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Le Liban entre le "choc positif" de Saad Hariri et l’avenir du rôle régional du Hezbollah

(French version only)
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Le rôle régional du Hezbollah de Hassan Nasrallah au bénéfice de l'Iran constitue une menace pour la sécurité nationale de plusieurs pays arabes. Une situation dont les conséquences pourraient se révéler très négatives pour tout le Liban.

Depuis l’annonce de la démission de Saad Hariri de son poste de premier ministre, une rumeur a été lancée à Beyrouth. Elle a été relayée par plusieurs médias. À force de circuler sur les réseaux sociaux, elle a fini par être prise au sérieux par plusieurs. Contribuant à alimenter confusion, inquiétude ou tension au Liban et ailleurs.

Le "choc positif" de Saad Hariri

Le vendredi 3 novembre, Saad Hariri est arrivé à Riyad. Le lendemain, dans un discours diffusé par la chaîne saoudienne Al-Arabiya, le chef du gouvernement libanais a annoncé sa démission de son poste. Il a imputé sa décision à la "mainmise" de l’Iran et de son bras armé, le Hezbollah qui fait partie de son gouvernement de coalition, sur les affaires intérieures libanaises et aux conséquences négatives pour son pays des ingérences du parti-milice chiite dans les affaires intérieures de plusieurs pays arabes au profit de la République islamique des mollahs. Il a également déclaré craindre pour sa vie, lui, le fils de Rafik Hariri, l’ancien premier ministre assassiné en 2005 au cœur de Beyrouth.

Le ton ferme de ce discours a surpris les Libanais. Il a pris de court leur classe politique et provoqué une nouvelle crise politique. Plusieurs libanais avaient hâte d’entendre ce qu’avait à dire Hassan Nasrallah en guise de défense contre les accusations cristallines du chef du courant de l’Avenir.

Mais, au lieu de réfuter les accusations de son parti et de son parrain iranien, Hassan Nasrallah a déplacé le débat sur un autre terrain. Il a accusé l’Arabie saoudite de "détenir" M. Hariri. "On lui interdit jusqu’à ce moment de rentrer au Liban," a-t-il affirmé, sans la moindre preuve à l’appui. Il a fait cette affirmation comme s’il avait accès à des informations privilégiées venant du cœur de la cour royale saoudienne. Il a également affirmé que Riyad avait forcé M. Hariri à démissionner et donc à lire le message que l'on sait.

M. Nasrallah a essayé ainsi d’orienter le débat public loin du fond de la question posée par M. Hariri. D'importants médias internationaux sont tombés dans ce piège, les deux pieds joints et les yeux fermés. Ce faisant, ils ont fait le jeu du parti chiite et de son parrain iranien et contribué à la confusion ambiante et au désarroi de plusieurs libanais.

Au Liban, plusieurs médias et animateurs ont alimenté à leur tour les rumeurs les plus folles, sans même prendre la moindre précaution en termes de vérification de l’information. On peut voir dans cela une des nombreuses expressions de la polarisation politique du pays et de la dégradation de la situation dans la région, à l’ombre des ingérences iraniennes dans les affaires intérieures de plusieurs pays arabes (Syrie, Irak, Yémen, Liban, etc.) et de ses guerres par procuration avec l’Arabie saoudite.

Le silence, calculé ou pas, durant plusieurs jours du premier ministre démissionnaire libanais a lui aussi contribué à alimenter les craintes dans son pays et y a facilité l’œuvre de propagande de l’axe de l’Iran. Il a donc lui aussi, à son corps défendant, contribué à créer le contexte propice au règne des rumeurs.

Le 11 novembre, le président libanais Michel Aoun, un allié du Hezbollah, a apporté sa pierre à l’édifice. Il a appelé Riyad à "éclaircir les raisons" qui empêchent son premier ministre de rentrer au Liban. Autrement dit: il a apporté sa caution de président de la  République à une rumeur et conforté la position du chef du Hezbollah. Il a également déclaré que la démission de M. Hariri allait rester nulle et non avenue pour lui tant qu’il ne la ferait pas à Beyrouth. Le même jour, il s’est entretenu avec son homologue français, Emmanuel Macron, à ce propos, selon un communiqué de Baabda.

Cette sortie du chef de l’État libanais et le règne des rumeurs alimentées par l’axe de l’Iran dans son pays montrent que personne ne savait ce qu’il en était en fait de la situation de Saad Hariri dans le pays du prince héritier Mohammed bin Salman.

C’est cette même incertitude qui explique également la tournure politique du 15e marathon de Beyrouth. Cet événement est habituellement destiné à soutenir la recherche médicale et les droits de la personne. Le 12 novembre, plusieurs participants ont affiché leur soutien au premier ministre démissionnaire. Sur une des pancartes, on pouvait lire: "Rendez-nous notre premier ministre."

Le 12 novembre, Saad Hariri est enfin sorti de son silence. Il a accordé une entrevue à Paula Yacoubian, une journaliste et présentatrice libanaise vedette de son réseau de télévision Future tv news. Cette entrevue a été faite à Riyad, au domicile du dirigeant libanais qui jouit également de la citoyenneté saoudienne. Elle a duré 1 heure 21 minutes.

Saad Hariri a d’abord déclaré qu’il était "libre" de ses mouvements en Arabie saoudite: "je suis libre ici, si je veux voyager demain, je voyage." Il a donc contredit le président Aoun qui, quelques heures auparavant, parlait d’une "liberté restreinte" pour M. Hariri en Arabie saoudite. Plus important encore, M. Hariri a assuré qu’il allait "rentrer au Liban très bientôt pour entamer les procédures constitutionnelles nécessaires," en référence à sa démission. Autrement dit, il ne renonce pas à sa démission.

Pour M. Hariri, sa démission cherchait à provoquer un "choc positif" parmi les Libanais pour qu’ils réalisent enfin les dangers de la situation actuelle pour leur pays. Il s’est dit satisfait de la réaction de son peuple.

Il a également abordé dans cet entretien la question de ses relations avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Il a affirmé entretenir une relation "excellente et privilégiée" avec les princes héritiers saoudien et émirati. D'ailleurs, il avait rencontré à deux reprises à Riyad le roi saoudien Salman et s'était rendu aux Émirats arabes pour rencontrer le prince héritier Mohammed bin Zayed.

En faisant sa déclaration choc depuis Riyad, Saad Hariri voulait rassurer les alliés arabes sur le fait que le Hezbollah est une chose et que l’État libanais en est une autre et qu’il n’est pas prêt à apporter de facto une sorte de parapluie politique à ses menées déstabilisatrices dans plusieurs pays arabes, dont le Yémen. Pour lui, le missile balistique tiré depuis le Yémen sur l’aéroport international de Riyad est un tournant dans ses relations avec le parti chiite. C’est la goutte qui a fait déborder le vase.

A ses yeux, rassurer les pays arabes du Golfe était nécessaire pour les intérêts de son pays. N’oublions pas à titre d’exemple que 350 000 Libanais vivent en Arabie saoudite et transfèrent annuellement dans leur pays plus de deux milliards de dollars. Autrement dit: en cas de crise entre Riyad et Beyrouth, la facture pour le pays du Cèdre risque d’être très salée.

Le rôle régional du Hezbollah, au cœur de la crise politique du Liban

Certaines parties du Liban n'ont pas pu capter l’entretien qui était transmis en direct depuis Riyad.

Si les explications de Saad Hariri ont rassuré une bonne partie de son peuple, certains ont refusé de croire que le chef du gouvernement démissionnaire répondait de manière libre aux questions de la journaliste et ont prétendu, sans la moindre preuve à l’appui, que Riyad lui avait dicté ses réponses. Les explications de Paula Yacoubian à son retour à Beyrouth à l’effet que M. Hariri était libre et que l’entrevue s’était déroulée dans sa maison n’ont rien changé à la mauvaise foi des adversaires du premier ministre démissionnaire.

Cela fait partie (et apporte de l’eau au moulin) des manœuvres du Hezbollah et de ses parrains iraniens pour dévier le débat public du problème pointé du doigt et sans les précautions d’usage par Saad Hariri: l’armement du parti chiite et ses ingérences déstabilisatrices de plusieurs pays arabes pour le compte de la République islamique de l’Iran.

M. Hariri a appelé les différents acteurs de la scène politique libanaise à se pencher sérieusement, sans détour et une fois pour toute sur cette question. Dans son esprit, le choix pour son pays est désormais le suivant: soit la neutralité du Liban vis-à-vis de tout axe régional et le refus d’en faire une base-arrière à partir de laquelle l’Iran, par supplétifs interposés, lance des agressions contre d’autres pays arabes, soit faire partie de l'axe de l’Iran et en subir les conséquences en termes de sanctions économiques arabes et internationales.

***

Le premier ministre démissionnaire libanais a posé la question de l’avenir du rôle régional du Hezbollah de manière très claire. Celui-ci ira-t-il dans le sens espéré par celui-là? Le pourra-t-il s’il veut continuer en même temps de bénéficier du financement, de l’armement et de l’entraînement de la République islamique d’Iran, ce qui explique en large partie l’ascendant qu’il exerce sur le pays? On peut en douter.

16 novembre 2017



** Rencontre entre Saad Hariri et le roi Salman. Crédit de l'image: le compte Twitter du dirigeant libanais.


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Aziz Enhaili is an expert on the Middle East, of Islam and Foreign policy. He is a contributor on irregular basis to the ‘’Neighbouring countries’’ of the European Union, a unit of Europe2020, a groupe dedicated to prospective studies. He is... (Read next)

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