales occidentales d'organisation terroriste. Quand on sait que cette institution militaire a grandement besoin des fournitures en armes occidentales pour consolider son autorité et jouer son rôle comme protectrice de la souveraineté nationale, on est en droit de se demander si la condamnation de Hanin Ghaddar pourrait plaider en sa faveur devant, entre autres, une administration Trump hostile au Hezbollah et à ses parrains iraniens. Sans parler de cette image écornée d’un Liban, oasis de liberté, le fameux cliché de la Suisse du Moyen-Orient.

***

La condamnation de la journaliste Hanin Ghaddar est politique. Elle rappelle à tous ceux qui l’auraient oublié un fait important: l’armée libanaise continue en temps de paix d’avoir le droit de juger des civils et des journalistes pour le simple fait d’avoir exprimé des opinions. Cela constitue une entrave à la liberté d’expression, de la presse et des universitaires et une intimidation de toute voix critique. Cela n’est pas à l’avantage de l’image de cette armée et du Liban comme pays.

18 janvier 2018



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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