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Tunisie: La diplomatie française à l’ère de Nicolas Sarkozy

par
Rédacteur, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®

Alors que le peuple tunisien menait sa révolution pacifique contre le dictateur Ben Ali, la France a manqué d’intelligence politique. Une conséquence d’un mal qui ronge depuis plusieurs années sa diplomatie.

La France a mal à sa diplomatie. Cet outil de puissance de la cinquième puissance économique mondiale, de surcroît membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et cinquième membre du «club» nucléaire, n’est plus ce qu’il était jusqu’à l’ère de Jacques Chirac. Ce «dernier président arabe» qui avait osé dire «non» à l’aventurisme irakien du controversé président américain George W. Bush. Depuis l’accession de «l’Américain» Nicolas Sarkozy à la présidence de la République, la politique étrangère française dans une région stratégique comme le Moyen-Orient fait piètre figure. À cet égard, le récent épisode tunisien en est la dernière illustration à ce jour. Ce fiasco diplomatique ajoute une couche supplémentaire au mal qui frappait déjà le Quai d’Orsay.

Quand un Quai d’Orsay dépouillé s’entête dans son aveuglement

Michèle Alliot-Marie (MAM) est la chef de la diplomatie française. Elle a succédé, en novembre 2010, à Bernard Kouchner. Contrairement au profil flamboyant de cette figure médiatique de l’atlantisme de gauche, le sien est terne. Si son prédécesseur immédiat chantait les louanges du «droit d’ingérence», elle, la gaulliste chiraquienne, symbolise le vieux statu quo en politique étrangère.

Si les tenants de cette approche en relations internationales peuvent la justifier au nom du respect du principe de la souveraineté des États et des dangers déstabilisateurs d’un idéalisme botté (Irak et Afghanistan), force est de constater que dans le monde islamique, cette politique occidentale de réalisme étroit n’a apporté ni sécurité ni paix, encore moins la réforme politique des régimes autoritaires en place ou la mise en échec de l’islamisme radical ou du jihadisme.

Quand elle s’est prononcée, le 11 janvier 2011, sur la situation tunisienne, quelques jours seulement avant la fuite du tyran, la chef de la diplomatie française a semblé choisir le parti du statu quo et donc celui de la dictature de Ben Ali. N’avait-elle pas offert, au moment le plus décisif de la Révolution tunisienne et de la répression sanglante de la population (avec des dizaines de manifestants tués) par les services de sécurité de l’ancien premier flic de Tunis, le «savoir-faire des forces de sécurité» (françaises). Un atout, selon elle, «reconnu dans le monde entier» et susceptible de permettre «de régler des situations sécuritaires de ce type»! Autrement dit, les CRS pour prêter main forte à ces forces de sécurité tunisiennes qui n’hésitaient pas à tuer pour faire plier tout un peuple en révolte contre l’injustice et l’arbitraire. Et au lieu d’attraper la perche tendue vers elle par le président de la commission des Affaires étrangères à l’Assemblée nationale, Axel Poniatowski (UMP), MAM a préféré enfoncer le clou. Elle a estimé que «face à cette situation, la priorité doit aller à l’apaisement…, un apaisement qui peut reposer sur des techniques de maintien de l’ordre. J’ai fait part tout à l’heure de notre proposition, puisque nous avons des savoir-faire en la matière.»

Quelques jours plus tard, le tyran de Carthage s’est enfui, comme un voleur attrapé la main dans le sac…

Devant ce développement inouï, MAM s’est retrouvé dans une situation inconfortable. Et d’adopter comme ligne de défense une approche qui ne convainc personne. Ni chez elle, ni à l’étranger. Elle a non seulement prétendu, devant la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, que son propos était «mal interprété» (!?), mais elle s’est également dit «scandalisée que certains (c’est-à-dire la gauche, NDLR) aient voulu déformer» ses dires «pour leur faire dire le contraire de ce que je voulais dire». Ajoutant l’injure à l’insulte. Piètre défense auto-justificatrice!

Cela dit, Michèle Alliot-Marie a toutefois raison sur un point. Son pays n’avait pas vu ce qui allait arriver en Tunisie. Pis, l’Élysée (siège de la présidence de la République) a fait montre d’un aveuglement inexpliqué jusqu’au dernier moment, c’est-à-dire juste après la fuite de l’ancien tyran de Carthage. À ce propos, la Maison-Blanche s’est quant à elle montré plus alerte.

Ce retard d’allumage parisien est un fait très grave pour un service diplomatique dont la tâche de ses ambassades est justement de rendre compte de ce qui se passe effectivement aux quatre coins du monde. Cela est un symptôme d’un mal qui frappe le Quai d’Orsay, en particulier depuis 2007.

La «révolution silencieuse» (expression empruntée à Willy Pelletier, État démantelé, 2010) qui, depuis l’élection de Sarkozy, s’est emparée du pays de Jean Jaurès a un nom: le Sarkozie. C’est la révolution de l’«État ferme». Un État rapetissé. Sans pitié pour les sans-voix et les sans-réseaux. Pour bien tuer le «Père», le président Nicolas Sarkozy a rapidement entrepris de défaire l’édifice bâti tout au long des décennies précédentes par ses prédécesseurs de la Vème République, notamment cette mal nommée «politique arabe», qui remonte aux années glorieuses de Charles de Gaulle. Un président qui avait doté son pays de l’arme atomique et quitté le commandement intégré de l’OTAN. Signes qui ne trompent pas d’une volonté assumée d’autonomie par rapport au «grand frère» d’outre-Atlantique. N’en déplaise à l’Uncle Sam!

Entouré de néoconservateurs, un réseau influent et actif depuis de nombreuses années en France, Sarkozy leur a livré, à toute fin pratique, le département des Affaires extérieures. Arpentant les chemins de traverse de leurs «grands frères» américains de l’ère Bush fils, ces nouveaux croisés ont marginalisé toute cette génération d’experts et de diplomates arabisants qui n’épousaient pas leurs biais idéologiques. Tout comme l’avait fait avant eux le protégé de Paul Wolfowitz et ancien sous- secrétaire du Pentagone et conseiller politique Douglas Feith, la veille de la guerre d’Irak. Rendant alors l’armée de son pays sourde et aveugle. Les uns et les autres partageaient la même prémisse erronée qui veut que le fait de maîtriser la langue arabe et de connaître le monde arabe et sa culture cultive nécessairement chez les diplomates œuvrant dans cette région une certaine sympathie pro-arabe malvenue à leurs yeux. Toujours dans cette même lignée, ces néoconservateurs français ont voulu imprimé à la diplomatie de leur pays une forte tonalité pro-israélienne au lieu de celle dite «politique arabe». Désormais, la ligne directrice de la politique étrangère française va au-delà de celle du gouvernement de droite de Benjamin Netanyahou. Au point où on peut se demander si la France a encore une politique étrangère.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est très curieux de penser que le fait d’être un véritable spécialiste d’une région cultive ipso facto à son égard une empathie volontariste. De plus, c’est très étrange de la part d’un pays comme la France, qui a des intérêts stratégiques et des liens historiques avec le monde arabe, de vouloir se passer des services d’un personnel compétent dont le seul tort est d’être arabisant. Et cela au moment même où la maîtrise de la langue arabe et le décodage de cette culture sont devenus des outils incontournables d’une diplomatie publique occidentale s’adressant aux Arabo-musulmans. De grandes puissances comme les États-Unis, la Russie, la Chine et le Royaume-Uni l’ont bien compris. D’où l’ouverture dans leurs principales universités de chaires et de programmes d’études arabes. Ce faisant, ces pays semblent avoir enfin compris une évidence, à savoir qu’on ne peut pas vraiment connaître (et donc comprendre) une région donnée (donc le monde arabe) si on ne maîtrise pas sa langue dominante. C’est cette maîtrise qui rend possible une communication publique efficace à l’ère de la lutte contre le terrorisme islamiste international.

C’est cette même démarche néoconservatrice française erronée qui explique le sort réservé à différents outils de l’audiovisuel international (RFI, France24, etc.) et la chasse aux sorcières arabisantes menée sous Sarkozy. Sans oublier l’appauvrissement des instruments d’influence de la diplomatie culturelle française.

Dans un tel contexte, il ne fallait pas s’étonner de voir le Quai d’Orsay (et donc la France) devenir aveugle et sourd à ce qui se passait de l’autre côté de la Méditerranée, en Tunisie. Au lieu d’être alerte et de réagir rapidement à la dynamique révolutionnaire enclenchée dans ce pays proche et l’accompagner, l’Élysée s’est entêté à soutenir le tyran de Carthage jusqu’à la dernière minute de son règne vil. Contrairement à une Maison-Blanche qui a fait cette fois preuve d’un instinct sûr.

Un tel acharnement de la part de la patrie des droits de l’Homme à soutenir un tyran qui s’était illustré, de manière vil, dans le viol, de manière constante, suffisante et cynique, de ces mêmes droits, n’est pas de nature à préserver les intérêts stratégiques français dans ce pays. À ce jeu, les États-Unis ont marqué plusieurs points.

Ni l’annonce par Paris que les proches de l’ancien tyran sont persona non grata en France», ni la déclaration de la ministre de l’Économie Christine Lagarde à l’effet que Tracfin (organisme de lutte contre les mouvements suspects de capitaux) demeure vigilant à propos des avoirs du clan Ben Ali dans les banques françaises, ne sont suffisants pour regagner le peuple tunisien à de meilleurs sentiments. Pour tenter de sauver ce qui reste à sauver, il faudrait notamment que Paris gèle tout de suite ces avoirs (avant qu’ils ne soient détournés) et que la «scandaleuse» titulaire du portefeuille des Affaires extérieures présente ses excuses, ou sa démission.

Et le Parti socialiste français dans tout cela?

La gauche française a raison de critiquer à la fois les propos de MAM au moment le plus dramatique de la crise tunisienne et le numéro d’équilibriste de son gouvernement. Mais si les Verts et les Communistes avaient depuis un moment multiplié les critiques d’un Ben Ali au faîte de son pouvoir tyrannique, le Parti socialiste n’avait pas quant à lui fait preuve d’un courage politique exemplaire. Plusieurs de ses ténors avaient soutenu Ben Ali (dont l’actuel patron du FMI, Dominique Strauss-Kahn, et le dernier Premier ministre socialiste Lionel Jospin…)

Puisqu’il ne peut réécrire l’histoire de ses relations avec Ben Ali, le PS devrait se demander quoi faire pour «se racheter». Comme c’est un joueur clé de l’Internationale socialiste, il devrait agir pour que soit coupé tout lien entre le RCD, parti de Ben Ali, et les partis membres d’une IS qui avait trop attendu avant de l’exclure le 18 janvier! À cet effet, le PS devrait notamment constituer un comité chargé, au nom de l’IS, d’examiner les relations actuelles entre les partis «frères» et le RCD en vue de les couper le cas échéant. Avec le dessein d’isoler ce parti quasi unique au niveau international. Prélude à sa dissolution à Tunis et à la dé-RCDisation des institutions de ce pays. Aussi, l’IS devrait elle aussi engager son examen de conscience pour éviter à l’avenir de retrouver en son sein des partis semblables au RCD. Un tel geste est incontournable non seulement pour redorer le blason du PS aux yeux du peuple tunisien, mais également pour lui envoyer un message clair quant à sa non complicité avec ce parti-État qui avait fait régner la terreur dans ce pays et piller ses ressources.

**

Aucun observateur avisé ne peut contester le fait que les propos de MAM étaient dénués d’intelligence politique. Tout comme cette approche diplomatique de réalisme étroit préconisé par Paris notamment au moment de la crise tunisienne et qui a assez vécu. D’ailleurs, agiter l’épouvantail islamiste pour couvrir ses alliances dangereuses avec des dictatures arabes ne trompe plus personne. Promettant au cas où… un mauvais réveil pour ses relations diplomatiques avec les pays de la rive sud de la Méditerranée. C’est pourquoi il est urgent de réaligner sa diplomatie pour éviter à la patrie des droits de l’Homme de s’aliéner des peuples luttant pour que leurs régimes rejoignent la «normalité» démocratique.

21 janvier 2011


 



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par Aziz Enhaili

Aziz Enhaili est spécialiste du Moyen-Orient, de l’islam et de politique étrangère. Il est contributeur irrégulier au volet «voisinage» du groupe Europe2020. Il s’agit d’une unité européenne dédiée à la recherche dans le domaine de prospective internationale. Il  a contribué à trois... (Lire la suite)

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