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Les attentats de Tunis et le credo djihadiste

(French version only)
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docteur en science politique ( lauréat de l'Université Paris I-Panthéon Sorbonne)

Avec les attentats qui secouent aujourd’hui plusieurs pays du monde arabe,  la question de l’islamisme radical se pose avec une grande acuité. Un nouveau type d’acteurs de cet islamisme est en train d’évoluer sa posture par rapport au changement socio-démographique qui traverse les sociétés arabes.

 

Il s’agit en effet de Al- Salafiyya al-jihâdiyya (Mouvement salafiste pour le jihâd) qui tire son nom de la doctrine salafiste. Elle n’a aucun rapport avec le salafisme-réformiste qu’impulsent, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, des penseurs comme Sayyid Jamal Al-Din Al-Afghani (1839-1871) et,  Mohammed Abduh (1849-1905).  Pour ceux-ci, la réforme de l’Islam est avant tout un  moyen de modernisation de la société islamique. En revanche, Al- Salafiyya al-jihâdiyya prône un modèle de société close caractérisé par le rejet de l’idée de modernité et de démocratie. Son refus de la modernité occidentale s’inscrit dans une perspective de repli frileux sur les valeurs des ancêtres, c'est-à-dire salaf.

Considérant la liaison complémentaire entre le religieux et le politique qui se reproduit  rapidement dans le contexte politique arabe, la religion sert de moyen d’attaque contre les régimes politiques arabes par des islamistes radicaux, connus aujourd’hui sous l’appellation des « jihadistes ». C’est pourquoi les actions d’Al- Salafiyya al-jihâdiyya sont indissociables d’une certaine classification de la violence politique. Dans ce cadre, on distingue deux catégories de violence : en plus de la violence dite verticale dont l’objectif est de déstabiliser  le pouvoir  « impie », elle peut aussi être horizontale quand elle touche des individus accusés de ne pas savoir respecter la chari’a, c'est-à-dire la loi islamique que le mouvement salafiste considère comme la véritable constitution de l’Etat islamique. Les salafistes takfiristes  puisent leurs valeurs directrices  dans le takfir,  pour ainsi dire  une  idéologie de l’apostasie qui sert désormais de cadre idéologique approprié capable de mobiliser dans un contexte de crise économique et sociale une majeure partie de la société à la thèse jihadiste. 

La  précarité sociale et la marginalité économique des jeunes s’accompagnent souvent d’une adhésion à la mode salafiste et en même temps au salafisme takfiriste qui  procède d’ores et déjà à un fort endoctrinement destiné à préserver le jihad comme véritable  répertoire de mobilisation et aussi unique alternative à la participation politique que les islamistes modérés ont choisi en reconnaissant les règles du jeu politico-institutionnel. Selon François Burgat, les salafistes rejettent certaines conceptions politiques occidentales islamisées par les islamistes modérés : la formation de partis ou de structures organisationnelles, la participation aux élections, l'accès des femmes à l'espace politique ou  professionnel (Cf. François Burgat, « Salafistes contre Frères musulmans », Le Monde Diplomatique, n°675, juin 2010).

En remplaçant le prosélytisme et la « bonne parole » par l’injonction violente, les salafistes takfiristes veulent écarter la possibilité de toute sorte de participation politique ou d’acceptation des règles du jeu institutionnel. Leur  projet politique défend l’idée que le « système » islamique émane de la stricte application des préceptes de l’islam et que son déclin historique, est à l’origine de la crise actuelle du monde musulman. Autrement dit, les salafistes takfiristes plaident pour une nouvelle conception de ce que nous appelons ici l’islam activiste.

Il importe de rappeler que l’islam activiste a été présenté par Sayyid Qutb (1906-1966) comme une idée qui doit œuvrer pour le renversement du régime politique laïc  par la force et la violence : « la vision islamique de la divinité, l’entité cosmique de la vie et de l’Homme est une vision globale et complète, mais également réaliste et positive. Elle refuse par nature d’être représentée par une simple vision conceptuelle du savoir, puisque ceci est contraire à sa nature et à son objectif ; et elle doit être représentée par des hommes et une organisation vivante, un mouvement réaliste » (Cf. Sayyid Qutb, Ma’âlim fi Tariq, Le Caire, 1964, pp.45-46). Cette explication allait susciter un écho puissant pour marquer, à partir de la fin de la décennie soixante-dix, nombre de mobilisations politiques dans le monde arabe.

Il en résulte que le jihâd, qui se traduit en général par «la guerre sainte », devient la base sur laquelle les islamistes radicaux fondent la légitimité de leur doctrine.  Ceci explique en grande partie pourquoi la dynamique de mobilisation des groupes islamistes armés s’inscrit dans cette logique qui tend à sur-islamiser leur action violente. On le voit notamment  dans la stratégie du groupe de l’Etat islamique (Daesh) qui utilise la rhétorique de la « guerre sainte » pour rappeler ses griefs et ses objectifs. Derrière les formes de la violence politique adoptées aujourd’hui par le mouvement jihadiste se vérifient le sens polysémique de la notion « guerre sainte ». Le sentiment de hogra (mépris) qui accompagne la logique jihadiste fait que l’action terroriste est justifiée comme une violence nécessaire contre les « impies ».  De ce point de vue le jihâd devient de plus en plus « idéologique » prêchant le combat  violent. Il enrobe les revendications sociales et politiques dans un langage religieux à travers les catégories du bien et du mal et du « nous » et « eux ».  Dans ‘’Les nouveaux terroristes’’ Mathieu Guidère montre que le discours des islamistes radicaux affiche une fermeture aux autres systèmes de pensée qui rendent la confrontation inévitable. L’action violente est intrinsèquement liée à un « credo jihadiste » prônant la vengeance. Depuis les attentats de 2001, on assiste à une floraison des groupes armés d’obédience islamiste parce que les interventions occidentales dans certains pays arabes loin de promouvoir la démocratie ont  paradoxalement accru la menace jihadiste. A cela il faut aussi ajouter que les effets pervers du printemps arabe ont également transformé des pays arabes en pépinières des jihadistes.

Ainsi, le débat actuel sur le potentiel de l'islamisme radical au monde arabe est invité à s’arrêter longtemps sur les facteurs qui ont propulsé les islamistes radicaux sur le devant de la scène comme des  acteurs clés. S’intéresser à ces facteurs s’avère particulièrement utile pour tenter de comprendre l’évolution de la signification du terrorisme.

21 mars 2015



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