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Les bombardements sur la bande de Gaza : la distinction civil/militaire survivra-t-elle ?

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Après plusieurs semaines de bombardements, l’armée israélienne s’est finalement retirée de Gaza le 20 janvier dernier. Mais à considérer l’ampleur des dégâts que laisse derrière elle son artillerie, on peut désormais se demander si la distinction entre « civil » et « militaire » demeure pertinente. Certes, on n’est plus à l’ère des guerres de tranchées et moins encore à celle des batailles rangées. Avec le théâtre des opérations profondément en zone urbaine, les dommages collatéraux sont aujourd’hui devenus la norme. Cependant, il y a lieu de craindre que la récente intervention israélienne sur Gaza ait fait tomber le dernier mur qui marquait la distinction civil/militaire en temps de guerre : la décence dans le discours.

Les armes se sont donc tues à Gaza. Pour combien de temps? Personne ne le sait. Mais que dire de cette brutalité qui a laissé sur son passage plus de 1300 morts, des milliers de blessés, des dizaines de milliers de demeures détruites, bref, la ruine et une effroyable désolation? Il n’y pas grand-chose qui ait échappé à l’artillerie israélienne. Mosquée, fabrique de jus d’orange, poulailler, bâtiment abritant une agence des Nations unies et la presse. Autant dire qu’au cours du conflit, les dispositions de la Convention de Genève n’ont pas eu droit au chapitre. Les populations civiles prises pour cibles, leurs propriétés détruites, les secours restreints et quelquefois interdits.


Devant le tollé de reproches adressés aux troupes israéliennes, le premier ministre, Ehud Olmert, a répondu par un appel aux Palestiniens à faire échec au Hamas. « Nous ne voulons pas combattre le peuple palestinien, mais nous ne permettrons pas au Hamas d'attaquer nos enfants » a-t-il déclaré. Entre les lignes : si vous n’arrêtez pas le Hamas, too bad for you. Évidemment, pour légitimer le bombardement des civils palestiniens, il faut d’abord suggérer leur responsabilité et induire leur culpabilité, comme si c’est volontairement que ceux-ci ne faisaient pas obstacle au Hamas. Même type d’absurdité chez Tzipi Livni, la ministre des affaires étrangères israéliennes: «si des civils sont touchés, la responsabilité en revient au Hamas.» Rhétorique qui rejoint en tout point la logique du Hamas qui lance des roquettes sur les civils israéliens.

Ce mantra va être claironné sur toutes les tribunes possibles par une armada de relationnistes, de porte-parole, et autres crypto-sympathisants d’experts. Tous répétant haut et fort que le Hamas se sert des civils comme bouclier humain et porte donc seul la responsabilité de leur drame. Bien sûr, se servir des civils comme bouclier humain est une claire violation de la Convention de Genève. Mais devrait-on s’étonner qu’une organisation au label terroriste enfreigne la loi ! En fait, l’étrangeté survient quand une armée régulière se résout à ignorer les règles. Qui plus est, quand ses supporters s’en glorifient, il y a là quelque chose d’inquiétant.

Des « dommages collatéraux »

Cependant, derrière une rhétorique comme celle qu’on a employée dans le camp israélien, il y a quelque chose de plus froid, de glacial même, puisqu’en somme, on s’est en quelque sorte contenté de dire aux Palestiniens: si le Hamas croit que vos vies nous importent, il se trompe. C’est là une attitude absolument inusitée qui, non sans effroi, met en crise la rhétorique de guerre. On n’est plus ici dans le registre des dommages collatéraux, mais bien une nouvelle dimension dans l’appréhension du théâtre des opérations, un sommet de l’insensibilité, nouveau par sa nature cinglante, encore innommée. Par « dommages collatéraux », les Américains ont toujours signifié que les victimes civiles dans le sillage de leurs artilleries étaient purement accidentelles.

Nonobstant la sincérité de leurs inventeurs, ce concept exprime une forme de décence, le refus d’accepter l’image de brutes sans scrupules qui, au nom des objectifs politico-militaires, balaieraient aveuglément tout sur le passage, femmes, enfants, vieillards. Côté israélien, on a préféré se soulager de ce scrupule. On a choisi de dire ce qu’on pense, assez clairement ou presque. Le plus étonnant est que personne ne s’en soit offusqué. Dans la communauté internationale, on s’est contenté ici et là de dénoncer la réaction « disproportionnée » de l’État hébreu. Comme si, dans ce sempiternel conflit, quelque proportionnalité gouvernait les affrontements entre pierres et chars d’assaut. Comme si une fois la guerre engagée, la notion de proportion avait quelque validité. Mais aucun mot sur la rhétorique israélienne, sur le sens de cette rhétorique, cette insouciante justification de la destruction aveugle de vies et d’infrastructures civiles.

Il faut bien comprendre qu’il ne s’agit pas ici d’interroger l’intervention militaire israélienne à Gaza. Boris Cyrulnik remarque dans le Dialogue sur la nature humaine que la notion de nation « est une convention guerrière ». Et chaque nation a toujours trouvé une légitimité à son aventure guerrière. Ainsi, ce n’est ni de la guerre, ni de son instruction dont il est question ici. Plutôt, il s’agit de mettre le doigt sur quelque chose d’inquiétant, cette outrance dans la désinvolture face au torrent de sang innocent. La désinvolture face aux victimes civiles d’un conflit qu’elles n’ont ni demandé ni causé.

Bien que la guerre soit quelque chose effroyable, les belligérants ont historiquement eu la décence de suggérer qu’ils respectaient la vie, et que leurs cibles étaient uniquement militaires. On a vu des soldats américains venir en aide aux victimes civiles aussi bien dans le conflit afghan qu’irakien. On a vu leur gouvernement exprimer ses regrets en ces circonstances. Attitude qui témoigne d’une pudeur fondamentale, ce quelque chose qui rappelle à l’homme son destin, c’est-à-dire celui d’être homme, « ni ange, ni bête », seulement homme. Si bien que, même entraîné au cœur de cette sauvagerie célébrée qu’on appelle guerre, il a le devoir, l’obligation même de se rendre à son humanité. C’est cette chose irréductible qui explique que la notion de « crime de guerre », quoi qu’il en paraisse, soit loin de constituer un oxymore.

L’expression « dommages collatéraux », bien que critiquée à ses débuts, semble bien en scelle aujourd’hui. Personne ne semble plus en interroger la légèreté. Il y lieu de craindre que les « c’est la faute à… », « c’est la responsabilité du… » et autres formes d’insensibilité désinvolte rentrent dans le lexique de la guerre et annihilent toutes les dispositions de la Convention de Genève. Il y a lieu de s’inquiéter que la notion même de « civils » disparaisse du portrait.

Peut-être un message à l’Iran ?

En septembre 2008, le quotidien britannique The Guardian révélait qu’Israël a demandé sans succès la bénédiction de l’administration Bush pour bombarder les sites nucléaires iraniens. Ne dit-on pas souvent que les installations iraniennes sont bâties dans des zones peuplées où les habitants serviraient en quelque sorte de bouclier humain ? Si l’Iran peut lire attentivement dans ce qui vient de se passer à Gaza, il comprendra qu’un facteur clé de la sécurité de ses sites vient de tomber. La suite, on verra…




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La distinction civil/militaire
par décembre le 5 mars 2009

Excellent article. Courageux considérant l'agressivité incroyable de la partie adverse. Merci.

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