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Égypte: Carnage dans la mosquée Al-Rawdah au Nord-Sinaï

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Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Les groupes jihadistes au Sinaï-Nord représentent une véritable menace à la sécurité nationale de l’Égypte et de ses voisins à l’Est. La stratégie du tout-répressif privilégiée par Abdel Fattah El-Sissi a échoué à en finir.

Le Sinaï connaît depuis plusieurs années une insurrection jihadiste armée. L’organisation terroriste État islamique (EI) y dispose d’une branche très active. Elle a multiplié les attaques contre les forces de sécurité. Les attaques jihadistes ont connu un pic depuis le coup d’État d’Abdel Fattah El-Sissi en 2013 et la destitution de Mohamed Morsi, membre de la confrérie des Frères musulmans et premier président civil élu démocratiquement. Cette guerre a fait des centaines de victimes, de part et d’autre. Ni la multiplication ni la brutalité des campagnes répressives de l’armée égyptienne n’ont parvenu à y mettre un terme.

L’attaque de la mosquée Al-Rawdah au Nord-Sinaï fait au moins 235 morts

Le vendredi est le jour de la grande prière hebdomadaire des musulmans. Ce 24 novembre aurait pu être un vendredi comme un autre pour ces fidèles. Mais, des terroristes en ont décidé autrement.

La mosquée Al-Rawdah (lieu d'une confrérie soufie du même nom) est située dans le village de Bir Al-Abd, à l’Ouest d’El-Arich, la capitale de la province du Nord-Sinaï. Une région où les forces de sécurité combattent la branche égyptienne de l’EI depuis plusieurs années. La confrérie mystique Al-Rawdah est très connue dans le nord du Sinaï.

A l’instar d’autres ordres soufis, la confrérie Al-Rawdah fait face à l’hostilité des milieux takfiris (excommunicateurs), des wahhabites et d’une partie des islamistes. Ils les considèrent comme des hérétiques, des idolâtres ou des polythéistes à cause de leurs hommages aux saints et leur vénération des sanctuaires. L’EI a appelé à combattre les confréries soufies. Les rapprochements entre l’administration de George W. Bush, au nom de la lutte contre le terrorisme international, et les courants soufis dans plusieurs pays musulmans ont compliqué leurs rapports avec nombre de groupes islamistes.

Pour faire un maximum de victimes, l’attaque de la mosquée Al-Rawdah a eu lieu pendant la grande prière hebdomadaire. Les assaillants ont pris leur temps pour accomplir leur tâche. Ils ont ouvert le feu sur les fidèles et tiré sur ceux d'entre eux qui tentaient de fuir le lieu du massacre. Même les ambulances n’ont pas trouvé grâce à leurs yeux, selon plusieurs témoins. Visiblement, ils étaient bien préparés et semblaient bénéficier de complicités.

Selon un bilan provisoire fourni par les autorités égyptiennes, l’attaque a fait au moins 235 morts et 125 blessés. Ce bilan de morts est le plus meurtrier pour une attaque jihadiste au Nord-Sinaï et en Égypte. Parmi ces victimes, de nombres soldats et des enfants.

Cette attaque n’a été revendiquée par aucun groupe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Abdel Fattah El-Sissi a réagi à l’attaque de la mosquée. Il a convoqué un conseil ministériel restreint pour discuter de la situation. Y étaient les ministres de la défense et de l’intérieur et les chefs des renseignements généraux et du renseignement militaire. Il a également décrété un deuil national de trois jours. Il a aussi adressé un message à la nation pour lui promettre de répondre avec une "force brutale" aux auteurs de l’attaque terroriste. "Les forces armées et la police vengeront nos martyrs et ramèneront la sécurité et la stabilité avec force très prochainement," a-t-il promis.

L’armée a rapidement lancé des raids de représailles dans la zone. Ces frappes aériennes ont touché plusieurs zones montagneuses autour de Bir Al-Abed. Causant la mort d’au moins 15 jihadistes.

Le cheikh Ahmed El-Tayeb est le grand imam de la prestigieuse mosquée Al-Azhar, la plus haute autorité de l'islam sunnite en Egypte. C'est également un adepte de l'islam soufi. Il a déclaré condamner dans les "termes les plus fermes l'attaque terroriste barbare."

Les minorités religieuses dans le viseur jihadiste

L’attaque d’aujourd’hui est la plus meurtrière dans l’histoire récente de l’Égypte.

Ce n’est pas la première fois que des civils sont la cible d’une attaque jihadiste. La dernière fois, c’était en octobre 2015 pour l'EI, quand un attentat à la bombe revendiquée par cette organisation a coûté la vie à 224 passagers d’un vol russe après son décollage de la célèbre station balnéaire de Charm El-Cheikh, au Sinaï. Cette opération a porté un coup dur au tourisme. Elle a refroidi les ardeurs de beaucoup de touristes étrangers et les a dissuadé pendant plusieurs mois de mettre ou remettre les pieds en Égypte.

L’état d’urgence appliqué de manière draconienne dans le Nord-Sinaï et les campagnes répressives musclées des forces de sécurité ont rendu les opérations des groupes jihadistes, dont l'EI, plus compliquées. Dans ce contexte, l'organisation d'Abu Bakr Al-Bagdadi a dû, au cours de l’année dernière, revoir à la baisse ses opérations contre les forces de sécurité. Mais, si elle s’est tournée contre des cibles civiles, c'est parce qu'elles sont des ''cibles molles,'' c'est-à-dire assez facile à atteindre et très difficile pour les autorités de les protéger. Les Chrétiens et les Soufis font partie de ces ''cibles molles.'' Aussi, l’EI en a contre plusieurs tribus locales pour leur collaboration avec les autorités sécuritaires dans leur lutte contre les jihadistes.

En 2016, l’EI avait capturé le vieux chef de la confrérie Al-Rawdah, le cheikh Soleiman Abou Heraz et l’a décapité. On l’avait accusé de pratiquer la sorcellerie. La même année, nombre de Soufis avaient été enlevés puis libérés après s’être "repentis."

Février dernier, une série d’attaques jihadistes à El-Arich a contraint beaucoup de Chrétiens à fuir leur région. Pour élargir le rayon de ses attaques et ébranler la société, l’EI a, en mai, attaqué des pèlerins coptes qui se rendaient dans un monastère situé au sud du pays. Ils ont fait 29 morts. Plusieurs églises ont été également attaquées. Depuis moins d’un an, plus de 100 Chrétiens, principalement des Coptes, ont été tués dans des attentats à travers l’Égypte.

Si plusieurs mosquées chiites avaient déjà été la cible d’attentats revendiqués par l’EI en Irak, en Arabie saoudite, en Afghanistan ou au Pakistan, jamais une mosquée sunnite n'a été encore attaquée par lui ou par un autre groupe jihadiste. Au moment de la publication de cette chronique, on ne sait pas si c'est lui ou un autre groupe qui a attaqué la mosquée Al-Rawdah.

Cette attaque est intervenue quelques jours seulement avant les célébrations de l’anniversaire du prophète Mohamed dans l’ensemble du monde musulman. Les Soufis de Rawdah se préparaient eux aussi à la fêter. Avec ce qui s'est passé ce Black Friday, pas sûr que les esprits des fidèles seront à la fête. 

***

L'attaque de la mosquée Al-Rawdah est un camouflet pour un État qui ne cesse de répéter à qui veut l'entendre qu'il remporte la guerre contre le terrorisme. Elle s'ajoute à l'attaque intervenue le 20 octobre dernier dans le désert occidental, qui a fait une cinquantaine de morts parmi les forces de sécurité et qui a embarassé le régime Sissi et l'a poussé à remanier une partie du sommet de son appareil sécuritaire. Son beau-frère a été une des victimes de ce remaniement. Cette attaque bien organisée vise également à montrer la capacité d'agit des jihadistes et le peu de contrôle qu'exercent les forces de sécurité du putschiste Abdel Fattah El-Sissi sur le Sinaï.

24 novembre 2017



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La Chronique de Aziz Enhaili, rédacteur en chef de Tolerance.ca
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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