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Léonora Miano : une plume qui s’allume

Charmante découverte que celle que j’ai faite en fouinant, comme j’en ai l’habitude à chacun de mes passages à Paris, la librairie Gibert Jeune. On y trouve parfois des bijoux. Tels des astres éteints de Léonora Miamo en est un. Certains romans racontent l’exil et la nostalgie de la terre natale, d’autres l’intégration de l’immigrant en terre d’accueil, d’autres encore, les tensions raciales ou ethniques en contexte multiple. Tels des astres éteints, c’est tout en un. Mais Miano ne raconte pas, elle met cet ensemble en scène grâce à l’évolution de ses personnages vers un dénouement dramatique. Ses personnages sont des modèles à travers lesquels on découvre la complexité des motivations qui gouvernent les rapports humains, les rapports sociaux, ainsi que le fait migratoire.

Comment comprendre que le père d’Amok soit si cruel envers sa mère et si gentil envers ses enfants! Comment comprendre que celle-ci se résigne à accepter un traitement inhumain? Que dire de Shrapnel qui peste contre le Blanc et n’a qu’attraction pour la femme blanche! Il y a quelque chose d’un réalisme déconcertant dans ce roman, l’aléa même relations humaines, des rapports sociaux. La contingence de l’existence. Amok n’adhère pas au projet de la Fraternité Antonienne, se méfie des nationalismes quels qu’ils soient, ne partage pas l’optimisme d’Amandla. Pourtant, il s’abandonne dans les bras de cette dernière dans un élan qu’il peine à comprendre. Et l’exil alors? Si Shrapnel, Amandla et Amok, tous ressortissants du Sud se sont retrouvés dans le Nord, ils y sont parvenus, qui pour échapper au drame familial, qui à la recherche d’une vie meilleure, ou alors simplement pour accomplir une volonté maternelle. Ils sont là désormais, partageant le même espace géographique, mais habités par des rêves différents. Rêve d’un retour au pays natal, rêve d’un peuple noir uni de l’Afrique en Amérique, rêve de richesse « pour restaurer la grandeur de son peuple », ou alors, plus modestement et tout aussi crucial, rêve de devenir soi-même.


Rien à interpréter dans ce roman magnifiquement écrit, qui renvoie à l’homme la couleur du monde et à l’homme noir le drame de sa couleur. Drame dont ce dernier est à la fois artisan et victime. Mais pourquoi Miano tue-t-elle Shrapnel? Difficile à dire. J’ai d’abord pensé qu’il s’agit-là d’une forme de pessimisme, comme si l’unité africaine, l’unité du monde noir, plus spécifiquement celle des Kémites était à la fois une improbabilité et une impossibilité. Et cet enfant métis que laisse Shrapnel derrière lui avant de disparaître. Faut-il y voir le mouvement actuel du monde qui progresse inexorablement vers ce que Glissant appelle créolisation. Rien de tout cela, car Miano n’écrit pas un roman à thèse. Elle raconte. Ou plus exactement, elle montre le monde tel qu’il est, sans proposer ce qu’il devrait devenir. Même si on ressent parfois une sévérité dans le ton. Notamment quand elle parle des dirigeants du Sud : « Le pays était gouverné par la mafia qui le pillait. » On s’y frotte aussi à l’hypothèse d’Aminata Traoré , qui fait de la dépossession du discours la plus grande tragédie africaine. Et Miano de suggérer que « ceux qui avaient intériorisé le mépris manifesté à leur endroit, cessent d’attendre que d’autres valident leur humanité. » À vrai dire, le souci d’interprétation n’est qu’un vieux réflexe personnel, acquis sur les bancs du lycée du Manengouba (Cameroun), dans mes cours de littérature et d’analyse de texte. Mais depuis, j’ai appris qu’il faut simplement apprécier les mots, la phrase et se méfier du sens. Le style chez Miano est unique. Dans les pages liminaires, j’ai cru voir un peu du Césaire dans le ton et le propos, puis, j’ai voulu ressentir du Mongo Beti dans l’ironie. Ou alors la subtilité humoristique d’un Sembene Ousmane. Mais j’ai vite compris qu’il s’agissait du Miano. Un point c’est tout. Plus que l’aventure des personnages, Tels des astres éteints c’est l’aventure d’un roman qui sonde avec perspicacité un ensemble complexe de problématiques. L’exil, la famille comme l’amour; la culture ou la domination, la question raciale et bien plus encore. Un roman qui ingère abondamment l’actualité et se commet quelquefois dans la prédiction : « Même s’il obtenait l’investiture de son parti – on pouvait délirer -, il ne gagnerait pas l’élection. » À la place de Miano, je ne prendrais pas le pari.

Découverte j’ai dit? Pas exactement. C’est un article du prestigieux New York Time qui m’a mis la puce à l’oreille. Un papier de Michael Kimmelman intitulé « For Blacks in France, Obama’s Rise Is Reason to Rejoice, and to Hope». Kilmmelman signalait comment de jeunes noirs français redécouvrent la négritude. Il évoquait Miano, soulignait son dernier roman Tels des astres éteints, et signalait son origine camerounaise. J’avoue que cette dernière remarque ne m’a pas laissé indifférent. Si bien qu’en entrant dans Gibert Jeune ce mercredi 22 juillet, je savais exactement ce que je cherchais. Un volume de plus de 400 pages que je me suis tapé entre quelques aéroports et gares, luttant par moment contre le sommeil qu’imposent la fatigue et le décalage horaire. Avec Tels des astres éteints, Léonora Miano, déjà récipiendaire du Goncourt des Lycéens , impose une plume qui s’allume, qui allume, passionnante, déchaînée.

1. Léonora Miano, Tels des astres éteints, Plon, 2008.
2. Telle que ramassée dans son essai Le Viol de l’imaginaire, Éditions Fayard, 2002.
3. Avec son roman Contours du jour qui vient.


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