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Libye: L’aversion de Mouammar Kadhafi pour la révolution tunisienne

par
Rédacteur en chef, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Au moment où le peuple tunisien héroïque fêtait enfin sa délivrance de la poigne d’acier d’un vil tyran, le «Guide de la Révolution» libyenne s’est invité dans le débat politique de cette société. Sans y être convié. Une intervention inquiétante.

Le 15 janvier 2011, la chaîne satellitaire qatarie Al-Jazeera et la chaîne de télévision d’État libyen ont diffusé une allocution où Mouammar Kadhafi se prononçait, pour la première fois, sur la situation politique dans une Tunisie d’où s’est enfin enfui, dans le déshonneur, Zine El-Abidine Ben Ali. Une intervention livrée au milieu d’un silence arabe officiel assourdissant et d’une situation tunisienne encore volatile. Ce message de désapprobation de la Révolution du figuier de barbarie n’a pas manqué de susciter la méfiance d’une population qui vient à peine de se débarrasser d’un vil dictateur qui avait terrorisé tout un peuple et régné d’une poignée d’acier et sans partage sur le pays durant presque un quart de siècle (1987-2010).

Quand Kadhafi s’invite dans le débat politique de son voisin enfin libre

D’entrée de jeu, celui qui s’est offert le titre de «Guide de la grande révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste», a tenté de mettre en doute le caractère véridique des câbles diplomatiques américains publiés par WikiLeaks, qu’il a rebaptisé du nom peu élogieux de «kleenex». À l’en croire, les auteurs de ces livraisons, en principe confidentielles, seraient «des menteurs». Et d’avertir qu’ils les poursuivraient en justice! Mouammar Kadhafi a prétendu que l’intention de leurs auteurs était de «dresser les peuples les uns contre les autres et de causer la confusion». Sans apporter la moindre preuve de ces assertions.

À voir la violence des propos du dirigeant libyen qui, entre autres, assimile «Internet à «une poubelle», on se rend compte combien les descriptions peu flatteuses de son profil psychosexuel dressé par de nombreux câbles américains avaient heurtées son amour-propre.

À en croire Kadhafi, le peuple tunisien était naïf. Ne s’était-il pas laissé manipuler facilement par les médias sociaux et WikiLeaks. Des outils qui auraient répandu, selon lui, sur la Toile des «mensonges», permettant la mobilisation populaire et la fuite de l’ancien président Ben Ali à l’étranger.

Il est vrai que le portrait peu flatteur dressé par les câbles de WikiLeaks et qui dépeignent l’entourage proche du tyran déchu comme quasi-mafieux a permis au peuple tunisien de prendre pour la première fois connaissance du degré très profond du mécontentement américain vis-à-vis de la gouvernance benalienne. Mais cela tout seul était loin de suffire pour faire sauter le verrou psychologique de peur qui tétanisait plus d’un dans ce pays qui était livré, mains et poings liés, à un État policier vil et à une clique kleptocrate et insatiable.

La révolution populaire tunisienne n’a nullement trouvé grâce aux yeux du dirigeant libyen. À l’en croire, elle ne serait pas «respectable» puisqu’elle aurait à la fois laissé tuer «des dizaines de malheureux en prison», permis l’envoi des «gens (innocents, NDLR) en prison» et libérer «les pires criminels et assassins» qu’on a laissés «errer dans les rues la nuit, munis de couteaux, et terroriser les familles tunisiennes». Faisant entrer «la Tunisie dans un état d´anarchie dont l´issue est incertaine». Et d’exprimer une crainte irrationnelle d’une arrivée «demain» dans son pays de «tout le peuple tunisien»!

N’importe quel observateur rigoureux qui a suivi le processus révolutionnaire toujours en cours en Tunisie ne peut qu’être frappé par la mauvaise foi, du moins l’ignorance, du dirigeant libyen de la situation réelle de son voisin.

N’en déplaise à Kadhafi, la révolution tunisienne était non seulement «justifiée», mais également nécessaire. Elle a permis de mettre un terme à une situation où un homme, le dictateur en fuite, accaparait le pouvoir, et a rendu possible l’espoir d’une gouvernance démocratique. Aussi, les Tunisiens demeurent plus que jamais «un peuple cultivé, respecté et estimé de tous» les Arabes épris de liberté, de dignité et de démocratie. En réussissant ce qui était perçu comme inimaginable il y a seulement un mois, ils l’ont prouvé au reste de l’humanité.

«Zine est le meilleur dirigeant pour la Tunisie»

Kadhafi a regretté la chute de l’ancien président tunisien. À l’en croire, «Zine» (El Abidine Ben Ali) serait «le meilleur dirigeant pour la Tunisie». En plus de n’avoir «fait que de bonnes choses pour la Tunisie», c’est lui qui l’aurait «mené là où elle se trouve aujourd´hui», et c’est lui également qui lui aurait permis de devenir «un pays touristique et développé» et jouissant d’une «performance économique» reconnue, selon lui, par les organisations internationales. Sa chute serait donc «une grande perte» pour son peuple. Et en guise de défense: «Je vous dis la vérité. Zine ne m´a fait don ni d´argent, ni d´honneur ou de quoi que ce soit, en retour».

Quiconque s’est penché sur l’histoire économique et sociale contemporaine de ce pays sait pertinemment que ce n’est pas Ben Ali qui a inventé la roue tunisienne, mais plutôt le père de l’indépendance. C’est Habib Bourguiba qui a bâti les fondations de ce qu’allait devenir le pays du Jasmin. Et le général putschiste d’en cueillir les fruits, tout en essayant de se les approprier. Sans vergogne! Pour ce qui est du satisfecit du directeur du FMI, Strauss-Kahn du prétendu «miracle tunisien», la révolution tunisienne a montré ce qu’en pensait le peuple d’Hannibal. Ces faits ne peuvent souffrir aucun révisionnisme historique de la part du dirigeant libyen.

Même si le Conseil constitutionnel tunisien avait définitivement écarté du pouvoir le dictateur en fuite et nommé à sa place par intérim le président du Parlement, le dirigeant libyen n’a pas pu s’empêcher d’affirmer que Ben Ali était «toujours le président légal de la Tunisie selon la Constitution». Il est vrai qu’entre dictateurs on se reconnaît! Tout en estimant que le mandat légal du «frère Zine» devait «durer jusqu'à sa fin» (c’est-à-dire en 2104, NDLR), l’homme fort de la «Tente Azizia» n’a pas pu s’empêcher de marquer sa préférence pour une présidence «à vie»!

La rhétorique kadhafienne s’est efforcé de dresser un tableau manichéen de la situation post-Ben Ali. D’un côté, un président fort qui garantissait la paix, la sécurité et le développement de son pays. De l’autre, une Tunisie livrée au «chaos» suite à la fuite de l’ancien président. Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce tableau est erroné.

En tenant de tels propos, le dirigeant libyen a non seulement montré son aversion pour la révolution tunisienne, mais s’est également ingéré dans les affaires intérieures d’un pays souverain. D’ailleurs, à la place d’un régime démocratique, il lui a proposé d’adopter son propre «modèle» de «démocratie directe». Une façade qui ne trompe plus personne aujourd’hui puisqu’il s’agit en fait d’un régime de dictature personnelle qui dure depuis 1969 et qui s’appuie sur une coalition militaro-tribale.

**

Les propos du dirigeant libyen ont mis la pression sur le peuple tunisien. Ils ont été interprétés comme une menace à peine voilée d’une déstabilisation à venir. Mouammar Kadhafi dispose déjà de nombreux leviers de pression sur ses voisins. Dans ce cadre, il n’est pas exclu qu’il accueille chez lui des proches du président déchu et leur fournisse aides et soutien. D’ailleurs, le chef de la garde présidentielle de Ben Ali, M. Ali Seriati, a été arrêté à Ben Gardane, non loin de la frontière avec la Libye. De plus, il s’est toujours évertué à trouver des occasions pour venir jouer dans le «jardin» de son voisin. Habib Bourguiba en connaissait déjà quelque chose… C’est pourquoi la vigilance nationale est plus que jamais de mise pour protéger la révolution en cours.

27 janvier 2011



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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