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Égypte: L’automne du Pharaon Moubarak

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Hosni Moubarak dirige l’Égypte d’une poigne d’acier depuis 1981. À l’ombre de son régime autoritaire, un système liberticide et corrupteur a prospéré. Pour conjurer le sort de l’ancien tyran de Carthage, il résiste avec tous les moyens du bord. En vain!

Hosni Moubarak (1928-) avait vingt-quatre ans quand les «Officiers libres» ont pris le pouvoir en Égypte. Sa loyauté à ce régime lui a permis de gravir les échelons militaires et politiques jusqu’à devenir vice-président de Sadate (1975) et du parti présidentiel, le PND en 1978.

En charge: 1981-2011

L’assassinat en 1981 du président Anouar el-Sadate par des militants islamistes a permis à Moubarak de lui succéder à la tête de l’État et du PND. Il a décrété l'état d'urgence. Une mesure liberticide maintenue depuis lors. À quatre reprises, il s’est succédé à lui-même, sans le moindre concurrent. C’est grâce aux pressions américaines qu’il a accepté en 2005 de faire enfin face à un «concurrent». Comme prévu, il est «réélu». À ces occasions, son score officiel a oscillé entre 88% et 95% des voix.

À l’ombre de son emprise sur le pouvoir, Moubarak a fait, durant trente ans, du gouvernement un organe exécutif de sa politique, du parlement une chambre d’enregistrement de sa volonté et de la justice un bras «vengeur». Son appareil sécuritaire a banalisé le recours à la torture pour faire taire toute voix dissidente.

La rente stratégique engrangée par Le Caire grâce, notamment à l’Accord de paix avec Israël et à une collaboration enthousiaste à la lutte contre les islamistes, lui a permis de s’acheter l’acquiescement d’une armée pléthorique, forte de plusieurs centaines de milliers de troupes. Pour renforcer la loyauté au régime des officiers supérieurs retraités, ils sont incités à investir dans le champ économique. D’où leur forte présence dans différents secteurs lucratifs (Travaux publics, banque, commerce extérieur...).

Faute de vision d’avenir, l’unique projet de Moubarak a toujours été durant ces trente dernières années de conserver le pouvoir jusqu’à son dernier souffle. C’est pourquoi il avait toujours refusé à la fois de nommer un vice-président (jusqu’à janvier 2011) et d’abroger la loi de l’état d’urgence. Cette législation liberticide lui a permis à la fois de museler l’opposition et d’empêcher l’émergence de toute alternative politique à sa dictature. Opérant dans l’impunité totale, ses services de sécurité n’ont jamais hésité à réprimer tout mouvement de contestation, encore moins à porter atteinte aux droits et intégrité de dissidents pris dans leurs filets.

Mais à cause de l’échec de la politique économique égyptienne, de l’incurie du gouvernement, de la corruption généralisée, de l’appauvrissement de larges secteurs de la population quand une coterie proche du pouvoir étale de manière ostentatoire sa richesse, le cercle des mécontents n’a cessé de s’élargir. C’est dans ce contexte social explosif qu’on a assisté durant les dernières années à la radicalisation d’une partie des islamistes. Cette situation a permis à l’aile sécuritaire du pouvoir de serrer encore un peu plus la vis à la société civile.

En matière de politique étrangère, Moubarak a jonglé avec les héritages de Nasser et Sadate. S’il poursuivait la politique pro-occidentale du dernier, il n’avait pas hésité à l’occasion à recourir à la rhétorique nationaliste arabe du premier. Au lieu de préserver le rôle traditionnel de son pays comme puissance incontournable au sein du Moyen-Orient et l’Afrique, il n’a pu prévenir l’ascension de la Turquie de l’AKP et de l’Iran dans un Moyen-Orient entrée comme jamais en convulsion.

En arrivant aux affaires, sa première priorité était de sortir son pays de l’isolement qui le frappait depuis la signature des accords de Camp David. Ce sera chose faite en 1989, quand la Ligue arabe a rouvert son siège au Caire. La veille du déclenchement de la guerre du Golfe. Un conflit provoqué par l’annexion du Koweït par l’Irak. À cette occasion, l’Égypte a rapidement choisi le camp d’une coalition internationale conduite par les États-Unis pour rétablir la légalité internationale. Un alignement qui s’est révélé payant puisque Le Caire a vu une partie substantielle de sa dette extérieure effacée, le rééchelonnement de sa dette par le FMI et l’arrivée d’investissements du golfe Arabo-persique. Sans oublier son positionnement comme bras armé des émirats du Golfe.

Le retour du Caire au sein de la Ligue arabe ne s’est pas fait au prix du reniement de ses accords de paix avec Israël. Au contraire, cette «paix froide» lui a permis d’être considéré par l’État hébreu comme un médiateur crédible avec ses voisins arabes. D’où son implication, entre autres, dans les négociations indirectes entre Israël et les Palestiniens du Hamas et ses efforts pour rapprocher les positions du Hamas et de l’Autorité palestinienne. La guerre israélienne en décembre 2008-janvier 2009 contre la bande de Gaza n’a pas apaisé les esprits palestiniens. À domicile, son opposition avait alors reproché à Moubarak son obstination à garder fermé le seul point de passage (Rafah) entre la bande et l’Égypte, malgré la crise humanitaire de la population gazaouie.

Jusqu’aux attentats terroristes de 2001, la Maison-Blanche avait toujours soutenu le régime autocratique de Moubarak, et ce au nom d’une conception étroite de l’intérêt national américain. L’échec en Irak a permis au Caire de résister à la pression de Washington en vue de démocratiser son régime. Son «froid» avec la Maison-Blanche n’a pas empêché son régime de collaborer à la «guerre mondiale» de George W. Bush contre le terrorisme islamiste international, avec son lot notamment de délocalisation de centres de torture de la CIA pour «cuisiner» de présumés terroristes. Ni de rejoindre dans la précipitation une coalition encore informelle de puissances hostiles à l’Iran, grand gagnant des déboires américaines au Moyen-Orient. La visite historique de Barack Hussein Obama au Caire en juin 2009 et le périple des Moubarak à Washington en août de la même année étaient censés tourner la page de «froid» entre les deux pays. Ce sera mission accomplie.

Résister jusqu’au bout à la poussée de la «rue» égyptienne

Pour préparer les conditions d’une succession dynastique au profit du fils Moubarak, le régime égyptien avait entrepris une série de mesures constitutionnelles et politiques, dont l’organisation en 2010 d’élections législatives non crédibles et frauduleuses à une grande échelle. Il comptait aussi pour le succès de ce scénario sur l’apathie populaire et la division de l’opposition. Mais le changement brusque et rapide en Tunisie a changé la donne en Égypte. Enhardie par la fuite du président Ben Ali de Tunis, la jeunesse du Mouvement du 25 janvier est entrée en jeu pour demander, à son tour, le départ d’Hosni Moubarak du pouvoir.

Mais c’était mal connaître le caractère entêté du raïs. D’ailleurs, face à la pacifique «marche du million» du 1er février l’exhortant à partir du pouvoir, Moubarak a rapidement signifié son intention d’y rester jusqu’au terme de son mandat en septembre prochain. Pour briser le momentum favorable à son opposition, les durs de son régime ont le lendemain donné un aperçu de ce qu’ils pourraient faire si on forçait la main à leur président…

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L’apparition d’Hosni Moubarak le 7 février à la télévision d’État au milieu de ses ministres et son annonce d’augmenter le salaire des fonctionnaires ne sont qu’un leurre sensé donner l’impression qu’il est toujours en charge des affaires de l’État. Mais il n’en est rien. Même la violence de ses «partisans» le 2 février dernier, une faute politique de son régime, n’y change rien. Son sort est désormais scellé. Il reste seulement à trouver pour lui une sortie «honorable». Une question de semaines (du moins de jours). En se réfugiant probablement en Allemagne, sous prétexte d’«examens médicaux de longue durée», il sauve la face et enlève une épine du pied de son collaborateur de toujours, le nouveau vice-président Omar Souleiman (un général né en 1936), et des masques de fer du régime en place. Mais cette sortie de Moubarak sera-t-elle vraiment suffisante pour amadouer la majeure partie de l’opposition réunie au Maydane al-Tahrir? Le doute est permis!

8 février 2011



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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