Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

Les défis du Yémen post-Ali Abdallah Saleh

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Maintenant que le sort du président Ali Abdallah Saleh paraît scellé, le temps est venu de poser la question des défis auxquels fera face le Yémen au cours de la nouvelle période qui s’ouvre. Au nombre de ces défis, il y a au moins trois: le problème houthi, la vague sécessionniste au Sud du pays et Al-Qaïda.

La révolte houthiste au nord du Yémen

Tout comme un tiers du peuple yéménite, les houthistes (ou houthis) sont des chiites zaïdites. Ils sont à la fois distincts au niveau du dogme des chiites duodécimains majoritaires en Iran, et proches de leurs compatriotes de rite sunnite chaféite.

Leur révolte est due à des facteurs intérieurs. Elle a éclaté en 2004 dans le nord du Yémen, une région sous-développée d’un point de vue économique. Ils estiment en effet leurs droits culturels brimés et leurs membres marginalisés aux niveaux politique, économique et religieux.

Les houthistes revendiquent des droits politiques (leur légalisation en tant que parti politique et une certaine autonomie administrative). D’un point de vue culturel, ils réclament, entre autres, la reconnaissance par l’État de leur doctrine zaïdite comme obédience officielle du pays, au même titre que le chaféisme majoritaire, et son enseignement dans les facultés de Charia du pays. Ils disent craindre la montée au Yémen du salafisme et du wahhabisme, deux courants violemment anti-chiites. Dans ce contexte de marginalisation communautaire, les doléances de la rébellion zaïdite peuvent être analysées comme l’expression d’une demande chiite d’intégration sociopolitique afin de pouvoir bénéficier des services de l’État.

Au lieu de trouver un compromis avec cette population, Sanaa a choisi de discréditer le mouvement houthiste. Aggravant le conflit en cours.

La vague sécessionniste du Sud-Yémen

Au sud, le pays connaît une opposition sécessionniste. Elle menace à la fois la sécurité nationale du Yémen et son existence comme État unitaire. Le sentiment qui prévaut, depuis 1994, parmi les habitants de la région est qu’ils sont les laissés-pour-compte de l’unification conclue avec le Nord-Yémen en 1990. Leur défaite militaire face à Sanaa et leur humiliation aux mains des forces loyalistes à Saleh ont renforcé leur sentiment d’aliénation et leur détermination à faire sécession. Pendant ce temps, Saleh renforçait le caractère présidentiel, autoritaire et prédateur de son pouvoir. Tout en s’efforçant d’exclure l’élite méridionale de la vie politique et de l’appareil sécuritaire. À cela s’est ajouté l’effet aggravant du peu de retombées tirées localement du pétrole extrait du sous-sol de la région.

Désormais, Sanaa est considérée ici comme une puissance occupante, rendant cette crise insoluble dans le cadre politique actuel et affaiblissant un peu plus l’emprise de Saleh sur le sud du pays, au grand bénéfice d’Al-Qaïda pour la péninsule Arabique (AQPA).

Les djihadistes d’Al-Qaïda

Al-Qaïda pour la péninsule Arabique (AQPA) représente la branche régionale d’Al-Qaïda «central», la «multinationale» terroriste. Elle couvre la péninsule Arabe, c’est-à-dire les monarchies du Golfe et le Yémen. Elle s’est récemment ajoutée aux branches irakienne et nord-africaine des réseaux d’Al-Qaïda, des branches ayant fait allégeance à Oussama ben Laden depuis son siège «central» nomade. Mais la présence des partisans de Ben Laden au Yémen remonte en fait au retour au pays des vétérans du djihad afghan.

Le fondateur d’AQPA est Nasir Abdelkarim Wuhaishi (alias Abu Basir), un Yéménite qui agissait en tant que secrétaire d’Oussama ben Laden. Son choix comme chef d’AQPA a reçu l’approbation d’Ayman al-Zawahiri. Une promotion importante pour celui qui était jusqu’à cette annonce le chef de la section yéménite du réseau terroriste, position qu’il occupait depuis l’assassinat en 2002 de son prédécesseur, Abu Ali al-Harithi, par un tir de missile d’un drone de la CIA. Cette opération clandestine montrait déjà à l’époque l’accord tacite de Sanaa à l’action des forces spéciales américaines contre les combattants d’Al-Qaïda présents sur le sol yéménite. La fusion des branches saoudienne et yéménite d’Al-Qaïda a permis la création en 2009 d’AQPA.

Cette organisation terroriste œuvre pour le renversement des monarchies du Golfe et du régime yéménite, afin d’y instaurer l’embryon du califat islamique. Dans le but d’affaiblir économiquement et isoler politiquement les pouvoirs en place (prélude, pensent-ils, à leur chute), AQPA s’attaque en particulier aux installations pétrolières, principale source du budget de l’État, et aux intérêts et ressortissants étrangers.

Les forces de sécurité locales sont elles aussi identifiées comme cible en tant que bras armé de dirigeants arabes, considérés par Al-Qaïda comme «apostats» et «traîtres». Le ralliement de Saleh à la «guerre mondiale contre le terrorisme» a renforcé l’opposition djihadiste à son régime et l’a amenée à s’attaquer aux forces de sécurité yéménites, sans oublier des «cibles molles» et les intérêts occidentaux à Sanaa.

Les combattants d’AQPA ont bénéficié des traditions ancestrales d’hospitalité du peuple yéménite, un trait culturel de la société arabe traditionnelle. Certaines tribus, notamment à l’est du pays, leur ont offert la protection due aux «réfugiés». C’est dans cette zone qu’ils ont établi nombre de leurs «sanctuaires» et camps d’entraînement.

***

Le style de gouvernement de Saleh (67 ans), un mélange de paternalisme, de népotisme, de corruption et de répression, a perdu de son efficacité d’antan. Comme on vient de le voir, sa mauvaise gouvernance a renforcé la crise politique. Elle a également aggravé les difficultés économiques qui frappent son pays depuis de nombreuses années. À titre d’exemples, 35% de la population active sont chômeurs, 45% des 22 millions d’habitants survivent avec moins de 2 dollars par jour, le revenu moyen d’un Yéménite est le plus faible de la région. Il ne dépasse pas les 1 000 dollars (contre 70 000 dollars au Qatar). Un tableau qui ne pourra s’améliorer en raison notamment de taux élevés d’analphabétisme (50%), de fécondité (6,3%) et de corruption de corruption (131e rang mondial), de raréfaction des ressources énergétiques et hydrauliques et d’absence d’une économie diversifiée. C’est dans ce contexte que s’inscrit la démarche du mouvement populaire demandant depuis quelques semaines le départ du président Saleh. Un mouvement qui ira sans aucun doute en se renforçant. Provoquant à très court terme la chute de la Maison Saleh.

4 avril 2011



* Les gouvernorats du Yémen. Crédit de l'image: wikipedia.org


Réagissez à cet article !
Pour écrire votre réaction, nous vous encourageons à devenir membre de Tolerance.ca® ou de vous identifier si vous êtes déjà membre. Vous pouvez poster une réaction sans devenir membre, mais vous devrez compléter vos informations personnelles pour chaque réaction.

Devenir membre (gratuit)   |   S'identifier

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®. Vous devez lire Les règlements et conditions de Tolerance.ca® et les accepter en cochant la case ci-dessous avant de pouvoir soumettre votre message.
Votre nom :
Courriel :
Titre :
Message :
 
  J'ai lu et accepté les règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Chronique
Cet article fait partie de

La Chronique du rédacteur en chef
par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

Lisez les autres articles de Aziz Enhaili
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter