Tolerance.ca
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

L’Afrique du Sud sombre dans la stratégie du bouc émissaire

J’ai déjà été fier de l’Afrique du Sud. Et comment! Avec la fin de l’apartheid et la prise du pouvoir par l’ANC, nombreux sont ceux qui anticipaient des représailles des Noirs. Désormais que les Blancs ne seront plus en charge, on prédisait le chaos, on annonçait le pire, on craignait la catastrophe. Beaucoup de Blancs ont alors choisi le chemin de l’exil. Pourtant, Mandela et son équipe ont su, grâce la Commission vérité et réconciliation, orchestrer une transition pacifique et ouvrir une ère nouvelle pour les Africains du Sud. On peut dire sans se tromper que cette transition n’a pas été étrangère au succès de la candidature de l’Afrique du Sud comme organisateur de l’édition 2010 de la Coupe du monde de football. Cependant, alors que le monde entier anticipe cet important événement, première pour le continent noir en 80 ans d’existence, les images qui nous parviennent du pays de Chaka depuis la mi-mai sont hautement troublantes.

Il y avait de quoi être fier de l’Afrique du Sud. Sortir de l’ère sombre de l’apartheid et regarder résolument vers l’avenir, conscient que les destins des uns et des autres sont liés et que le reversement d’un régime odieux ne signifie pas l’inversion des rôles, mais le refus d’une entorse flagrante à la conscience humaine. Écouter des témoignages horribles et des admissions de culpabilité à vous glacer le sang et en venir à bout grâce au pouvoir rédempteur du pardon. La Commission vérité et réconciliation était une idée brillante et ses résultats n’ont pas démenti l’intuition de ses initiateurs. Certes, tout n’a pas été parfait, car l’esprit vindicatif s’est manifesté ici et là. Même dans les cercles des Noirs, on a assisté à une volonté de purge, l’élimination de « traitres », c’est-à-dire ceux soupçonnés d’avoir collaboré avec la police de l’apartheid dans la chasse aux « terroristes », entendez les activistes de l’ANC. Exactions, il faut le souligner, perpétrées par quelques groupuscules marginaux. Mais dans l’ensemble, la transition a été un succès.



Depuis, malgré la lenteur dans l’émancipation économique des Noirs, des progrès manifestes ont été réalisés, notamment sur le plan de la coexistence pacifique. Scène quelque peu surréaliste pour les nostalgiques de l’apartheid que de voir Noirs et Blancs se frotter dans les piscines publiques, se côtoyer dans les supermarchés, fréquenter les mêmes écoles, partager les mêmes quartiers, etc. C’est cette transition que les Africains du Sud ont réussie presque instantanément, comme si du jour au lendemain, les décennies d’oppression s’étaient évanouies dans l’esprit des Noirs, comme si du jour au lendemain, la perte de l’exclusivité des privilèges sociaux allait de soi pour les Blancs. C’est de cela dont j’ai été fier, comme beaucoup d’autres Africains. En fait, c’est le monde entier qui s’en est réjoui.

Élan xénophobe

Pourtant, le jour du 11 mai 2008, une véritable chasse aux Zimbabwéens a vu dans les bidonvilles de Johannesburg avant de s’étendre à d’autres localités de la province de Gauteng. Ces Zimbabwéens étant perçus par nombre d’Africains du Sud comme responsables de leur misère. Certes, des millions de Zimbabwéens ont massivement traversé la frontière pour trouver refuge en Afrique du Sud et échapper à la crise politique et économique qui ravage actuellement leur propre pays; et on ne saurait minimiser l’impact d’une telle affluence sur un marché de l’emploi déjà bien fragile.

Cependant, mettre la pauvreté et le chômage sud-africains sur l’unique compte de cette affluence, c’est sombrer dans le piège du bouc émissaire. Stratégie toujours dangereuse comme l’a illustré la crise ivoirienne des dernières années, car elle crée une instabilité qui dissuade les investissements étrangers, éloigne les touristes, en plus d’accentuer les tensions entre les groupes sociaux. Le fait est qu’avant l’arrivée des Zimbabwéens en Afrique du Sud, le pays connaissait un taux de chômage dépassant largement les 30% et souffrait d’une pénurie de personnels qualifiés. Le récent déchaînement de xénophobie ne peut que ternir son image carte postale. Des maisons incendiées, de braves gens sauvagement battus par une population déchaînée. Des dizaines de morts. Des étrangers terrorisés, des hordes de refugiés en procession. Des Africains du Sud noirs jubilant devant leurs forfaits, comme si des instincts refoulés avaient trouvé un motif d’extériorisation.

La dissolution du sens de la compassion chez un peuple
qui a longtemps subi l’oppression

Le plus inquiétant dans cet élan xénophobe, c’est la presque apathie des autorités sud-africaines, lesquels, au fort de la chasse aux Zimbabwéens qui s’est peu à peu transformée en chasse aux étrangers, se contentaient encore de lancer un appel au calme et d’annoncer la tenue d’une commission d’enquête sur les agressions. Le monde n’a déjà qu’une piètre opinion des dirigeants africains, opinion que le leadership de Mbeki dans la crise actuelle ne saurait qu’accentuer. Mais ce qui désole profondément, c’est de voir la dissolution du sens de la compassion chez un peuple qui a longtemps subi l’oppression. C’est de voir cette indifférence à la misère de l’autre, comme si on n’avait tiré aucune leçon de ce qu’on a soi-même subi. C’est triste de voir l’Afrique du Sud noire trouver dans l’agression et la cruauté envers des victimes démunies le moyen d’apaiser ses propres peines. Alors que la Coupe du monde approche à grands pas et que quelques inquiétudes se sont déjà manifestées sur l’état de l’organisation, des voix doivent maintenant légitimement s’interroger sur la stabilité sociale du pays. Bref, j’ai déjà été fier de l’Afrique du Sud, mais maintenant, j’espère simplement que le pays se reprenne avant qu’il ne soit trop tard.




Partagez vos idées avec Osée Kamga
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter