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Maroc: Criminaliser les protestations pacifiques dans le Rif

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La Constitution octroyée en 2011 par le roi Mohamed VI reconnaît à son peuple le droit de manifester sur la voie publique. Mais, demander de manière paicifique des droits justes et légitimes a valu à une trentaine d’habitants du nord du pays des condamnations à la prison ferme.

Depuis sept mois, la ville d’Al-Hoceima, située au cœur du Rif, au nord du Maroc, est devenue l’épicentre d’un mouvement social de protestation. Ce #Hirak (Mouvement) est né suite à la mort broyé dans une benne à ordures du jeune vendeur de poisson Mouhcine Fikri alors qu’il tentait de récupérer sa marchandise jetée là par la police. Sa mort atroce a indigné Al-Hoceima et le reste du pays. Ce #Hirak est populaire. Il demande au pouvoir central de développer la région. Il veut par exemple voir la province d’Al-Hoceima dotée d’une université et d’un hôpital spécialisé dans le traitement du cancer, une maladie très répandue dans la région, et ses jeunes chômeurs avoir des emplois.

De lourdes peines pour 28 manifestants

Pour maintenir la pression sur les autorités, le #Hirak a choisi de continuer à manifester régulièrement dans la ville d’Al-Hoceima et dans plusieurs localités rattachées à la même province, dont Imezouren. Au lieu de se pencher sur les doléances de la population et envoyer des signes d'ouverture réelle, le pouvoir a privilégié l’approche sécuritaire. Pour décapiter le mouvement social, il a arrêté ses meneurs, dont son leader charismatique Nasser Zefzafi (un chômeur de 39 ans). Il a également cherché à empêcher la tenue localement de toute manifestation protestataire et de toute expression de soutien dans le reste du pays. Sans parler de sa campagne de diabolisation qui s’est finalement révélée inefficace puisque les manifestations n’ont jamais cessé et de plus en plus de Marocains dans le reste du pays et à l’étranger s’y sont ralliés. Rendant la situation de moins en moins tenable pour Rabat.

Pour ne pas perdre le soutien de la population locale et du reste du pays, les meneurs du #Hirak n’ont jamais dévié du principe d’une manifestation pacifique. Une ligne politique claire qui n’a nullement facilité l’œuvre de diabolisation menée, durant des mois, tambour battant par le pouvoir central et ses relais médiatiques et intellectuels pour justifier l’approche sécuritaire d’enjeux sociaux que plusieurs dans le reste du pays considèrent comme justes et légitimes et s’y reconnaissent.

Les arrestations arbitraires et les enlèvements dans la rue ou chez eux ont touché plus de cent personnes. Même des journalistes n’ont pas échappé à cette rafle. Une partie des détenus a été gardée à Al-Hoceima, l’autre transférée à des centaines de kilomètres de chez eux, soit à Casablanca ou à Rabat-Salé.

Le 26 mai, la police avait essayé d’interpeller Nasser Zefzafi. Mais, de jeunes sympathisants l’en ont empêché. Il y a eu des heurts à cette occasion. Cela a permis au leader du mouvement de rester libre durant trois jours. Il sera arrêté le 29 mai et transféré à Casablanca après avoir été, selon des témoignages rapportés par plusieurs médias marocains, maltraité par des policiers à Al-Hoceima. D’autres détenus, dont la chanteuse SiLya Ziani, ont eux aussi raconté avoir subi de mauvais traitements aux mains de la police.

Le 13 juin, 32 manifestants ou présumés militants du #Hirak, âgés entre 18 et 25 ans, ont comparu devant le tribunal de première instance d’Al-Hoceima. Leur procès s’est poursuivi jusqu’au lendemain. Ils faisaient face à des charges graves: "violences à l'égard des forces de l'ordre," "manifestations sans autorisation,'' "rébellion" et "détérioration des biens publics."

Selon Rachid Belaali, avocat et coordinateur de la défense des détenus du #Hirak, "le rapport d’expertise (sur les violences subies par certains des accusés, ndlr) n’a pas été présenté au cours de l’audience" (Propos rapportés par Kaouthar Oudrhiri, Tel Quel, 14 juin 2017) et n’a donc pas été pris en compte dans le verdict.

Le 14 juin, le verdict du juge est tombé. Comme une Massu!

Sur les trente-trois accusés (la liste des noms est fournie par le site Al-Aoual, 14 juin 2017), vingt-cinq ont été condamnés à 18 mois de prison ferme. Ils sont: Khayredine Chanehoute, Wassim Boubouh Ben Ahmed, Nourredine Kabedani, Tarik Aafis Ben Ahmed, Yahya Fqih, Safouane Shouide, Ahmed Baroudi, Youssef Fqih, Mourad Zefzafi, Habib Afqir, Ahmed Karoudi, Samir Taghedouini, Mohamed Fassi, Abdelkrim Boukri, Abdelkrim Saayedi, Abdelilah Ben Si’amar, Ayoub Zaghedoud, Azzedine Karih, Abdellah Belqish, Adil Hachemi, Najib Abelhaj, Khalid Cheikh, Benhadi Abed, Mohamed Balouti et Ayman Fikri.

Mhamed Marchouhi a pour sa part écopé de six mois de prison ferme et d’une amende de 200 dirhams (20 dollars américains).

Mohamed Boura'rassi et Salah Oul Qadi ont dans leur cas été condamnés à six mois de prison avec sursis et à une amende de 1200 dirhams (120 dollars américains).

Enfin, quatre autres accusés ont écopé d’une peine de deux mois avec sursis et d’une amende de 1200 dirhams (120 dollars): Issam Achahebar, Ouassim Atabi, Hilal Faro et Abdelchafi Boukarema.

C’est la colère et la consternation parmi les familles des condamnés. Plusieurs dans le reste du pays ont été eux aussi choqués par ces condamnations vues comme injustes et injustifiées.

Au lieu d’intimider la population locale, ces verdicts politiques ont jeté de l’huile sur le feu. Le soir, après la rupture du jeûne, un nouveau rassemblement s’est déroulé à Al-Hoceima. L’occasion pour les manifestants de condamner les verdicts et de crier fort des slogans comme "la mort et non l’humiliation" et "une chose est sûre: l’État est corrompu!" Les forces de l’ordre ont intervenu avec force pour mettre un terme à la manifestation. À Imzouren, des heurts ont opposé manifestants et policiers. Tous ces manifestants et le reste du pays avec eux ont à l’esprit les procès qui ne tarderont pas à s’ouvrir et qui concernent les autres détenus du #Hirak.

***

Pour étouffer la contestation, l’aile sécuritaire du régime autoritaire marocain a fait le choix de l’escalade et de la répression. Elle a ajouté à son arsenal l’incarcération de manifestants pacifiques pour les intimider eux et les leurs. Mais, le #Hirak ne montre pas de signe d’essoufflement. Aussi, en criminalisant le mouvement, elle lui a offert une raison de plus de continuer la lutte pour des demandes jugées justes et légitimes même par des membres de la majorité gouvernementale et dans lesquelles se reconnaissent de plus en plus de régions dans le reste du pays. Mais, ces condamnations présentent d'un autre côté un avantage non négligeable pour Mohamed VI. Elles lui fournissent l'occasion d'intervenir s'il le désire, cette fois à visage découvert, tout en ayant les traits d'un acteur responsable, benveillant et en mesure d'apaiser la tension sociale, et ce par exemple en graçiant, à l’occasion de la fête de l’Eid El-Fitr (qui tombe dans une dizaine de jours), les détenus et en ordonnant la fin des arrestations arbitraires. Le tout couronné d'une visite royale en grande pompe à Al-Hoceima. Tout un contraste avec un gouvernement Othmani qui aurait alors l'air d'être inefficace et incapable de régler en sept mois une crise qui pourtant n'aurait pas dû traîner tout ce temps puisqu'elle peut se régler à court et moyen termes.

15 juin 2017



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