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Libye. Les quatre options de la communauté internationale

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

La situation humanitaire en Libye est grave! Dans sa fuite désespérée en avant, Mouammar Kadhafi ne recule devant rien pour se maintenir au pouvoir. À cause notamment des crimes contre l’humanité dont il s’est rendu coupable, la «communauté internationale» devrait intervenir sans tarder pour venir en aide à un peuple épris de liberté et en danger de mort.

En termes de longévité au pouvoir, le colonel Mouammar Kadhafi (1942-) est le doyen des dirigeants africains et arabes. Il a pris le pouvoir suite à un coup d’État militaire en 1969. Depuis, il dirige le pays d’une poigne d’acier derrière la fiction des «comités populaires». Son régime a fait le vide dans le pays. Aucune place pour la moindre institution civile. Être membre d’une association ou parti politique était en soi une garantie de disparaître sans laisser de traces.

À l’ombre de la Révolution arabe en cours en Tunisie et en Égypte, les Libyens ont cru que le moment de se débarrasser de ce régime totalitaire était venu. Ils mènent leur lutte depuis le 17 février. Contrairement aux dictateurs tunisien et égyptien rapidement évincés, lui, Kadhafi, s’accroche au pouvoir. Quoi qu’il advienne. Pour écraser le mouvement de révolte populaire qui se propage au pays, ses forces de sécurité et miliciens n’hésitent devant rien. Ses chasseurs bombardent villes et dépôts d’armes et de munitions. Devant ce qui a de plus en plus les allures de crimes contre l’humanité commis par ses partisans et forces de sécurité, la question du type d’action à mener maintenant contre son régime se pose avec insistance à la «communauté internationale». D’où la réflexion esquissée ci-dessous pour éviter de faire le jeu du tyran de Tripoli.

Pour ne pas faire le jeu de Mouammar Kadhafi

Avant de se demander quoi faire pour extirper un peuple en danger de mort des griffes de miliciens recrutés pour tuer tout opposant, la «communauté internationale» devrait d’abord se poser la question des décisions à éviter. L’enjeu ici est de priver autant que possible la Maison Kadhafi du moindre prétexte susceptible de faciliter son maintien au pouvoir.

À la vue des images horribles de répression sanglante nous parvenant de ce pays, le réflexe spontané voudrait que la «communauté internationale» mobilise presque instantanément ses moyens militaires et débarque des troupes au sol libyen. D’ailleurs, la Navy américaine a déjà prépositionné au large des côtes libyennes plusieurs navires de guerre (le porte-avions USS Enterprise, le navire de commandement Mount Whitney, le porte-hélicoptères USS Kearsarge et le transport amphibie Ponce). Plusieurs nations occidentales lui prêtent main forte.

Si ce déploiement aux larges des côtes libyennes est en soi une bonne nouvelle pour les opposants au régime, il faut éviter que cette entreprise d’intimidation ne se transforme en débarquement au sol. Pour trois raisons au moins. D’abord, l’aspect légal. En raison de l’opposition de ses deux membres permanents (Russie et Chine) à toute intervention militaire, il sera illusoire de s’attendre à ce que le Conseil de sécurité entérine une résolution allant dans ce sens. Ensuite, en cas de conflit, Kadhafi se hâterait d’arborer le costume du nationaliste, ce valeureux résistant à l’impérialisme occidental. Du coup, ses opposants se retrouveraient dans une situation plus difficile encore. S’ils ne ralliaient pas sa caravane, ils seraient dépeints comme des «marionnettes» de l’impérialisme américain et des «traîtres» à la nation. Les données de l’équation actuelle seraient donc renversées. D’ailleurs, Kadhafi ne s’en est pas caché. Il a, dès le 2 mars, averti Washington qu’en cas d’intervention militaire, les forces occidentales enregistreraient dans leurs rangs des milliers de morts. À l’en croire, la Libye serait «un enfer et une mer de sang pire que l'Irak ou l'Afghanistan». C’est ce risque qui explique dans une certaine mesure le refus d’une partie importante des opposants à Kadhafi de toute intervention militaire étrangère. Enfin, le débarquement occidental en Libye attirerait des contingents de jihadistes déterminés à en découdre avec «les infidèles» occidentaux. Fournissant à la nébuleuse d’Al-Qaïda un pied à terre dans la zone sud de la Méditerranée.

Chasser Mouammar Kadhafi du pouvoir par d’autres moyens

La «communauté internationale» dispose d’autres leviers à même de faciliter la chute du régime Kadhafi. Nous nous contentons ici de quatre moyens. D’abord, sur le plan sécuritaire, si un débarquement des soldats au sol ne serait pas indiqué dans le contexte actuel, à cause des raisons esquissées ci-dessus, l’OTAN pourrait, dans un premier temps, prendre le contrôle de l'espace aérien de ce pays et le verrouiller devant tout hélicoptère ou avion de chasse loyalistes au régime. Dans un second temps, cette alliance pourrait faire de la Libye une zone d'interdiction de vol. Elle en a les moyens.

L'avantage de ces deux mesures, c'est qu'elles permettent d'empêcher 120 hélicoptères (dont 35 d’attaque munis de 216 missiles) et 227chasseurs (dont 12 mirages F1) loyalistes à Kadhafi de bombarder des zones civiles, des dépôts de munitions et d'armes ou des sites économiques tombés aux mains des rebelles. Aussi, on pourrait se servir notamment des dispositifs d'écoutes, de brouillages, d'appui aérien, de télécommunications, de guerre psychologique et de cyber-guerre à bord des navires de guerre positionnés pour «étourdir» les loyalistes, donnant ainsi un coup de main aux révolutionnaires. Il faudrait aussi surveiller l'application de la résolution onusienne du 26 février interdisant toute vente d’armes et de matériels connexes à Tripoli et sanctionner tout contrevenant.

À défaut d'une résolution du Conseil de sécurité de l'ONU, l'OTAN devrait chercher à obtenir l'aval ou la participation directe de pays membres de la Ligue arabe (dont la Tunisie et l'Égypte) ainsi que la Turquie à ces deux mesures cruciales pour la suite des choses. Un tel appui présente deux avantages. D'abord, la «rue» arabe n'y verra pas une énième invasion occidentale d'un pays arabe. Ensuite, Mouammar Kadhafi ne pourra exploiter la moindre de ces deux mesures, à des fins de rhétorique nationaliste arabe. D'ailleurs, la Ligue arabe et même l'Union africaine ont laissé entendre leur ouverture à l’idée d'imposer une mesure de «no-Fly zone» (zone d’interdiction de vol).

Ensuite, sur le plan diplomatique, il faudrait agir dans trois directions. D'abord, reconnaître le nouveau Conseil national libyen (CNL) comme seule autorité légitime, s'enquérir de ses besoins et révoquer la qualité de tout ambassadeur encore loyaliste à Kadhafi au profit de personnel désigné par le CNL, du moins fermer les ambassades libyennes. En recevant ses émissaires au niveau politique le plus élevé, l'Occident et les pays arabes confèreront à cet embryon de gouvernement une certaine visibilité. Ensuite, accentuer l’isolement du régime Kadhafi, à l’aide, entre autres, de son expulsion, du moins la suspension de son adhésion aux organisations multilatérales. Sa récente expulsion du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU ainsi que sa suspension de la Ligue arabe et la condamnation par l’OCI vont dans ce sens. Elles accentuent les fissures déjà constatées au niveau du régime, au niveau du gouvernement, des forces armées et de la diplomatie. Enfin, rejeter toute tentative diplomatique visant à sauver le régime Kadhafi ou à lui trouver une sortie honorable.

Sur le plan politique, il faudrait privilégier tout ce qui pourrait hâter l’implosion de ce qui reste du régime Kadhafi. D'où l'importance d'une mesure judiciaire telle que l’adoption unanime, le 26 février, par le Conseil de sécurité, d’une résolution déférant le dossier de la Libye à la Cour pénale internationale (CPI) et l’ouverture, le 3 mars, d’une enquête sur de possibles crimes contre l'humanité commis depuis le 15 février. En visant nommément Mouammar Kadhafi et «son cercle rapproché, y compris ses fils», cette saisine met plusieurs soutiens clés de Kadhafi (le ministre des Affaires étrangères, le chef de la sécurité du régime et du renseignement militaire, le chef de la sécurité personnelle de Kadhafi et le chef de l'organisation de la sécurité interne) dans une position intenable et peut donc faciliter leur rupture avec lui.

Enfin, le volet financier. Sur ce plan, la «communauté internationale» pourrait agir dans trois directions. D'abord, le gel des avoirs libyens. Conformément à l’imposition par le Conseil de sécurité du gel des avoirs financiers de Kadhafi et de vingt-cinq de ses proches (dont quatre de ses fils), les États-Unis et l’Union européenne ont d’ailleurs gelé leurs avoirs et leur ont interdit le visa. Pour plus d’efficacité, il faudrait constituer une brigade financière internationale chargée de remonter la filière du mouvement des capitaux libyens aux quatre coins du monde et les saisir. Deuxième mesure: l'embargo sur la vente du pétrole situé dans la zone Ouest. L'enjeu étant ici de priver Kadhafi des moyens de ses ambitions meurtrières. Enfin, la cessation jusqu’au rétablissement de la légalité dans ce pays des activités des compagnies étrangères du pétrole et du BTP.

**

Cela dit, le temps presse. Plus on tarde à agir, plus il y aura de victimes civiles. Aussi, le peuple libyen prie pour que la «communauté internationale» lui vienne en aide. Sera-t-elle au rendez-vous? Et à temps?

14 mars 2011



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Il y a actuellement 1 réaction.

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Utopique
par Alexandre Pouliot-Roberge le 14 mars 2011

La communauté internationale devrait être un tout monolithique pour que cela se fasse. La Fédération de Russie, la République de Chine et bien d'autres États veulent le maintient de Kadhafi.

Je crois que Kadhafi va rester au pouvoir. Le mieu que puisse espérer les gens de l'Est, c'est une partition du territorie.

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Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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