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Les trois morts d’Oussama Ben Laden

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Si le président américain Barack H. Obama a annoncé l’exécution d’Oussama Ben Laden le 1er mai 2011, la mort du chef historique d’Al-Qaïda était survenue une première fois lors de l’éclatement des révolutions arabes. La «communauté internationale» aurait intérêt à présider à son enterrement pour de bon l’automne prochain, à New York.



Oussama Ben Laden est né en 1957 à Riyad. L’année 1990 représente une date de rupture dans le parcours atypique du chef historique d’Al-Qaïda et qui est devenu, dès le soir des attentats du 11 septembre 2001, l'ennemi numéro un des États-Unis. Si son exécution a mis du baume sur le cœur des familles endeuillées des multiples victimes de son réseau terroriste transnational, cela ne signifie nullement la fin d’Al-Qaïda.

Un golden boy au service du jihad afghan contre «l’empire du Mal»

Le jeune Oussama a subi l’influence des Frères musulmans. Il a fait ses études en Arabie. Ce qui dénote une certaine méfiance vis-à-vis de l’Occident. Le jeune islamiste n’avait que vingt-deux ans quand le monde musulman a connu une série d'événements majeurs. En 1979, un régime révolutionnaire chiite a pris le pouvoir à Téhéran et menacé à la fois les positions régionales et l'ambition hégémonique de l'Arabie dans le monde islamique. «L’empire du Mal» soviétique a pris la même année prétexte de ce bouleversement géopolitique pour envahir l'Afghanistan. Comme si cela n'était pas suffisant pour les Al Saoud, un jeune illuminé, Jouheimane Saïd Al-Oteïbi, s’est pris pour le mahdi et installé ses quartiers dans la Grande Mosquée de la Mecque, premier lieu sacré de l’islam. Il aura fallu l'intervention d'unités d'élite françaises pour y venir à bout.

Pour canaliser l'opposition islamiste naissante sur son territoire et contrer les ambitions hégémoniques iraniennes, la famille royale s'est crue obliger de verser dans la surenchère islamique. C'est pourquoi elle a apporté sa pierre à la stratégie américaine de la ceinture verte. Il s'agit de l'utilisation de l'islam comme une force idéologique d'endiguement et de lutte contre l'expansion soviétique. Washington voulait faire de l'Afghanistan le Vietnam et le tombeau de l'empire soviétique. C'est à cette enseigne que la guerre a été menée en Afghanistan à coup d'armes américaines et de pétrodollars saoudiens.

Comme tous les islamistes de sa génération, Oussama Ben Laden était violemment anticommuniste. Il voyait dans l'invasion de l'Afghanistan une menace mortelle pour l'islam. Il a frappé alors à la porte du patron des services secrets saoudiens pour aider la cause du jihad. Ses hagiographes et lui-même ont magnifié ses faits d'armes en Afghanistan. Mais sa principale contribution à la cause du jihad consistait à faire la collecte de fonds auprès de riches donateurs du Golfe.

À cette époque, il a fait trois rencontres cruciales à Peshawar: le Palestinien Abdallah Azzam, l’Égyptien Ayman Al-Zawahiri et l'Afghan Hekmatyar. C'est en compagnie du Frère musulman Azzam qu’il a fondé «Maktab Al-khadamat». Un «Bureau» au service des combattants musulmans venus prêter main forte aux moujahidines afghans.

S'il s'était réjoui de la défaite de l’Armée rouge, il a vite déchanté à la vue du spectacle sanglant de la guerre entre moudjahidines pour le contrôle de Kaboul. Il est rentré dans son pays avec le glorieux titre de vétéran d'Afghanistan.

La guerre du Golfe ou le moment charnière du basculement jihadiste global

Il n'était plus le même. Si lui était reçu avec égards, la plupart des autres moudjahidines étaient ignorés. Apportant un motif supplémentaire à une grogne d’islamistes radicaux de plus en plus visibles en Arabie.

Sachant l’incapacité de ses forces armées à protéger la souveraineté de son pays des visées expansionnistes de l’insatiable tyran irakien, le roi Fahd s’est tourné vers ses alliés Américains. À l’instar de nombreux nationalistes et islamistes Saoudiens, Oussama Ben Laden s’est senti insulté de voir des forces militaires occidentales débarquer dans son pays. Pour lui, cette présence souillait le pays des deux Lieux les plus saints de l’islam.

Fort de cette conviction nationaliste enveloppée dans un langage religieux, le jeune islamiste a rompu définitivement avec la famille régnante. Après avoir enfin pu quitter l’Arabie, il s’est rendu d’abord au Pakistan, ensuite au Soudan, enfin en Afghanistan.

C’est à l’ombre du pachtounewali que Ben Laden a pu s’installer en Afghanistan et bénéficier jusqu’à l’automne 2001 de l’hospitalité et de la protection du régime totalitaire taliban. Le pachtounewali est un code normatif d’honneur strictement observé dans le Pachtounistan, c’est-à-dire les zones situées des deux côtés de la frontière afghane-pakistanaise peuplées des populations pachtounes. Ce même groupe ethnique représente la base sociale des Talibans.

C’est sous l’influence de Zawahiri que Ben Laden a renoncé à son ancienne conception défensive du jihad au profit d’une autre, cette fois offensive. Ce transfert s’est fait sous le sillage de la théorie zawahirienne de «l’ennemi lointain» (États-Unis) versus «l’ennemi proche» (régimes musulmans). Son appel en 1996 à attaquer les intérêts américains dans le monde, son co-parrainage (avec Zawahiri) de la fondation en février 1998 du «Front islamique mondial contre les Juifs et les Croisés», les attentats contre les ambassades américaines de Nairobi (Kenya) et de Dar es Salam (Tanzanie) en août 1998, l’attaque en octobre 2000 contre le destroyer américain USS Cole mouillant dans le port d'Aden (Yémen) et les attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington s’inscrivent dans ce nouveau cadre de réflexion stratégique. Désormais, il est devenu l’ennemi no. 1 des États-Unis. C’est pourquoi George W. Bush a signé l’ordre exécutif de l’abattre.
Ayant refusé de le livrer aux États-Unis, le mollah Omar savait que le sort de son régime était scellé. Entourés d’une coalition internationale forte d’une résolution onusienne, les Américains n’ont eu besoin que de quelques semaines pour en finir avec celui qui offrait jadis refuge et protection au chef d’Al-Qaïda.

Malgré l’imposante armada internationale en Afghanistan, le régime de son protégé Hamid Karzaï s’est montré, dix ans après son installation, incapable d’apporter la sécurité, la stabilité et encore moins la prospérité à son peuple. La corruption endémique de son «narco-État» et le caractère non démocratique de son élection à deux reprises ont achevé de lui ôter toute légitimité. Affaiblissant du coup la position de ses protecteurs américains et donnant un coup de main inespéré à l'insurrection talibane.

Malgré le fait que le mollah Omar ne peut gagner la guerre face aux GI's, aucune pacification du pays ne pourra se faire sans lui. De plus, Karzaï, qui est censé lui tenir la dragée haute, est méprisé par ses compatriotes. Un échec pour la stratégie américaine.

Pendant ce temps, l'état-major d'Al-Qaïda-central s'est replié au Pakistan voisin. Si ce leadership et ses circuits financiers sont traqués aux quatre coins du monde, des «filiales» régionales se sont graduellement mises en place en Irak, dans le Golfe et dans la zone Maghreb-Sahel, avec un succès variable. Aussi, des «loups solitaires» se sont fait connaître en Occident comme dans de nombreux pays musulmans.

Si de nombreux dirigeants qaïdistes du premier cercle ont été tués ou capturés et de nombreux attentats déjoués, Oussam Ben Laden demeurait insaisissable, tout comme Zawahiri. Mais de temps en temps, la «tête du serpent» narguait le «Grand Satan», allant jusqu'à lui proposer en 2006 une «trêve». «Offre» aussitôt rejetée.

Révolutions constitutionnelles arabes, premier acte de décès de Ben Laden

Le chef d'Al-Qaïda s'est servi de tous bois pour tenter de mobiliser la «rue» islamique contre les États-Unis et les régimes autoritaires musulmans. Pour plus d'efficacité, il a tenté d'instrumentaliser la tragédie d'un peuple palestinien vivant sous occupation militaire israélienne et aux prises avec l’appétit territorial insatiable de colons sionistes fanatisés. Son échec est dû à l'opposition des islamistes du Hamas et des nationalistes du Fatah à son stratagème machiavélique de levier. S’il s’était tué à la tâche, c’est parce qu’il savait l’importance de la question palestinienne pour la «rue» islamique.

Pour ne rien arranger à ses affaires, l'éclatement des révolutions constitutionnelles arabes en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen, au Maroc..., le langage politique et le style occidentalisés des jeunes révolutionnaires ont représenté une défaite stratégique supplémentaire pour lui et pour sa nébuleuse. Ces éclaireurs de la voie moderne arabe d’un genre inédit, ne sont-ils pas allés à l'encontre de son langage politique à lui et n'ont-ils pas épousé le contraire de ce qu'il n’a cessé de prêcher et symboliser durant toute une décennie de sang et de larmes? D’ailleurs, cela a accentué son désarroi.

En se faisant immolé par le feu et en se sacrifiant tout seul, Mohamed Bouazizi, l’icône de ces révolutionnaires, a répudié la méthode qaïdiste qui consiste à donner la mort à autrui tout en s’y adonnant. C’est le sacrifice du soi qui ne peut souffrir l’humiliation contre le sacrifice des autres à leur corps défendant et pour une cause qui les dépassent.

Tout en mettant le feu à l’ordre autoritaire arabe des cinquante dernières années, le fier enfant de Sidi Bouzid, a creusé, sans le savoir, la tombe de Ben Laden. Le «début», le 17 décembre 2010, des révolutions arabes a été l’occasion de montrer à la fois l’échec de l’islam politique et la fin, dans le monde arabe, de la décennie Al-Qaïda.

Oussama Ben Laden est mort, la nébuleuse Al-Qaïda est toujours active

L’exécution de l’ennemi numéro un des États-Unis présente plusieurs avantages. D’abord, c’est une victoire du démocrate Obama. C’est l’accomplissement de ce que George W. Bush s’est révélé incapable de faire. Elle lui permet d’être enfin perçu par la droite comme un véritable commandant en chef qui n’hésite pas à agir quand la sécurité nationale est en jeu. Contribuant à doper sa cote de popularité et à améliorer ses chances en novembre 2012. En apprenant le 1er mai 2011 à son peuple (et au monde) la nouvelle de l’exécution de Ben Laden, Obama a permis à son peuple de se sentir enfin soulagé, après dix années de guerre en Afghanistan et en Irak. Désormais, la page du 11 Septembre 2001 est tournée. Tout en pansant enfin leur plaie, les Américains peuvent vaquer à d’autres occupations.

Mais la mort du chef terroriste ne signifie pas pour autant la fin de la nébuleuse meurtrière. Elle peut susciter des luttes intestines entre différents prétendants à l’héritage sanglant. Il est fort probable qu’Al-Qaïda se dote rapidement d’un nouveau leadership «central». Aussi, cette nouvelle situation pourrait être propice à susciter de nouvelles vocations de jihadistes «solitaires». Sans oublier l’activation des «branches» régionales de la maison-mère (AQPA, AQMI…).

Cela pose la question de quoi faire pour espérer enterrer, un jour, en bon et due forme le symbole Ben Laden et donc sa créature monstrueuse.

L'idéologie d'Al-Qaïda se nourrit de nombreuses plaies arabes encore ouvertes et qui sont instrumentalisées par sa communication publique globale pour susciter de nouvelles vocations terroristes au sein des musulmans du monde entier. Une de ces plaies est à coup sûr la situation dramatique des Palestiniens toujours sous occupation. D’où l’impératif besoin d’y mettre un terme définitivement. D’ailleurs, une bonne partie de l’opinion publique israélienne s’y est résignée. Cet automne, les Palestiniens vont s’adresser aux Nations unies pour que leur État soit reconnu. Un État que le Premier ministre Salam Fayyad s’efforce de le rendre chaque jour un peu plus crédible. Les États-Unis seront mieux inspirés de ne pas y opposer leur veto. En voyant enfin le jour, la question palestinienne cessera d’être exploitée par les terroristes jihadistes, les islamistes radicaux, les tyrans…, afin d’embrigader de nouvelles recrues ou de détourner les regards de leur peuple de leurs vrais problèmes. Aussi, la reconnaissance d’un tel État contribuera à l’amélioration des relations entre le monde islamique et l’Occident.

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Maintenant que Ben Laden est bel et bien mort, il faudrait l’enterrer comme il se doit et une fois pour toutes. La ville de New York est la place toute désignée pour une telle cérémonie historique. En mois de septembre prochain, les nations du monde tiendront leur Assemblée générale, non loin des lieux mêmes où ses zélotes ont tué des milliers de victimes innocentes. Il faudrait profiter de cette occasion pour reconnaître l’État de Palestine. Et du même coup asséner un coup fatal à ce qui reste de cette nébuleuse meurtrière. Ce faisant, celle-ci serait privée d’une part substantielle de sa rhétorique mobilisatrice.

15 mai 2011



* Le président Obama et l'équipe du Conseil de sécurité nationale suivant en temps réel le déroulement de l'opération clandestine qui a mené à l'assassinat d'Oussama Ben Laden en mai 2011. Crédit de l'image: Wikipedia.org


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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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