Tolerance.ca
Directeur / Éditeur: Victor Teboul, Ph.D.
Regard sur nous et ouverture sur le monde
Indépendant et neutre par rapport à toute orientation politique ou religieuse, Tolerance.ca® vise à promouvoir les grands principes démocratiques sur lesquels repose la tolérance.

La révolution tunisienne : origines et perspectives d’avenir

par
Journaliste
Partagez cet article

Au vu des événements et des changements que le monde arabe est en train de vivre, il est, semble-t-il, inévitable qu’on puisse penser et aspirer a une révocation totale, sine die, d’une gouvernance totalitaire, répressive et assujettie à la realpolitik régionale.

Cette brise libératoire qui souffle sur le Proche-Orient tire son origine du mouvement contestataire qui s’était déclenché en Tunisie et qui a débouché sur le renversement de l’un des régimes les plus répressifs et sanguinaires du monde. Sans vouloir minimiser l’impact du geste commis par Mohamed Bouazizi un certain 17 Décembre 2010, et qui a mis le feu aux poudres, accélérant ainsi la chute du régime de Ben Ali, mais, contrairement à ce que tout le monde croit, cette vague de contestation tunisienne ressemblerait plutôt à un feu enseveli sous une grande couche de cendres.

Révolution tunisienne : la complexité facile

Il est certain que la révolution tunisienne a été le déclencheur d’un effet domino qui touche toute la zone arabo-musulmane et que les répercussions sont en train de s’étendre au golfe persique et au Caucase, redessinant ainsi la carte géopolitique du monde, mais il ne faut toutefois pas oublier que les réalités stratégiques, géopolitiques et socioéconomiques de la Tunisie sont largement différentes.
Dépourvue de leadership et de structure, elle a fini par faire tomber un des systèmes les plus complexes. Cette révolution qui n’aura duré que quatre semaines, avait émerveillé le monde entier par son atypisme. Alors, la question qui se pose et s’impose c’est : D’où tient-elle ses motivations ?

Origines politiques

Les prémices d’une révolution tunisienne remontent aux débuts des années 90 avec la dissolution du mouvement islamique et la répression exercée sur le mouvement Ennahdha et la persécution de tous ses activistes et militants. Ce même cheval de combat avait été utilisé pour légitimer la dictature et l’oppression suites aux événements du 11 septembre, et avec l’apparition du phénomène de la guerre au terrorisme, cet épouvantail de la menace islamiste sorti par Ben Ali chaque fois ou les critiques de son régime répressif commençaient à fuser en Occident.

D’un autre coté, nous avons assisté à une marginalisation de la gauche tunisienne et l’écrasement total de son action sociale et culturelle.

Avec l’intronisation du parti unique, de la pensée unique et du culte de la personnalité exagéré, le paysage politique tunisien devenait graduellement insipide, l’opposition, longtemps réprimée et bâillonnée, n’avait donc plus de poids, que ce soit au niveau de la représentation parlementaire ou au niveau populaire.

Ben Ali, à lui tout seul, n’aurait pu sévir pendant toutes ces années tout seul, il y avait également toute une mafia qui avait mis la main sur toutes les structures décisionnelles de l’État et les appareils vitaux du pays. Il faut donc rappeler le rôle joué par ses acolytes, Abdelwaheb Abdallah, Abdelaziz Ben Dhia, Hedi Baccouche, Hamed Karoui et Abdallah Kallel qui ont dessiné un schéma politique machiavélique.

Il est également important de noter que les amendements répétés à la constitution, qui, depuis 2002, ressemblait plus à un patchwork taillé sur mesure pour habiller un tyran en mal de pouvoir qu’à autre chose, marquait également le début d’une grande division au sein même du RCD (Rassemblement Constitutionnel Démocratique), structure tellement complexe et organisée et dont la politique paraissait inébranlable.

Leila Trabelsi : la marraine du clan mafieux

Leila Trabelsi, seconde femme de Ben Ali, avait également joué un grand rôle dans la déchéance du système tunisien. Après s’être débarrassée des restes de l’ancienne femme du dictateur déchu, et notamment Slim Chiboub, la régente de Carthage avait entamé son ascension qui s’était caractérisée par une stratégie diabolique. En mettant les acolytes de Ben Ali dans son camp, Leila Trabelsi n’essayait pas seulement de gouverner le pays par procuration mais a tout fait pour partager le pays sur sa famille élargie. Elle avait donc usé de son pouvoir pour faire plier les grands noms et les grands acteurs de l’économie du pays à sa cause en s’en rapprochant par alliance ou par extorsion (Jilani, Hmila, Boujbel, Mhenni, Mahjoub, Mhiri, Mzabi, Atrous, Miled…)

Motivations sociales et économiques

En Tunisie, la société civile était pratiquement inexistante sur le plan social et absente totalement de la scène politique. Tout se faisait au nom de la famille régnante, tout était bon pour redorer le blason d’une dictature souillée par le sang et qui n’avait aucune légitimité. Cette image était également associée à une religiosité fictive dont le seul but était d’absorber ce mouvement islamiste, fruit de l’extrémisation des pratiques de l’état et du contexte géopolitique.
Les disparités régionales en Tunisie étaient incroyablement grandes, dès qu’on quittait la bande côtière, on avait l’impression de changer complètement de pays et le fossé entre ces deux zones ne faisait que s’élargir et s’approfondir au long des années.

L’apparition d’une dissidence politique, fortement appuyée par un mouvement syndicaliste satellitaire et anarchiste a ainsi donné lieu à plusieurs mouvements contestataires, notamment au bassin minier, à Gafsa, à Ben Guerdane, au nord ouest (Jendouba, Boussalem et le Kef) et à Bizerte. Nonobstant le fait qu’ils aient été rapidement encerclés et avortés, il est certain qu’ils ont fragilisé un système qui, pris par l’euphorie, se croyait intouchable.

L’accumulation de ces inégalités conjuguée à un discours politique surréaliste et à une image très mal montée et aux antipodes de la réalité, ont donné naissance aux premières escarmouches, qui ne feront que donner un moratoire au despote.

La corruption, outil de l’état

La corruption et la transgression des lois étaient devenues un impératif pour pouvoir exister en Tunisie. Tout poussait à y avoir recours, mais cela n’était pas du tout un hasard. C’était un outil aux mains de l’État qui poussait les gens à en faire usage pour que cela se retourne indirectement contre eux. L’appareil de l’État tunisien appuyé par la police politique et la DES (Direction de la Sureté de l’état) utilisait ces dérapages pour faire pression sur les gens et les faire taire.

La presse et la propagande

Devant tout ceci, il est également très important de mentionner le rôle de la presse dans le ‘succès’ de cette machine mise en place par Ben Ali. Le paysage médiatique tunisien était contrôlé et guidé de près par l’État. La mise en place de l’ATCE (Agence Tunisienne de Communication Extérieure) servait de bouclier contre les voix qui essayaient de dénoncer le régime. L’ATCE contrôlait automatiquement les contenus publiés sur les médias (censure du contenu et publication d’articles de presse commandités). Cette institution faisait également pression sur les journaux en gérant la distribution de la publicité par ordre de loyauté et se chargeait également de la censure et le blocage aux frontières des médias étrangers qui s’aventuraient à publier des articles relatant la réalité de la situation tunisienne. Elle commanditait et finançait aussi des ouvrages de louange au gouvernement tunisien et dirigeait les campagnes de communication de la Tunisie à l’étranger en envoyant des intervenant sur les plateaux TV ou en engageant des sociétés spécialisées dans les relations publiques.

Internet, les blogs et les autres…

Face aux canaux traditionnels de la communication naquit l’outil internet qui avait principalement été renforcé par les 40% de la population qui étaient connectés à la grande toile. Et malgré la censure et le contrôle serré de cet outil de liberté et de globalisation, nous avons vu naitre les premiers foyers de la cyber-dissidence tunisienne.

Zouheir Yahyaoui avait été le pionner de cet activisme tunisien sur la toile et il en découle qu’il en soit la première victime. Mais après l’expérience TuneZine, nous avons vu la multiplication des plateformes appelant à la libération du peuple tunisien. On a vu naitre des sites comme TunisNews, Reveil Tunisien, Nawaat etc. mais, d’autres blogs et sites citoyens plus ou moins organisés.

Cette cyber-dissidence a également été appuyée et soutenue par l’apparition récente des réseaux sociaux tels que Facebook et Twitter et qui ont été la locomotive de la révolution tunisienne, soit en donnant aux Tunisiens un espace d’échange et de réflexion ou en aidant à relayer l’information et à donner aux militants et aux insurgés les détails des mouvements du l’état.

L’immigration clandestine, une issue de secours bloquée

Pendant plusieurs années, l’immigration clandestine était devenue l’ultime soupape par laquelle le peuple tunisien pouvait aspirer à respirer, une alternative rapidement écartée. En signant des accords avec l’Union Européenne, le gouvernement tunisien s’était engagé à arrêter le flux migratoire tunisien vers l’Europe. Toujours en utilisant l’étendard du statut avancé et de partenaire privilégié avec l’UE, Ben Ali avait contraint son peuple à vivre dans une sorte de prison à ciel ouvert ou non seulement les libertés fondamentales manquaient mais également les opportunités de subsistance.

La facture Bouazizi et la créance libertaire

Ce système autoritaire univoque qui vient s’ajouter à l’arbitraire de la pratique politique et à un cadre législatif marionnette, permet donc d’expliquer tout ce trop-plein que vit le peuple tunisien depuis 23 ans. Tout ce concours de circonstances avait ainsi permis de sonner le glas du régime Ben Ali.

L’acte désespéré de Mohamed Bouazizi, était le deuxième de son genre après celui d’Abdesslam Trimeche, marchand ambulant dont on confisque le droit au travail et à la vie digne, qui finit par s’immoler par le feu, le 3 mars 2010 à Monastir.

Ce suicide est non seulement un suicide de trop mais aussi un indice d’une mauvaise santé économique, sociale et politique.

Le népotisme, le favoritisme, la corruption, les violations des droits humains, la pauvreté magnifiée par la cherté de la vie et accentuée par les répercussions de la crise économique sur le tourisme, talon d’Achille de l’économie tunisienne, ont formé un foyer explosif.
De ce fait, naquit la révolution tunisienne et qui s’était propagée comme le feu dans la paille pour métastaser tout le pays.

Toutefois, il ne faut pas crier victoire et dire que tout est fini, la Tunisie a certainement fait un grand pas vers la démocratie et la liberté en se débarrassant de Ben Ali, mais il faut encore démanteler toutes les structures qui ont fait qu’il puisse tenir toutes ces années.
Il faut également rester vigilant quant à cette régence de la dictature de la rue qui pourrait s’avérer très dangereuse pour la concrétisation du parcours démocratique populaire. Le peuple tunisien s’était uni pour faire face à un ennemi commun, mais depuis que cet ennemi avait été vaincu, cela avait commencé à partir dans tous les sens donnant lieu à une sorte de diarrhée démocratique. Cette frénésie totale de la scène politique s’est caractérisée par l’apparition de 51 nouveaux partis politiques et l’ingérence de structures comme l’UGTT, l’ordre des avocats tunisien et l’association tunisienne des magistrats dans les choix et les décisions du gouvernement alors qu’ils n’ont aucune vocation politique.

Après deux gouvernements transitoires et plusieurs sit-in et manifestations de contestation, l’annonce de la décision de voter une assemblée constituante le 24 Juillet 2011 a pu calmer la scène politique tunisienne. Reste maintenant à concrétiser tout cela et pouvoir enfin vivre les premières vraies élections démocratiques depuis 55 ans d’indépendance.

Le 10 mars 2011



Réagissez à cet article !

L'envoi de votre réaction est soumis aux règlements et conditions de Tolerance.ca®.
Votre nom :
Courriel
Titre :
Message :
Suivez-nous sur ...
Facebook Twitter