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Égypte: Ahmed Chafiq accuse les Émirats arabes unis de le retenir contre sa volonté

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les Émirats arabes unis sont très actifs dans plusieurs pays arabes. Ils ont investi d'importantes ressources financières pour faire échouer le Printemps arabe. L'Égypte fait partie des pays où ils ont agi dans ce sens. Le maréchal Abdel Fattah El-Sissi en a profité pour mener à bien son coup.

L’année prochaine, l’Égypte tiendra une élection présidentielle. On pensait que les jeux étaient faits d’avance et que le président sortant, Abdel Fattah El-Sissi (1954-), sera réélu sans la moindre difficulté. Mais, l’ancien premier ministre Ahmed Chafiq (1941-) a visiblement décidé de jouer les trouble-fêtes.

Ahmed Chafiq, un homme du système Moubarak

Ahmed Chafiq a rejoint les rangs de l’armée en 1962. Il a gravi les échelons. Il a fini par devenir général d’aviation. Il a participé en 1973 à la guerre d’Octobre (Yom Kippour). En 1994, il a été nommé au poste de chef d’état-major de l’armée de l’air. En 2002, il a été choisi comme nouveau ministre de l’aviation. En 2010, le Printemps arabe voit le jour en Tunisie. La chute du dictateur Ben Ali a donné des idées, entre autres, au peuple égyptien. Place Tahrir a exigé le départ du président Moubarak. Pour essayer de gagner du temps en attendant que la tempête se calme, celui-ci a, le 31 janvier 2011, nommé M. Chafiq comme premier ministre. La pression domestique et étrangère était telle que M. Moubarak n’a pas pu résister très longtemps et a quitté le pouvoir le 11 février 2011. M. Chafiq conservera pour sa part son poste jusqu’au 3 mars de la même année.

En 2012, Ahmed Chafiq s’est présenté à la première élection présidentielle libre et pluraliste depuis le coup militaire de 1952. À cette occasion, il a fait face à 12 adversaires. A l’issue du second tour de cette consultation au suffrage universel, il a récolté 12 347 380 suffrages (48,27%) contre 13 230 131 voix pour le vainqueur du jour, le frère musulman Mohamed Morsi.

Peu après, il a été poursuivi devant la justice pour corruption. Il n'a pas attendu le verdict de la justice avant de quitter l'Égypte. Mais, au lieu d’aller en Arabie saoudite pour faire le petit pèlerinage (Omra), comme il l’avait prétendu, il a pris le chemin des Émirats arabes unis et s’y est installé. Son acquittement ne l’a pas incité à rentrer chez lui.

Le 3 juillet 2013, l’ancien ministre de la défense Abdel Fattah El-Sissi a fait un coup d’État et destitué le président Morsi, le premier président civil élu démocratiquement en Égypte. Le 28 mai 2014, c’était le jour d’une élection présidentielle non libre et entachée de nombreuses irrégularités et de fraude. Les chiffres officiels ont accrédité celui qui était déjà le dirigeant de facto du pays de 23 780 104 voix (96%), contre 757 511 suffrages pour le candidat fantoche Hamdine Sabahi. Le taux de participation est inférieur à 50% (contre 51,85% en 2012). Les Frères musulmans ont été empêchés de participer à l'élection.

Une fois installé comme nouveau président du pays, Abdel Fattah El-Sissi a mené une chasse aux sorcières contre les islamistes pour les éliminer du paysage politique. Il a également conduit une vaste campagne de répression de toute forme de dissidence ou d’opposition: islamistes, libéraux et la gauche. Cette répression a également touché une partie de ceux qui avaient appuyé son coup d'État. Ils l'avaient fait soit par peur des islamistes soit par hostilité idéologique à leur projet de société.

Le président islamiste renversé en 2013 a été condamné, lors de procès politiques iniques, à la prison à vie. À cause des conditions exécrables de sa détention, son état de santé s’est dangereusement détérioré au point où ses proches craignent pour sa vie. D'autres dirigeants de la confrérie islamistes ont été eux aussi condamnés à la prison à vie quand ils ne l'ont pas été à la peine capitale. Si une partie d'entre eux croupit en geôle, l'autre s'est réfugiée dans plusieurs pays, dont le Qatar.

La torture est routinière dans les centres de détention. Les arrestations arbitraires et les disparitions forcées sont monnaie courante. Les tests de virginité sont pratiqués de manière routinière dans les commissariats et les centres de détention. Plus de 60 000 détenus sont des prisonniers politiques. Les ONG, les journalistes, les syndicalistes et les militants des droits humains et des droits sociaux font face à de nombreux obstacles pour faire leur travail quand ils ne sont pas jetés en prison suite à des simulacres de procès. La manifestation est devenue suspecte et réprimée. Plusieurs places publiques, dont la mythique place Tahrir, sont bouclées durant toute l’année. L’armée fait sentir sa présence sur la place publique pour intimider ou prévenir la moindre tentative de rassemblement populaire. Pour ne rien arranger aux affaires du régime des militaires, cette politique du tout-répressif n’a pas protégé la population des coups mortels du terrorisme jihadiste. Des politiques à la lumière desquelles un autocrate comme Hosni Moubarak a l'air d'un grand démocrate...

Au niveau social, les politiques économiques néolibérales sauvages de M. Sissi ont creusé les inégalités sociales et régionales et étranglé les couches sociales les moins bien nanties. Au bout du compte, elles ont de la difficulté à se payer les produits de première nécessité et les services d’éducation et de santé. La corruption, qui gangrène l’ensemble du système, a empiré leur situation. A toutes ces voix qui se sont plaints de leurs difficiles conditions de vie, Abdel Fattah El-Sissi a un message: besoin de quelques années encore pour pouvoir améliorer la situation. Il sait que son appareil sécuritaire est là pour faire taire toute expression de mécontentement populaire.

En vue de la prochaine élection, des agents du ministère de l’intérieur et des services de renseignements mènent tambour battant et un peu partout à travers le pays une campagne qui ne dit pas son nom. Elle a comme slogan: ''Pour que tu la bâtisses!'' (l’Égypte: على_شان_تبنيها#). Ils distribuent des formulaires avec des noms dans les quartiers et sur les lieux de travail. Leur objectif: récolter le maximum de signatures pour montrer au reste du monde qu’une écrasante majorité des Égyptiens veut qu’Abdel Fattah El-Sissi brigue un nouveau mandat et aimerait donc le voir réélu. Par crainte, par adhésion ou par à plat ventrisme, plusieurs syndicats ou corps de métier ont apporté leur concours à cette campagne. À l’antenne de plusieurs chaînes de télévision, des animateurs d’émission, en fait des bras médiatiques du régime des militaires, signent ces formulaires d’appui à la candidature du président sortant et appellent leurs compatriotes à faire comme eux.

Ahmed Chafiq bouleverse le plan initial d'Abdel Fattah El-Sissi

Le mercredi 29 novembre, Ahmed Chafiq s’est rappelé au souvenir de ses compatriotes. Il a fait deux déclarations le même jour et a mis le feu aux poudres des bras médiatiques du régime des militaires et d’Abdel Fattah El Sissi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il a d’abord contacté l’agence Reuters. Il lui a annoncé son intention de se présenter à la prochaine élection présidentielle égyptienne et qu’il allait rentrer dans les prochains jours dans son pays. Dans une vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux hier, M. Chafiq a annoncé, en lisant une déclaration écrite de six minutes, son intention d’être candidat. Même s’il n’a jamais mentionné le nom du président actuel, il a fait un  bilan critique de l’action de son gouvernement. Pour lui, son pays ''fait face à beaucoup de problèmes.'' Ceux-ci ''ont entraîné la détérioration de la qualité de tous les services offerts aux citoyens,'' a-t-il regretté, évoquant au passage la hausse de la dette publique. À l’adresse d’un Sissi qui déclarait, il y a quelques semaines, que l’Égypte était ''un pays pauvre, très pauvre,'' M. Chafiq a affirmé que l’Égypte n’est pas un pays pauvre et qu’il a ce qu’il faut en termes de moyens pour se relever, mais à condition d'une bonne gestion des ressources.

Pour séduire les démocrates, les militants des droits humains et les familles des nombreux prisonniers politiques, dont des islamistes, il a affirmé que l’Égypte ne pourra s’en sortir et jouir du développement et de la stabilité sans un ''régime civil et démocratique'' basé sur la reddition des comptes et que ''la véritable démocratie et les droits de l’homme ne sont pas des cadeaux à attendre de quelqu’un.'' Le contre-pied du discours du régime en place. A ses yeux, ''le renouveau'' de l’Égypte est nécessaire pour lui permettre d’aller de l’avant.

En matière de politique étrangère, il a promis une Égypte forte, pacifique, entretenant de bonnes relations avec tout le monde et qui ne vit pas au crochet des autres pays.

Quelques heures plus tard, coup de tonnerre. Ahmed Chafiq a affirmé à l’antenne de la chaîne qatarie Al-Jazeera que les Émirats arabes, où il réside depuis son départ d’Égypte, l’empêchaient de quitter leur territoire. ''J’ai été surpris d’apprendre qu’on m’interdisait de quitter la nation amie des Émirats arabes unis pour des raisons que je ne comprends pas,'' a-t-il déclaré dans une vidéo qui a circulé hier sur les réseaux sociaux. C’est ''une interférence dans les affaires intérieures de mon pays,'' a-t-il ajouté.

Le ministre aux affaires étrangères émirati a immédiatement réagi à la déclaration de l’Égyptien. Sur son compte Twitter, Anwar Mohammed Qarqash a souligné combien son pays regrettait ''l’ingratitude'' de l’ancien premier ministre de Hosni Moubarak, qui ''a trouvé refuge aux Émirats après avoir fui l’Égypte.'' ''Nous lui avons facilité les choses et offert toute notre hospitalité malgré nos fortes réserves sur certaines de ses positions,'' avant de préciser qu’il n’y a ''aucun obstacle'' à son départ des Émirats.

Prendre la décision de s’adresser à Al-Jazeera pour crier au secours n’a pas dû être facile puisque cette chaîne est la bête noire des autorités émiraties et saoudiennes et elle est au cœur de la crise diplomatique entre ces deux pays (en plus du Bahreïn et de l’Égypte) et le Qatar. Cela a mécontenté son pays hôte au point de se faire insulter par un de ses ministres. Mais, s’il l’a fait, c’est peut-être parce qu’il n’avait plus le choix et devait faire un grand coup pour pouvoir quitter son pays hôte sans difficulté.

Abdel Fattah El-Sissi est un autre mécontent de l’annonce d’Ahmed Chafiq. Il est très bien placé, en tant que produit du renseignement militaire, pour être au fait du rapport entre l’ancien chef d’état-major de l’armée de l’air d'un côté et l’État profond et les réseaux de Hosni Moubarak, y compris dans les médias, de l'autre. Il doit pressentir le danger que représente pour sa réélection une agglutination autour d'une éventuelle candidature Chafiq de ces réseaux d’intérêt et d'influence et des mécontents de son style, de son régime et de ses politiques. C’est cette inquiétude qui anime différentes attaques, par médias et brigades électroniques interposés, contre Ahmed Chafiq.

***

Le président Abdel Fattah El-Sissi gouverne l'Égypte d'une maine de fer. Son bilan est négatif dans les domaines politique, sécuritaire, social et économique. Avec une éventuelle candidature d'un homme du système Moubarak, il se trouve dans une situation compliquée. Il devra donc revoir sa stratégie et redoubler d'effort s'il veut être réélu pour un nouveau mandat de quatre ans.

30 novembre 2017



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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